prostration complète, l'oeil se promenait hébété sur cette immense
ruine, l'imagination engourdie se refusait à croire à la réalité d'un
atroce cauchemar.
«Il fallut bien cependant se rendre à l'évidence, mais que faire? Rester
au milieu de ces pans de mur menaçant de nous écraser à la première
secousse, au premier souffle de veut, c'était s'exposer à un danger
certain; se sauver de la ville c'était l'abandonner au pillage, et puis
où aller? Argent, effets, provisions, étaient enfouis sous les
décombres; nous ignorions d'abord le sort des villes voisines. Ce fut un
terrible moment à passer, et les horreurs du tremblement de terre ne
sont rien auprès du désespoir, de l'anxiété et des souffrances morales
qui s'ensuivirent et nous accablèrent pendant plusieurs jours, que,
dis-je? plusieurs siècles.
«Heureusement qu'il se trouva à la tête du gouvernement une volonté
énergique qui fut à la hauteur de sa tâche.
«Sous sa fiévreuse impulsion, les blessés sont vite secourus, les
prisonniers mis en lieu sûr, les rues sont occupées militairement,
l'ordre est établi, les esprits se rassurent et les méfaits sont
réprimés sans pitié ni merci.
Le jour, tout individu nanti d'objets dont il ne peut prouver la
provenance est fusillé sur-le-champ; la nuit, la circulation est
interdite, les sentinelles font feu sur les rôdeurs, et nous-mêmes,
embusqués à l'une des encoignures du parc, nous montions la garde à tour
de rôle, les yeux fixés sur le Bazar. Plusieurs jours se passèrent
ainsi, logeant en plein vent, sous une chaleur torride, vivant de
conserves en boites; il fallut prendre enfin une décision. Après avoir,
au risque de nous faire ensevelir à chaque instant sous la toiture
chancelante, déterré nos marchandises, nous les fîmes charger sur des
charrettes et conduire à Santa-Tecla. Inutile de vous dire que le
charroi en a été suffisamment coûteux. Je vous envoie par ce courrier
quelques vues que l'on vient de prendre, elles vous donneront une idée
suffisante du désastre qui nous a frappés, et quand on pense que le
fléau s'est étendu sur un quadrilatère de dix-huit lieues, renversant ou
endommageant plus de vingt bourgades indiennes (_pueblos_), c'est
affreux!
«Une mission d'ingénieurs a été organisée pour étudier et déterminer le
phénomène qui s'est produit, son origine, sa marche et ses effets; je
vous communiquerai le résultat de leurs recherches, car il s'est produit
de ces faits qui surpassent l'imagination et dont il est presque
impossible de se rendre compte. C'est ainsi qu'une énorme cloche s'est
retournée et est restée la bouche en haut; les bancs du parc ont été
transportés à une distance considérable, et ce qui est. le plus
inexplicable c'est qu'une maison s'est complètement retournée, la
toiture fichée en terre et les poutres qui la soutenaient avaient suivi
ce mouvement de conversion, de sorte qu'elle ressemblait à un grand
quadrupède mort sur le dos, les pattes roidies en l'air.
«A côté de ces détails navrants, je suis bien heureux de pouvoir vous
citer l'empressement fraternel des villes qui n'avaient pas souffert à
venir au secours de leurs voisines dans la détresse; un navire de guerre
anglais, le _Reindeer_, capitaine Kennedy, qui se trouvait à la Union,
se dirigea sur la Libertad, où il débarqua toutes les provisions dont il
pouvait disposer; la ville de San Miguel nous envoya aussi un convoi de
vivres; tous ces dons en nature ou en argent permirent d'amoindrir les
privations et d'en conjurer les terribles conséquences. Après avoir paré
au plus pressé, le président a songé à l'avenir, et avec cette force de
caractère particulière au continent américain, il a décrété, le 21 mars,
que la ville serait reconstruite sur le même emplacement, et a fait
mettre immédiatement le décret en exécution. Déjà le toit du palais et
du théâtre sont remis en place, les lignes télégraphiques sont relevées,
le service divin assuré, les soldats ont déjà un abri ainsi que leurs
munitions, l'eau va circuler, en un mot les services publics vont
reprendre leur cours ordinaire. Quant à la population, encore un peu
sous l'empire des dernières impressions, elle est bien divisée à droite
et à gauche.
«On a accordé toutes espèces d'immunités pour l'entrée et le transport
des matériaux de construction; on fait venir des maisons de bois de
Californie; seront-elles suffisantes, résisteront-elles aux pluies, à la
chaleur? c'est ce que l'expérience va nous apprendre. Quant à nous,
étrangers, qui jouissons ici de l'hospitalité la plus large et la plus
libérale, nous ne pouvons que souhaiter succès aux efforts du brave
maréchal Gonzalez.»
LES THÉÂTRES
Théâtre-Français.--_L'Été de la Saint-Martin_. Comédie en un acte de MM.
II. Meilhac et L. Halévy.
Était-ce bien là le titre qu'il fallait? Quant à moi, j'en aurais
préféré un autre; par exemple, _la Nièce d'Amérique_, ou quelque chose
d'approchant. Mais au fond, peu importe l'étiquette qu'on met sur le
flacon; voyons ce qu'est la liqueur servie.
Un vieux bonhomme d'oncle a quitté Paris. Il s'est retiré dans la calme
et verte Touraine, en compagnie d'une servante plus que mûre, passant
son temps à maugréer contre un coquin de neveu auquel il jure de ne
jamais pardonner ses méfaits. Au moment même où le vieillard lui avait
arrangé un mariage, l'éventé ne s'est-il pas avisé de prendre une femme
autre que celle qu'on lui destinait? Celle-là même est la fille d'un
tapissier! Le seul fait d'une telle mésalliance met le vieillard dans
une fureur qui ne sait pas finir. Sur ces entrefaites arrive tout à coup
une étrangère. Pour le barbon, c'est la fille de sa propre gouvernante.
Pour le public, qui ne tarde pas à voir clair dans l'agencement d'un
quiproquo pas assez ménagé, c'est la fille du tapissier elle-même, c'est
la jeune femme rejetée.
En très-peu d'instants la belle personne parvient à faire dans le
cottage la pluie et le beau temps. On en fait la dame de compagnie du
bonhomme. Elle le charme par son caquetage. Avant tout, elle s'entend à
le captiver en lui faisant la lecture des romans d'Alexandre Dumas,
notamment celle des _Trois Mousquetaires_, «D'Artagnan, resté seul avec
Mme Bonassieux...» Jugez tout ce qu'il peut y avoir de séduction dans le
jeu de l'inconnue, quand vous saurez qu'elle n'est autre que Mlle
Croizette, cent fois plus gracieuse, mille fois plus jolie que nous l'a
montrée M. Carolus Duran, dans son portrait équestre du dernier Salon.
Il ne faut donc pas longtemps pour que la nouvelle venue soit l'âme de
la maison. Un matin, le bonhomme déclare net qu'il ne saurait plus vivre
sans elle. A son insu, il est tombé sous le charme qu'elle porte en
elle. De quelle façon l'aime-t-il? Croyez bien qu'il ne cherche même pas
à se rendre compte de la nature du sentiment; il éprouve pour elle une
tendresse invincible, et c'est tout. S'il avait à lui faire un reproche,
ce serait de la voir plaider tour à tour en faveur de son neveu et de
cette fille de tapissier qu'il n'a pas rougi d'épouser. En dehors de ce
travers, il trouve que c'est une perfection. Mais quant à ceux qu'elle
défend, quant à l'autre couple, il renouvelle son serment d'Annibal.
Jamais, au grand jamais il ne pardonnera.
Voilà que, comme à point nommé, le neveu proscrit se fait annoncer.--Je
ne le recevrai pas.--La belle personne demande grâce pour lui.--Eh bien,
je ne le recevrai que si vous dites que vous le voulez.
--Je le veux, répond-elle.--Le neveu entre donc, et vous devinez déjà
les trois ou quatre scènes qui vont pousser au dénouement.--Retournez,
monsieur, avec votre tapissière. Je ne la verrai de ma vie.
--Le cher oncle apprend alors que cette maudite est sous ses yeux depuis
quinze jours et qu'il ne jure que par elle. Vous comprenez qu'il finit
par tout pardonner et que le rideau tombe sur la scène devant laquelle
il s'était levé: La reprise de la lecture des _Trois mousquetaires_.
En passant, notons un mouvement, le plus scénique et le mieux traité de
la pièce, celui où l'on annonce que l'étrangère, venue d'Amérique, va y
retourner, appelée par un engagement antérieur. Ici le vieillard, qui la
croit libre, s'emporte dans un accès de lyrisme juvénile. Qu'a-t-il
donc? Qu'éprouve-t-il? C'est le soleil de la Saint-Martin. Il aime.
«Rassurez-vous,» lui dit-on, ça réchauffe, mais ça ne brûle pas.»
Telle est la pièce. Est-ce une comédie? Je dirais plutôt que c'est un
proverbe, et un proverbe qui n'est pas sans défauts. La trame de
l'intrigue n'est qu'une toile d'araignée; le quiproquo, trop vite
deviné, traîne en longueur. D'ailleurs le tout n'est pas sans quelque
ressemblance avec une bluette de M. Scribe intitulée: _Haine aux
femmes_; mais tel qu'il est, l'ouvrage fourmille de détails agréables.
Tout y est de bon goût; l'esprit y abonde, la gaieté aussi. Ce qu'il
faut dire par-dessus tout, c'est que c'est joué avec une rondeur et un
bon ton merveilleux, surtout par Thiron et par Mlle Croizette, fort
applaudis d'un bout à d'autre, et à bon droit.
Philibert Auderrand.
[Illustration: CHOIX DE PAYSAGES (Pour la description des sujets, voy.
l'article, page 6.)]
VARIATIONS NUMÉRIQUES SUR LE SALON
SECOND ARTICLE (1)
Et d'abord complétons les indications données par notre premier article
sur l'élection des divers jurys du Salon de 1873.
Quatre cent soixante quinze artistes français, antérieurement
récompensés avaient envoyé, une oeuvre à tout le moins, au palais des
Champs-Élysées, avant le 26 mars dernier. Ils se trouvaient, par suite,
électeurs de fait. Or la moitié d'entre eux s'est abstenue de prendre
part au scrutin.
Voici, du reste, pour chacune des quatre sections déterminées par le
règlement, des chiffrer authentiques.
I II III IV *
Électeurs 321 98 13 43 475
Votants 149 54 7 28 238
Soit: % 46.42 55.1 53.8 65.1 50.1
[Écrit verticalement dans la première rangée du tableau.]
I: Peint., etc.
II: Sculpt., etc.
III: Archit.
IV: Grav., etc.
*: Ensemble.
Il en est, on le voit, de même en art qu'en politique. Beaucoup se
fâchent du résultat d'une élection, à qui il aurait suffi, pour en
changer le caractère, d'exercer leur droit de vote.
Disons tout de suite que sur ces 475 électeurs, cinquante seulement
auraient pu, ultérieurement, faire acte de présence à l'exposition dite
des _Refusés_; soit 42 _peintres_, 5 _sculpteurs_, 2 _architectes_, et 1
_graveur._
*
* *
Maintenant résumons les opérations des jurys ainsi élus; opérations sur
lesquelles, s'il a été beaucoup épilogué, il n'a été jusqu'à présent
fourni aucune donnée précise.
REFUSÉS ADMIS (2)
Artistes Oeuvres Artistes Oeuvres
I. Peint., etc. 1953 2059 1066 1491
II. Sculpt., etc. 121 137 312 419
III. Archit. 21 22 41 43
IV. Grav., etc.. 56 66 143 189
Ensemble... 2151 2884 1562 2142
Il convient de constater que sur le total des artistes déposants, il
s'en est trouvé deux cent quatre-vingt-neuf qui, de deux ouvrages
présentés, ont eu l'un refusé, l'autre admis.--Étant tenu compte de ce
détail, on trouve qu'il a été envoyé à l'examen des jurés:
1re Sect... 4150 tableaux par 2771 artistes
2e Sect... 556 sujets -- 409 -
3e Sect... 65 ouvrages -- 58 -
4e Sect... 255 cadres -- 186 -
Soit. 5026 envois par 3424 artistes
dont un sixième environ fait partie du sexe auquel nous devons Mlle
Nélie Jacquemart.
Le rapport des admis aux refusés a donc été, pour les artistes, de 45,61
%, et, pour les oeuvres, de 42,62 %.
Cela dit, revenons au _Catalogue officiel_.
Ses indiscrétions nous permettront d'établir d'abord, quant aux lieux de
naissance des 1502 exposants qu'il comporte, l'état sommaire ci-dessous:
I. Paris 354; Province: 579; Etranger: 133
II. -- 95 -- 196 -- 21
III. -- 20 -- 19 -- 2
IV. -- 60 -- 71 -- 12
Totaux. 529 865 168
(1) Voyez notre numéro du 3 mai dernier.
(2) Ces nouveaux chiffres rectifient les quelques erreurs--sans
importance du reste--qui se sont glissées dans notre premier
article.--J. D.
Ainsi se trouve corroborée notre observation de l'an dernier:--Paris
engendre, à lui tout seul, les deux cinquièmes des artistes français, y
compris les originaires de l'Alsace-Lorraine dont nous n'avons pas
encore eu le courage de démembrer la France artiste.
Autre remarque:--En ne considérant que les admis, la proportion du «sexe
faible» au «sexe fort» s'abaisse à 11%.
*
* *
Le total des artistes hors concours,--c'est-à-dire n'ayant plus droit à
aucune autre des récompenses décernées par le jury, que la médaille
d'honneur,--est, au livret de 1878, réparti comme suit:
Section I. Exposants: 150; Oeuvres 243
-- II -- 55 -- 89
-- III. -- 6 -- 6
-- IV. -- 17 -- 27
Ensemble: Exposants: 228 Oeuvres 365
Soit:--Étrangers: 12; 21 oeuvres.--Provinciaux: 131; 213
oeuvres.--Parisiens: 85; 131 oeuvres.
Notez qu'il n'y a, parmi les artistes hors concours, que deux femmes:
elles sont de Paris toutes deux.
*
* *
Veut-on se rendre compte de l'importance numérique du Salon de 1873, par
groupements de genres? Il suffira de jeter un coup d'oeil sur la rapide
nomenclature que voici;
PREMIÈRE ET DEUXIÈME SECTIONS.
aaaa. Les portraits ont sévi avec plus d'intensité encore que l'an
dernier. La _peinture_ en comptait 285, et la _sculpture_ 241. Soit en
tout: cinq cent vingt-six, dont 266 masculins et 260 féminins.
Si bien que, dans cette course de vanité, l'homme a distancé la femme de
_six_ longueurs de tête!
aaaa. Moins nombreux que les portraits pris isolément étaient les
Paysages, Marines et Animaux pris en bloc:--ce groupement ne comprenait,
en effet, que cinq cent dix ouvrages.
aaaa. Les épisodes d'histoire, profane ou sacrée; la Mythologie,
l'Allégorie et l'Archéologie ont fourni deux cent trente-six sujets.
Parmi lesquels l'oeil le plus exercé n'eut pu découvrir un uniforme
militaire quelconque que dans trente-quatre oeuvres. Tant la minute
présente est peu aux enthousiasmes guerriers!
aaaa. Nous avons compté cent trente-deux Natures mortes, ainsi
subdivisées:--fleurs, fruits, légumes; 90; gibier, poisson, volaille:
22; ustensiles, vases et bibelots: 20.
Ajoutons à celte catégorie quatorze Intérieurs sans figures.
aaaa. La Littérature dramatique, le Roman, la Légende, et la Fable ont
servi de texte ou de prétexte à une vingtaine d'interprétations
artistiques.
aaaa. Les Scènes de la Vie privée ou publique, et les Études antiques et
modernes qui ne sauraient être rangées dans aucune des catégories
ci-dessus, formaient un ensemble de quatre cent trente-deux ouvrages.
aaaa. Reste les filles d'Ève représentées par la peinture dans le costume
de leur mère avant la pomme. Nous les avons systématiquement écartées
des classifications précédentes, où la plupart auraient pu trouver
place,--comme leurs soeurs de la statuaire,--pour leur réserver une
mention spéciale.
En somme, assises, couchées ou debout; endormies, souriantes ou
grimaçantes; blanches, roses, grises ou vertes; en groupes ou isolées,
c'est à peine s'il leur a suffi de quarante toiles, grande largeur, pour
épuiser la série de leurs provocations ondoyantes et diverses!
TROISIÈME SECTION.
aaaa. Quant à l'exposition d'architecture, on ne peut guère en subdiviser
l'ensemble autrement que comme suit:
Églises et temples: 12 oeuvres.--Monuments funèbres: 7.--Hôtel de Ville
de Paris: 4, et mairies 2.--Palais et châteaux: 5. Établissements
privés: 5.--Halles, caserne, hospice, bourse: 4.--Écoles: 2.--Théâtre:
1--Divers: 1.--_Ensemble_; 13 oeuvres.
QUATRIÈME SECTION.
aaaa. Les cent quatre-vingt-neuf cadres formant la section de _gravure et
lithographie_ échappent, par le nombre et la diversité des épreuves
collées sous un même verre, à tout groupement particulier.
Contentons-nous donc de les ajouter en bloc à tous les chiffres
précédents, pour parfaire le total des 2142 numéros inscrits au
Catalogue.
*
* *
Nous en avons fini avec les principales combinaisons numériques
auxquelles se prêtaient les artistes exposants et les oeuvres exposées.
Voyons maintenant quels ont été les résultats matériels du Salon de
1873.
Ouvert le 5 mai dernier, il a été fermé provisoirement, pour travaux
intérieurs, les mardi, mercredi et jeudi, 3, 4 et 5 juin, puis clos
définitivement le 25 du même mois. Soit quarante-neuf jours d'exposition
effective; dont six jeudis et sept dimanches, c'est-à-dire treize jours
d'entrée gratuite. Reste trente-six jours pendant lesquels il a été
perçu un franc par visiteur.
De ce chef, le produit total a été de 154 796 fr.
Soit une moyenne de 4300 visiteurs par jour.
D'un autre côté, la vente du Catalogue, à raison de un franc
l'exemplaire, a fourni une somme de 43,344 fr.
Soit une moyenne de 884 fr. 57 c. par jour. A ces chiffres enfin, il
convient d'ajouter le prix de location du buffet, 6,000 fr.
Et l'on obtient un total de recette de 204,140 fr.
Mais, de ce total, il faut retrancher, suivant les usages établis, le
montant des entrées perçues, pendant les cinq jours d'exposition
horticole, au seul profit de cette dernière entreprise,
soit............................................................................24,266 fr.
Reste ......................................................................179,874 fr.
En estimant, avec quelque raison, ce semble, les frais d'organisation et
les dépenses du Catalogue à une somme de. 145,000 fr. on arrive à
conclure que cette affaire se solde, pour l'administration, par un boni
approximatif de......................................................... 34,874 fr.
*
* *
Le nombre total des visiteurs ayant passé aux tourniquets, pendant les
treize jours d'entrée gratuite, s'est élevé à.................. 280,259
Soit une moyenne de 21,558 par jour gratuit.
Non compris les porteurs de cartes de faveur, bien entendu, dont le
nombre, n'étant soumis d'ailleurs à aucun moyen de contrôle, ne peut
figurer ici que pour.................................................. _mémoire_.
Si l'on ajoute, au chiffre ci-dessus, le public payant, ci 154,796 on
trouve que le total général des visiteurs du Salon de 1873 a atteint un
minimum de 435,055.
Ce qui permet d'évaluer la vente du Catalogue à UN EXEMPLAIRE
par CHAQUE DIZAINE de visiteurs.
Jules Dementhe.
UN QUATRIÈME CABLE TRANSATLANTIQUE
Le 15 juin dernier, le _Great-Eastern_ quittait le port de Valentia,
point extrême de l'Irlande, ayant à sa suite une escadrille de puissants
steamers qui, s'ils n'eussent fait partie du cortège du roi des mers,
auraient excité l'admiration des spectateurs. Douze jours après, le
navire géant moins entouré, car son escorte semblait avoir été
éparpillée par la tempête dont elle portait encore les traces, jetait
l'ancre en vue de l'île de Terre-Neuve au bruit des applaudissements de
l'équipage.
Nuit et jour, pendant toute la durée de la traversée, on avait entendu
un bruit de poulies et de chaînes sortir de l'arrière du steamer,
dominer la voix de ses machines et même le grondement des orages.
Dès que le profil de la plus orientale des terres américaines se détache
vers l'Occident, ce bruit cesse comme par enchantement, les roues et
l'hélice même s'arrêtent comme soudainement paralysées; elles ne font
plus que quelques tours nécessaires aux manoeuvres. Un puissant jet de
vapeur sort de toutes les chaudières; alors on descend lentement,
majestueusement du haut du pont immense une de ces prodigieuses bouées
en fer qui ressemblent à des phares. Bientôt elle est fixée au fond de
l'Océan qui n'a que quelques centaines de mètres de profondeur, à l'aide
d'une ancre formidable reliée par une chaîne que les Cyclopes du vieux
Vulcain n'auraient pu forger dans les cavernes de Polyphème.
En s'éloignant des mers européennes, le navire géant laissait sur les
vagues un sillage d'une longueur peu ordinaire; il était, en effet,
continué par une immense chaînette pendant gracieusement à l'arriére et
s'approchant par degrés insensibles de l'Océan, où elle ne disparaissait
qu'à un grand nombre d'encâblures de distance. Tantôt le point où ce fil
se soudait avec les vagues s'approchait du _Great-Eastern_, qui fuyait
vers l'Occident avec une vitesse moindre que son allure ordinaire, mais
encore supérieure à celle du commun des navires. Tantôt cette boucle
inclinée semblait au contraire s'écarter et se tendre comme si elle
avait rencontrée quelque résistance imprévue dans le fond des Océans,
comme si les dieux inconnus de l'abîme cherchaient à s'y accrocher, pour
arrêter le mouvement du vapeur immense.
Mais ces oscillations semblaient prévues, car le _Great-Eastern_
modifiait son allure. On eut dit un cavalier qui, tout en courant, rend
de la bride et donne de l'éperon à son cheval quand il se ralentit, ou
qui tempère son ardeur en serrant fortement sur les rênes. Sans point
d'arrêt, sans lacune, le navire glissait vers le couchant et le câble
sortant de ses cales se précipitait dans la mer avec une vitesse de
trois à quatre mètres par seconde.
Lorsque la bouée fut fixée dans le fond de la mer et que le câble y fut
attaché, l'Europe et l'Amérique étaient virtuellement réunies par un
quatrième câble. Car il suffisait pour terminer l'opération de réunir le
câble des mers profondes à celui du rivage. C'était l'oeuvre d'un des
navires de l'escadrille. Le _Great-Eastern_ avait terminé sa tâche.
Jamais expédition télégraphique n'eut lieu avec une régularité aussi
merveilleuse. Trois tempêtes n'eurent pas la force de l'interrompre ni
même de la ralentir. Car les hésitations apparentes du navire ne
tenaient qu'aux dépressions souvent brusques, et aux redressements
quelquefois abruptes du fond de la nier.
La pose du nouveau câble, opération considérée il y a six ans à peine
comme excessivement scabreuse, il y a dix ans comme presque impassible,
il y a vingt ans comme chimérique, s'exécute aujourd'hui comme la plus
vulgaire des opérations en usage dans nos grandes manufactures. On ne
fait point passer plus facilement à la filière les sept fils de cuivre
qui forment l'âme du câble, qu'on dépose le câble lui-même au fond des
gouffres océaniques, dans lesquels disparaîtrait le mont Blanc lui-même,
comme l'araignée vagabonde laisse son fil sur les vertes prairies
d'Angleterre.
Un ouragan du sud-ouest agitait inutilement la gigantesque chaînette au
moment décisif qui allait clore cette nouvelle campagne. Le
_Great-Eastern_ fixait la bouée-débarcadère en vue de Terre-Neuve, et
l'Océan vaincu d'une façon définitive, à force de soin, d'argent, de
science et de patience, agitait inutilement sa houle impuissante.
D'autres rêves d'aujourd'hui deviendront la réalité de demain, à
condition qu'on emploie pour amener le succès les procédés qui ont
assuré à l'industrie moderne une si brillante victoire, si brillante en
effet qu'elle ne surprend personne, excepté ceux qui sont capables
d'apprécier les difficultés d'une entreprise demandant soixante millions
de matériel.
La flottille qui a quitté Valentia presque incognito, représentait une
valeur supérieure à celle de la plus riche flotte de galions que
l'Amérique ait jamais envoyée à Cadix. Le shah de Perse, quand bien même
il vendrait tous les diamants qui constellent ses écrins, ne pourrait
recueillir assez de livres sterlings pour s'en rendre acquéreur. On
n'échangerait pas le _Great-Eastern_, vainqueur des Océans, pour la mer
de lumière.
W. de Fonvielle.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
Encore toute troublée, Sacha se dirigeait vers un fauteuil, lorsqu'elle
aperçut sur une table un objet qui jetait des feux scintillants; elle y
porta la main et reconnut dans cet objet la bague qu'elle avait
remarquée au doigt du proscrit.
Elle la prit, la considéra curieusement, s'assit et demeura si longtemps
absorbée dans sa rêverie que le jour commençait à poindre quand elle
songea qu'il était temps de gagner son lit.
VII
Pendant que sa maison était le théâtre de cet étrange incident, Nicolas
Makovlof dans son drowski suivait la route de Kalouga. Il arrivait trois
jours après au domaine de son seigneur, laissait sa voiture dans le
village, et sa valise sous le bras il courait au château, et glissait un
papier de dix roubles dans la main du bailli, expédient, infaillible
pour obtenir du maître qu'il voulut bien recevoir son ancien mougik.