On va aux eaux d'Auvergne, à celles du Jura ou des Pyrénées;

L'ILLUSTRATION

JOURNAL UNIVERSEL

[Illustration:]

DIRECTION, RÉDACTION, ADMINISTRATION

22, RUE DE VERNEUIL, PARIS.

31e Année.--VOL. LXII--N° 1584

SAMEDI 5 JUILLET 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL

60, RUE DE RICHELIEU, PARIS.

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol.

semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un

an, 36; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

_Texte:_ Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Nos gravures.--Les

Théâtres.--Variations numériques sur le Salon de 1873 (second

article).--Un quatrième câble transatlantique.--La Cage d'or, nouvelle,

par M. G. de Cherville (suite).--Conquêtes des Russes dans l'Asie

centrale.--Bigarrures anecdotiques, littéraires et

fantaisistes.--Bulletin bibliographique.--Salon de 1873; _Source de

poésie; le président Bonjean_.

Gravures: Exposition universelle de Vienne: pavillon de l'empereur de

Russie.-–Nassr-ed-Din, shah de Perse.--Un autographe du shah de

Perse.--Le shah de Perse dessinant le portrait du commandant

Duhousset.--Salon de 1873: _Choix de paysages_; sculpture: _Source de

poésie_, par M. Guillaume; _le président Bonjean_.--Le Turkestan.--Le

tremblement de terre de San-Salvador (6 gravures).--Rébus.

[Illustration: EXPOSITION UNIVERSELLE DE VIENNE.--Pavillon de l'empereur

de Russie.]

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE.

La question de la mise à l'ordre du jour des projets constitutionnels

élaborés par le précédent gouvernement vient de recevoir une solution.

Sur la proposition de M. Leurent, l'Assemblée a décidé qu'elle ne se

prononcerait sur ces projets que dans le mois qui suivrait sa rentrée.

La discussion de cette grave question, qui avait causé depuis quelques

jours une certaine agitation au sein de la Chambre et dans le public,

est donc ajournée probablement jusqu'au mois de novembre prochain. Le

centre gauche et une partie du centre droit en désiraient la solution

immédiate; la droite, au contraire, en aurait voulu l'ajournement

indéfini, et le gouvernement placé entre ces deux tendances opposées,

engagé dans une certaine mesure par l'attitude prise par M. de Broglie

lorsqu'il lut nommé rapporteur de la commission des Trente, se trouvait

à cet égard dans une situation assez embarrassante et avait fini par se

désintéresser de la question, déclarant laisser l'Assemblée juge.

M. Dufaure a pris le premier la parole pour demander la mise à l'ordre

du jour immédiate; il a rappelé que c'était par ordre de l'Assemblée que

les projets de loi avaient été rédigés, qu'un des membres «qui avaient

le plus puissamment aidé à la constitution du nouveau gouvernement», M.

Target, avait solennellement déclaré, le 24 mai, au nom du groupe qu'il

représentait, qu'il acceptait la solution républicaine résultant des

projets constitutionnels en question. M. Leurent, M. Gambetta, M. le

vice-président du Conseil, et après lui M. Léon Say se sont ensuite

succédé à la tribune, mais malgré les efforts de ce dernier, malgré

l'éloquence acérée de M. Dufaure, l'ajournement a été prononcé.

L'Assemblée nationale a discuté cette semaine, en seconde délibération,

une question qui intéresse au plus haut degré la prospérité de notre

colonie algérienne: nous voulons parler des deux projets de loi ayant

pour objet, l'un de constituer la propriété arabe individuelle et d'en

assurer la transmissibilité, l'autre d'appliquer à la propriété indigène

les règles de notre Code civil. Nous n'entreprendrons pas de résumer

ici, même sommairement, les dispositions assez compliquées contenues

dans les trente-deux articles composant ces projets de loi; rappelons

seulement que d'après la législation, fort confuse du reste, qui régit

la société arabe en matière de propriété foncière, les terres restent

indivises, tantôt entre les membres d'une tribu, tantôt entre ceux d'une

famille, et que les Arabes exercent sur le sol plutôt un droit collectif

de jouissance qu'un droit individuel de propriété. Il résulte de cet

état de choses de nombreux inconvénients que les lois nouvelles auront

pour effet de faire disparaître, il faut l'espérer.

Lorsque ces lignes paraîtront, le shah de Perse sera sur le point de

faire son entrée à Paris. Nous ne pouvons anticiper ici sur le récit des

fêtes qui auront lieu pendant le séjour de Sa Majesté persane dans la

capitale; disons seulement que ces fêtes seront splendides,

contrairement à ce qu'avait pu faire craindre un malencontreux

dissentiment, heureusement dissipé du reste. Le Conseil municipal,

régulièrement consulté, a voté les sommes qui lui étaient demandées à

cet effet; l'Assemblée a accordé à son tour un crédit de 350,000 fr.

pour le même objet, et grâce à ces ressources extraordinaires, la

réception du shah de Perse sera ce qu'elle doit être, digne de la France

et de son hôte.

Russie.

Nous avions raison de signaler la confusion des nouvelles relatives à

l'expédition de Khiwa, et que certains journaux donnent au hasard, sans

avoir une carte sous les yeux, ni la moindre notion sur la marche des

colonnes. Le _Daily-Telegraph_, qui a imaginé il y a plus d'un mois une

prise fantastique de Khiwa, trouve de nombreux imitateurs, et beaucoup

de ses confrères tiennent à donner des nouvelles quotidiennes d'une

expédition dont les chefs ne doivent cependant pas abuser des courriers.

Les feuilles officielles russes ne donnent pas encore de renseignements

certains sur les combats livrés aux abords de l'Amour-Daria par les

colonnes du Djizak, de Kasalinsk, du Caucase et d'Orenbourg; mais en

revanche ils contiennent des détails fort intéressants sur les marches

extraordinaires qu'elles ont exécutées au milieu d'incroyables

difficultés.

Le détachement de Djizak, sous les ordres directs du gouverneur général

de Kaufmann, après avoir gagné assez facilement les puits

d'Aristan-bel-Koudouk, se rabattit à gauche pour gagner le plus vite

possible les rives de l'Amour-Daria. Khala-ata, une oasis située sur la

frontière entre les khanats de Bokhara et de Khiwa, fut donnée comme

point de direction. Cette localité se trouve à 140 verstes (la verste

est de 1,067 mètres) à l'est de la ville d'Qutchoutchak, située

elle-même à 140 verstes sud-est de Khiwa.

La distance à parcourir d'Aristan-bel-Koudouk à Khala-ata est de 175

verstes à travers un steppe aride et sablonneux. La colonne du général

Kaufmann, divisée en deux échelons, mit onze jours pour franchir ces 40

lieues, du 23 avril au 3 mai; les 26 et 30 avril furent consacrés, au

repos. Sans le concours de l'émir de Bokhara, il est probable que le

détachement du Turkestan aurait éprouvé le sort de celui de Krasnowodsk;

le biscuit fabriqué à Samarkande n'était pas mangeable et l'émir y

suppléa par un envoi des plus opportuns de 1,500 pouds (le poud pèse 16

kilos 38) de farine de gruau et de blé, avec défense à ses employés d'en

accepter le payement. Un marchand russe, nommé Gronow, parvint, avec le

concours des autorités de Bokhara, à transporter à Khala-ata 2,400 pouds

de farine et 1,000 pouds de gruau..

La subsistance des hommes était ainsi largement assurée; mais on éprouva

plus de difficultés pour se procurer de l'eau et des fourrages pour les

animaux. Les machines à forer permirent toujours de se procurer une

suffisante quantité d'eau; quant aux fourrages, ils manquèrent

absolument sur plusieurs points, et l'on dut envoyer les chevaux et les

chameaux brouter une herbe rare et maigre à plusieurs verstes du

bivouac.

Fait digne de remarque et de nature à nous étonner, les chevaux ont

mieux supporté les privations que les chameaux, dont beaucoup périrent

en route, principalement dans la marche du 28 avril, entre les bivouacs

de Tchourk-Koudouk et de Sultan-Bibi. L'état sanitaire de la colonne

resta satisfaisant en dépit de la fatigue, des sables et des vents

soufflant en tempête. Presque tous les jours on sonnait le réveil à 3

heures du matin; à 5 heures, la tête de colonne se mettait en route, et

bien souvent l'arrière-garde, avec son convoi enfoncé dans un sol

mouvant, arrivait à destination après minuit. Ceux qui ont fait la

guerre et qui ont vu le thermomètre marquer 29 degrés Réaumur à l'ombre,

savent ce que souffre une colonne obligée de marcher en plein soleil

avec des animaux épuisés et des voitures engagées jusqu'au moyeu dans la

vase ou dans le sable.

Le 6 mai, trois jours après son arrivée à Khala-ata, le général de

Kaufmann fut rejoint par la colonne de Kasalinsk. On fit l'inauguration

solennelle du fort Saint-Georges, dans lequel on installa de suite un

dépôt d'artillerie et de génie, ainsi qu'une ambulance pour trente

malades.

Les Russes aperçurent autour du fort une trentaine de cavaliers khiwiens

qui s'empressèrent de disparaître. Néanmoins, il n'était pas aisé de

gagner l'Amour-Daria, distant de moins de trente-cinq lieues. Les dix

premières lieues, jusqu'au puits d'Adam-Krilgan, ne présentaient aucun

obstacle sérieux; mais de la Outch-Outchak, sur l'Amour, on avait la

presque certitude de ne pas trouver d'eau et d'avoir à traverser de

véritables mers d'un sable profond.

A cinq lieues de Saint-Georges, une pointe d'avant-garde avec laquelle

marchaient les lieutenants-colonels Ivanow, de l'artillerie, et

Tichmenew, de l'état-major, fut attaquée par 150 cavaliers kirghiz.

Grâce à son énergie et au secours des troupes de soutien, cette petite

troupe de quinze hommes parvint à se dégager, non sans avoir eu neuf

blessés, dont les deux officiers supérieurs. Cela se passait le 9 mai;

des télégrammes postérieurs et dont nous avons donné connaissance dans

le numéro du 28 juin, annoncent que le général Kaufmann a pu gagner

l'Amour-Daria, et remporter le 23 mai une victoire décisive sur

l'ennemi, qui voulait disputer le passage du fleuve. Des télégrammes

plus récents annoncent que le mouvement sur Khauki a parfaitement

réussi, et que Mohammed-Rachin a livré sa capitale aux Russes; mais

aucun rapport officiel n'est encore arrivé; donc les détails dont on

assaisonne les dépêches laconiques transmises par le fil électrique ne

sont que des variations exécutées par des nouvellistes à imagination.

Voici maintenant des détails sur ia marche des colonnes d'Orenbourg et

de Kinderli, dont il a été question dans notre dernier numéro.

L'_Invalide_ vient de publier un télégramme du général en chef de

l'armée du Caucase, ainsi conçu: «Le colonel Lomakine annonce de son

camp de Kitaj, à 65 verstes au nord de Khiwa, qu'avec d'immenses

difficultés et par une chaleur épouvantable, son détachement a traversé

la steppe d'Oust-Ourt, que l'on supposait infranchissable par une troupe

de quelque importance, et opéré, le 26 mai, sa jonction avec la colonne

d'Orenbourg aux environs de Kungrad, ville ruinée depuis quinze ans dans

une des guerres civiles qui désolent sans cesse ces contrées.

«Le 27 mai, les deux colonnes réunies s'emparèrent de Khodjeili, après

avoir battu 6,000 Khiwiens, moyennant une perte insignifiante de deux

blessés. Avant le combat, beaucoup d'habitants notables s'étaient rendus

au camp russe pour faire leur soumission. Les villes de Kunia-Urgentch,

Porsu, Koktchèje et Kisil-Tahir ouvrirent leurs portes.

«Le 1er juin, un violent combat fut livré à l'ennemi, fort de 3,000

hommes avec trois canons, sous les murs de la forteresse de Mangijt.

Nous avons perdu 15 hommes, tués ou blessés. _La ville a été prise,

incendiée et détruite_ (sic). L'état sanitaire de la colonne est

excellent; nous n'avons que peu de malades.»

Enfin, un dernier télégramme du général de Kaufmann annonce qu'à la date

du 4 juin, les colonnes du Caucase et d'Orenbourg, sous les ordres du

lieutenant-général Werewdine, étaient arrivées à Novyi-Urgentch, à 15

verstes au nord-ouest de Kanki et à une vingtaine de verstes de Khiwa.

La nouvelle que Mohammed-Rachin s'est rendu à merci ne saurait donc être

révoquée en doute, et il ne nous reste plus qu'à attendre le rapport

officiel sur ce fait d'armes important, qui commence à préoccuper

sérieusement l'Angleterre. Le péril n'est pas immédiat; cependant le

gouvernement britannique suit attentivement les progrès des Russes dans

l'Asie centrale. Les relations parlent souvent de trois ou quatre

officiers anglais détachés à Khiwa, et qui auraient aidé le khan de

leurs conseils.

COURRIER DE PARIS

Si vous êtes un homme de goût, vous allez vous récrier, j'en suis sûr.

Comment! encore le shah! Eh oui, encore. Tout a été dit pourtant sur

notre visiteur. Depuis quinze jours, il n'y a pas autre chose. On ne

parle que du personnage, de sa suite, de ses diamants, de son âge, de

ses lunettes. Beaucoup ont célébré ses mots. Tant qu'il vous plaira,

mais c'est à recommencer. Voilà bien notre pays. En dehors du sujet à la

mode, taisez-vous. Je sais des délicats qui se sont sauvés pour échapper

à cette _scie_. Y réussiront-ils? La chose est douteuse. Le shah

ressemble au souci dont parle Horace, qui s'assied en croupe sur le

cheval du cavalier et galope avec lui. Il va avec la vapeur, les wagons

répandent le shah un peu partout. Nulle différence entre le shah et la

coqueluche.

Ne nous plaignons pas trop, puisque le roi des rois contribue à

réveiller Paris de sa torpeur et qu'il devient l'occasion de fêtes

fécondes. Mais, d'ailleurs, ce Nassr-ed-Din n'est pas aussi barbare

qu'on aurait été tenté de le croire. Je vous ai déjà dit qu'il aimait la

France. Il fait mieux que d'avoir du goût pour elle; il recherche son

patronage; il veut lui ressembler. Il a visité les capitales des autres

grands pays d'Europe; eh bien il n'y a que Paris qu'il prenne pour

modèle. A peine a-t-il eu mis le pied chez nous qu'il a demandé à ceux

qui le recevaient de mettre à sa disposition des ingénieurs, des

savants, des artistes et des ouvriers. Et comme un membre du corps

diplomatique, un étranger soulignait devant lui l'expression de cette

préférence, le shah lui répondit avec une finesse toute orientale:

--Je fais aujourd'hui pour la Perse ce que Pierre le Grand a fait

autrefois pour la Russie.

Dès l'origine, on nous avait présenté le voyageur comme une manière de

butor couronné et de grossier voluptueux. Il paraît qu'il faut en

rabattre. Nassr-ed-Din est un lettré. Il aurait été formé avec une

argile semblable à celle d'où a été tiré Saadi. On assure qu'il est

ferré sur la chimie sur la physique, plus spécialement encore sur la

géographie. Mais vous venez de le voir, il est homme d'esprit aussi.

--Voulez-vous qu'on vous présente aux membres de l'Académie française?

lui a demandé le docteur Tholozan, son médecin ordinaire.

--Oui, s'ils consentent à me donner l'un de leurs cuisiniers.

Le mot est presque d'un Français. Chez nos voisins d'outre-mer

Nassr-ed-Din en a prodigué du même genre. A Londres, il avait accepté

pour cicérone la jeune et jolie princesse de Galles.

--Il est bien regrettable, dit-il, qu'il n'y ait pas deux exemplaires de

mon _Guide en Angleterre_, car j'aurais pu en emporter un avec moi.

On dira peut-être: Ce sont des madrigaux soufflés. Soit, c'est du moins

soufflé avec à propos.

Écoutez les Russes, le refrain change. Ce vieillard qui passe en grand

apparat à travers l'Europe n'est plus un Dorat en aigrette, mais bien le

plus désagréable des touristes. Le shah titube en marchant, mâchonne en

parlant, louche en regardant, gloutonne en mangeant. Il porte des

lunettes bleues, circonstance bien propre à gâter l'idée qu'on pourrait

se faire d'un successeur de Cyrus. Se mouchant de dix minutes en dix

minutes, il prend plaisir, comme le don Salluste de Victor Hugo, à faire

tomber à tout moment son mouchoir à ses pieds pour le faire ramasser par

son premier ministre, qui serait ainsi son valet de chambre en service

extraordinaire. Autre trait à ne point passer sous silence. Il est d'une

si belle lésine qu'il ne s'entend jamais à donner de pourboire aux lieux

où il séjourne. A Moscou, il n'a laissé qu'un don insignifiant pour les

pauvres, et encore s'imaginait-il que la somme s'était partagée entre

tous les gens de cour qui l'entouraient. A propos des femmes, on ne sait

trop que dire. Les prend-il pour des êtres pensants? On a quelque raison

d'en douter. En arrivant à Saint-Pétersbourg, au sortir de son Orient,

il se hâtait d'emballer les siennes et il lorgnait à peine les grandes

dames dont la czarine est environnée.

«On pourrait le comparer à un chasseur du Caucase jetant un rapide coup

d'oeil aux sujets de sa meute,» dit un chroniqueur de là-bas. Il paraît

même que le beau sexe des bords de la Newa a considéré les marques de ce

royal dédain comme une insulte. A la vérité, en Angleterre, le voyageur

a changé d'allures. Il a daigné aller au bal. Il s'est mêlé aux belles

et aristocratiques ladies; il a passé en revue les jolies miss aux yeux

bleu de mer qui sont un des enchantements de Londres. Bien mieux, il

s'est montré galant envers la princesse de Galles à laquelle il a donné

le bras pendant trois soirées consécutives. Ici, disons tout. On pense

que la politique est de la partie. Plus d'une fois déjà, en ces derniers

temps, la Grande-Bretagne et la Perse ont fait un échange de coups de

canon et, en définitive, ça toujours été au shah à payer la poudre

brûlée. Peut-être cet empressement auprès d'une souveraine de l'avenir

n'est-il, au fond, qu'un calcul diplomatique d'un ennemi qui ne veut

plus rien débourser. Mais passons là-dessus et ne cherchons pas à

diminuer le mérite de l'altesse royale. Dans la société britannique on

raconte que, valeureuse jusqu'à l'héroïsme, la future reine d'Angleterre

aurait fait la gageure d'opérer la conversion du rude et inélégant

oriental.--Nassr-ed-Din est-il réellement apprivoisé? Paris jugera.

Grand bruit au milieu de la commission du budget et dans le monde des

arts. Il s'agit de la fameuse fresque de Raphaël que M. Thiers a achetée

pour le compte de l'État deux ou trois jours avant de tomber du pouvoir.

Qu'est-ce que cette fresque? Un très-beau morceau en cul-de-four, deux

pages provenant de la Magliana, ancienne résidence papale des environs

de Rome. En 1869, un ingénieur, M. Oudry, qui voyageait en Italie,

acheta cette oeuvre, il la fit venir en France; il l'installa à Paris,

dans son hôtel, quai de Billy. Les amateurs furent bien vite prévenus.

En dépit des événements politiques, on allait visiter la fresque. M. L.

Vitet, si compétent en pareille matière, ne fut pas des derniers à faire

ce pèlerinage. Il examina, il étudia, il se recueillit et finalement il

écrivit dans la _Revue des deux mondes_ un article dans lequel il disait

que ces deux pages, si belles, étaient un Raphaël incontestable et

incontesté. Incontesté pour lui, d'accord; non pour la critique qui veut

tout voir de près. Il y eut des érudits pour remuer les vieux lires

touchant ce palais des papes qu'on appelait jadis la Magliana. Il y eut

des journalistes pour improviser une façon d'enquête.

En premier lieu, on apprit de Rome que deux Allemands, Platner et

Grimer, qui se piquent d'être des connaisseurs, avaient fait faire en

chromolithographie une reproduction de ladite fresque en l'accompagnant

d'une dissertation. Ce travail date de 1847. Pleins de défiance comme

tous ceux de leur race, les deux Germains avaient écrit en marge de leur

reproduction: _Raphaël invenit_ et non pas _Raphaël pinxit_. Raphaël a

inventé et n'a pas peint.

Il paraît que trois historiens considérables de l'art italien

considèrent la fresque de la Magliana comme étant un Raphaël peu

authentique. C'est Passavant, le biographe du grand artiste; ce sont

Crowe et Cavalcoselle, deux autres autorités. Mais il reste le

témoignage de M. L. Vitet. Qui a tort là-dedans? Qui a raison?

Tout récemment, M. Oudry étant mort, on a porté la fresque rue Rossini,

à l'Hôtel des Ventes, et elle a été mise aux enchères; M. Thiers l'a

fait acheter pour la France au prix de 206 000 francs. Avec les frais,

le double décime de guerre et la construction d'un musée propre à la

mettre en évidence, la double page de Raphaël reviendrait, dit-on, à 250

000 francs. Est-ce trop pour un chef-d'oeuvre?--Mais le débat roule

précisément sur ce point délicat.--Chef-d'oeuvre, le mot est bientôt

dit. Est-ce un Raphaël d'abord?

Messieurs les honorables qui font partie de la commission du budget sont

d'excellents comptables, très-ménagers des deniers publics. Ils rognent

le plus qu'ils peuvent afin d'alléger ce pauvre peuple de France auquel

les désastres de la guerre font suer en ce moment tant de monceaux d'or.

Mais l'amour de l'économie doit-il être mené jusqu'à nous faire

repousser un Raphaël, s'il est vrai que la fresque de la Magliana en

soit un? Toute la question est là.--Suivant les dernières nouvelles

venues de Versailles, on ne contesterait pas l'authenticité de

l'oeuvre.--On demandera les 250,000 francs. Reste à savoir si

l'Assemblée nationale les votera, puisque c'est un legs de M. Thiers. En

attendant, que d'encre il va couler à propos des deux pages!

Parlez-nous de l'art actuel pour être acheté d'emblée, sans, phrases! De

nos jours un caprice, un rien auquel l'artiste n'attache pas la moindre

importance fixe l'attention d'un amateur ou exalte l'imagination d'un

critique. Vous savez _le Cheval du trompette_, de Géricault. Un brin

d'herbe se détache sur le sabot du cheval. Gustave Planche ne tarissait

pas là-dessus. Ah! ce brin d'herbe, c'est tout un poème! Que de

choses dans ce brin d'herbe! Pour les connaisseurs vulgaires, pour le

troupeau des acheteurs, c'est bien autre chose. Le détail le plus puéril

devient le prétexte d'engouements à n'en plus finir.

S***, peintre de talent, a dû, ces jours-ci, l'achat d'un tableau,

excellent du reste, à un accessoire des plus insignifiants. Depuis trois

années, cette oeuvre faisait tapisserie dans l'atelier, malgré de

notables qualités de dessin et de couleur.

S***, l'autre jour, rencontre un de ses amis.

--J'ai enfin vendu mon grand tableau, dit-il d'un air tout joyeux.

--Tout le inonde savait bien que tu finirais par trouver un vrai

connaisseur.

--Tu n'y es pas. Qui a pu, suivant toi, décider l'acheteur?

--Mon Dieu, tout.

--Non, une seule chose!

--Laquelle donc?

--Mon amateur a un enfant de dix ans. Ce moutard a vu le tableau: Adam

et Ève dans l'Eden. Il a voulu avoir le papillon jaune et bleu que

j'avais placé, en m'amusant, sur un buisson. «Le papillon! le papillon!»

a-t-il dit. Or, comme le millionnaire raffole de son fils, la toile a

été achetée sur l'heure, et voilà tout.

Puisque nous en sommes aux fantaisies d'amateur, laissez-moi placer ici

ce qui est arrivé tout récemment à L*** L***, un portraitiste bien

connu.

On le fait venir chez une des notabilités de la finance.

Mme T*** veut avoir son portrait.

--Je désire, monsieur, être représentée assise sur un banc, au milieu de

mon parc, à Meudon.

--Soit, madame.

On convient alors du prix. Ce sera 6,000 francs.

--Six mille francs, c'est une somme, ajoute la dame; mais je ne regarde

pas à l'argent. Seulement, reprend-elle, vous ferez ma petite Jenny,

jouant à côté de moi. Ce sera par dessus le marché.

Si les Persans de Montesquieu vivaient encore ils manifesteraient pour

sûr un grand étonnement de voir qu'il y eût en ce moment un seul malade

dans Paris. Tous les murs de la ville sont tapissés d'affiches qui

s'engagent à rendre la santé à quiconque ne l'a pas reçue en naissant ou

à ceux qui l'ont perdue. Il suffit d'aller vider quelques verres d'eau

aux stations thermales. Ah! l'eau chaude qui sort des Alpes, des Vosges

ou des Pyrénées, l'eau sulfureuse qui vient de n'importe où, que de

prodiges elles accomplissent,--sur les prospectus. Ne parlez plus de la

Faculté de médecine ni de ses 20,000 docteurs à diplômes, l'eau suffit

et au delà pour guérir. On cite même certains ruisselets ayant assez de

vertu pour redresser les boiteux, pour aplanir les bossus, pour rendre

l'ouïe aux sourds et la parole aux muets. Aux sources, ajoutez les bains

de mer. Dès lors vous ne comprendrez plus comment l'homme moderne n'a

pas la santé de Mathusalem et la beauté d'Alcibiade.

On va aux eaux d'Auvergne, à celles du Jura ou des Pyrénées; on va aux

bains de mer. Au temps où nous voilà, le superflu ayant décidément pris

le pas sur le nécessaire, il n'y a pas de Parisienne, un peu bien

située, qui s'exempte de s'absenter trois mois pour se refaire des fêtes

et des bals en allant se baigner ou boire une eau cataloguée. Le bain,

c'est bien; le verre vidé, c'est pour le mieux; oui, mais le chapitre de

la toilette est ce qu'il y a surtout à considérer. Une femme ne va

plutôt pas se rajeunir si elle n'a point derrière elle vingt colis de

robes, de chapeaux, d'écharpes et de colifichets. Tout mari moderne,

digne de ce nom, doit consacrer à ce pèlerinage le tiers de ses revenus,

ou bien il sera destitué de toute réputation de galant homme. Attrape!

Les philosophes seuls vont redemander la santé à l'air pur, au fond des

terres, sous les arbres, suivant la recette indiquée par H. de Balzac:

«Aux coeurs blessés l'ombre et le silence.» Mais le silence et la paix

ne sont pas déjà si faciles à rencontrer. On rencontre un peu partout

aujourd'hui un farceur et un Calino qui se chargent de vous rappeler les

moeurs et le langage de la grande ville.

Il y a quinze jours, E*** A*** s'était enfoncé, loin des sentiers

battus, en pleine basse-Bretagne. Il s'applaudissait de respirer enfin

dans un village primitif.

Un matin, il est attiré par le bruit d'un colloque; c'était un

commis-voyageur qui était en train de _blaguer_ monsieur le maire.

Le commis-voyageur.--Méfiez-vous. L'agent-voyer m'a dit qu'il allait

faire passer un rouleau sur votre route.

M. le maire.--Le rouleau, et pourquoi ça?

Le commis-voyageur.--Pardi! c'est pour aplatir la route, donc! Cette

opération va l'allonger d'un bon tiers.

M. le maire.--Oh! mais c'est qu'elle est déjà bien assez longue comme

ça. Il faut que j'en écrive au préfet.

Il paraît que la lettre a été écrite.

Philibert Auderrand.

[Illustration: NASSR-ED-DIN.--Shah de Perse.]

[Illustration.]

NOS GRAVURES

Un autographe du shah de Perse

AU DIRECTEUR

«Puisque vous pensez qu'un autographe du shah de Perse aura de l'intérêt

pour le public, en mettant ce dessin à votre disposition, je crois

nécessaire de vous donner quelques détails sur ce qui me valut l'honneur

d'avoir mon portrait tracé par la main même du roi des rois, qui a bien

voulu faire l'auguste faveur d'entrer en réciprocité artistique avec

votre serviteur.

«Le souverain de l'Iran, qui m'avait donné la haute direction du champ

de manoeuvres et de l'instruction de ses troupes, savait que pendant mes

trois années de séjour dans son royaume, j'étais chargé par le ministre

de l'instruction publique d'un travail qui occupait très-sérieusement le

temps qui me restait en dehors de ma mission militaire. Je profitai de

l'intérêt que le monarque persan parut accorder à la vue de la première

partie de mes recherches, qui contenait déjà plus de deux cents types de

ses sujets, pour lui demander l'autorisation de placer son portrait en

tête de ce recueil.

«Je fus mandé dans ce but par Sa Majesté Nassr-ed-Din, qui n'était pas

en représentation, et voulut bien m'accueillir dans son intimité.

«Le shah se prêta très-gracieusement à mon désir, me fit signe de

m'asseoir comme lui, par terre, ce qui était déjà une faveur

exceptionnelle, et prenant une plume en fer ainsi que du papier à

lettre, déclara qu'il allait esquisser mon portrait pendant que je

ferais le sien.

«On peut se figurer de quel oeil étonné les trois fonctionnaires de

distinction, dans une attitude respectueuse et témoins muets de cette

scène, regardaient leur souverain livrer ses traits au _Frangui_ dont il

daignait lui-même retracer l'image.

«Ce croquis fut fait très-vite; je n'ai pas besoin de décrire

l'enthousiasme et les éloges des spectateurs en voyant surtout le mot de

_Duhosé_ écrit en français. Les grands personnages présents apposèrent

leurs cachets et affirmèrent la haute faveur dont je venais d'être

l'objet. J'en exprimai respectueusement ma reconnaissance.

[Illustration: Un autographe du shah de Perse.--Croquis original

communiqué par M. le commandant Duhousset.]

«En même temps que je vous envoie ce portrait, fait par le shah, je vous

adresse aussi celui que je fis de lui dans la circonstance que je viens

de vous relater.

«Recevez, etc.

Duhousset,

«Lieutenant-colonel en retraite.»

S. M. Nassr-ed-Din, shah de Perse

Au moment où Sa Majesté le shah de Perse vient visiter la France, nous

pensons bien faire de donner ici son portrait et une petite biographie

de son auguste personne.

Nassr-ed-Din shah est né en 1830, et conséquemment âgé de quarante-trois

ans; il est fils de Mohammed shah, auquel il succéda le 10 septembre

1848, et petit-fils du célèbre Abbas-Mirza, lequel mourut héritier

présomptif de Feth-Ali shah, en 1834. Sa Majesté est donc le quatrième

souverain de Perse issu de la dynastie des Cadjars, dont

Aga-Mohammed-Khan fut le fondateur, couronné en 1796.

Jeune encore, le prince Nassr-ed-Din montra les plus heureuses

dispositions; il aimait les études intellectuelles et ne cherchait une

distraction à celles-ci que dans les exercices corporels; infatigable à

la chasse, le prince devenu roi est encore aujourd'hui le meilleur

chasseur de la Perse; il en est le plus intrépide cavalier, comme il en

est également l'un des hommes les plus instruits et lettrés.

Comme prince héritier, il apprit les affaires de l'État par la pratique,

car il fut pendant plusieurs années gouverneur général de la province de

l'Azerbaidjan, et demeurait en cette qualité à Tauris, où il se faisait

rendre compte des moindres détails de l'administration placée sous ses

ordres.

Aimant les Européens et aimé d'eux, le roi actuel est le prince le moins

fanatique qui ait régné sur la Perse. Ses sujets l'aiment à l'adoration,

parce qu'ils savent qu'ils sont aimés de lui; d'un caractère extrêmement

doux, il a toujours été juste envers tous; sa douceur va même jusqu'à

une certaine timidité naturelle que Sa Majesté cherche à cacher en

parlant toujours très-vite et d'une manière un peu brusque.

[Illustration: Le shah de Perse dessinant le portrait du commandant

Duhousset.]

Nassr-ed-Din shah est shahynshah, c'est-à-dire roi des rois, khan des

khans, chef des chefs, fils du soleil, cousin de la lune, etc., etc.; à

ces titres tout à fait orientaux viennent s'en ajouter bien d'autres

très-connus, étant répétés dans toutes les pièces officielles échangées

avec les puissances étrangères.

C'est un homme très-éclairé et d'un esprit extrêmement fin; il comprend

plusieurs langues, qu'il a apprises par lui-même, et entre autres le

français; si Sa Majesté ne fait pas souvent usage de cette dernière,

elle ne la possède pas moins dans la perfection. Sa Majesté reçoit

plusieurs journaux européens, qu'elle lit avec intérêt, et si parfois un

détail lui échappe, elle se fait donner des explications par les

Européens qui l'entourent.

Le voyage que fait en Europe Sa Majesté le shah est un voyage

exclusivement instructif, qu'elle aurait voulu faire depuis longtemps et

qu'elle n'a retardé jusqu'à présent qu'à cause des difficultés

intérieures sans nombre contre lesquelles elle avait à lutter

continuellement; c'est la première fois qu'un souverain persan sort de

ses États, et lorsqu'on songe que c'est pour aller visiter les pays

infidèles, on comprendra facilement combien il a fallu à Sa Majesté de

force et de volonté pour pouvoir quitter son pays. Mais il est vrai que

la Perse est à une époque de réformes que l'on ne pouvait plus guère

espérer d'elle, et cette régénération est due, non-seulement à Sa

Majesté, mais aussi principalement à Son Altesse

Mirza-Mohammed-Hussein-Khan, le grand-vizir actuel, qui est infatigable

dans son zèle pour amener sa patrie sur un pied d'égalité avec les pays

européens les plus avancés. Le grand vizir tenait à faire voir à son

auguste maître la civilisation européenne de près, certain qu'est Son

Altesse que lorsque Sa Majesté aura vu l'Europe, elle voudra que la

Perse marche sur ses traces. Le roi connaît déjà l'Europe par les

nombreuses relations qu'il en a lues et par ce qu'il en a entendu dire;

aujourd'hui il va la visiter en détail. Avec un tel roi et un tel

premier ministre, nul doute que la Perse va se secouer de la torpeur

dans laquelle elle était tombée, et va marcher dans une voie de progrès

qui lui procurera bientôt le bien-être matériel de la civilisation.

Son Altesse Mirza-Mohammed-Hussein-Khan, le grand-vizir (sadrazam), est

un homme très-connu en Europe, du moins de réputation. Fils d'un membre

de la haute cour de justice de Perse, dès sa plus tendre jeunesse

Mohammed-Hussein-Khan s'adonna à des études sérieuses, qui devaient

appeler sur lui un jour l'attention du chef de l'État. Il y a dix-neuf

ans environ, Mirza-Mohammed-Hussein-Khan fut nommé consul de Perse à

Bombay, poste très-difficile à cette époque, par suite des différends

qui existaient entre la Perse et l'Angleterre. Bientôt la guerre éclata

entre ces deux puissances, le consul persan rendit à son gouvernement

des services immenses, surtout en faisant donner indirectement à l'armée

anglaise des renseignements entièrement erronés sur la Perse et sur le

chemin par lequel elle devait y pénétrer. Lorsque les hostilités eurent

commencé, le jeune consul fut obligé de quitter son poste de Bombay;

mais le gouvernement persan comprit que nul homme mieux que lui pouvait

être chargé, dans ce moment critique, d'une mission délicate en Russie;

il s'agissait en effet d'amener la Russie et la France à intervenir

auprès de l'Angleterre, et d'assurer non-seulement l'intégrité du

territoire persan, mais aussi de ne pas permettre la ruine de la Perse,

en empêchant l'Angleterre de demander une forte contribution de guerre.

Mirza-Hussein-Khan fut donc nommé consul de Perse à Tifflis, siège du

gouvernement du Caucase, où la Russie traite toutes les affaires

relatives à la Perse; le nouveau consul alla lui-même à

Saint-Pétersbourg pour prendre son exéquature, et profita de la

circonstance pour poser habilement les bases d'un traité secret qui

assurait l'avenir de la Perse.

Un homme aussi capable, une fois les difficultés du moment passées,

était appelé à une position plus élevée que celle de consul à Tifflis;

en juillet 1839, il fut nommé ministre et plus tard ambassadeur à

Constantinople, poste qu'il occupa pendant environ dix années, et où il

sut s'acquérir la sympathie de tous ceux qui le connurent.

Rappelé à Téhéran, pour faire partie du cabinet, d'abord comme ministre

de la justice, ensuite comme ministre de la guerre, il fut nommé

sadrazam (_alter ego du roi_) il y a quinze mois environ.--Sa nomination

au sadrazamat devint le signal d'un changement complet dans

l'administration du pays; avec lui arrivèrent les réformes de tous

genres et le voyage que le grand vizir a engagé le roi d'entreprendre en

Europe, doit avoir pour résultat de rendre ces réformes plus sensibles

encore.

Ce n'est pas chose facile que de régénérer un pays tel que la Perse, car

là tout est à faire, et ce qui pis est, c'est qu'il s'agit avant tout

d'extirper des abus invétérés depuis longtemps et contre lesquels le

sadrazam est seul à lutter. S. A. Mirza Mohammed-Hussein Khan a donc eu,

et a encore, continuellement à combattre un parti rétrograde que

l'intérêt personnel ou le fanatisme retient dans les errements du passé,

et il faut avoir toute l'énergie et le patriotisme qu'il a pour arriver

aux résultats qu'il a déjà obtenus et qui deviendront plus sensibles

encore après le retour d'Europe.

Avant de terminer ces quelques lignes, nous donnerons ici le nom des

personnages qui forment la suite immédiate qui accompagne Sa Majesté le

shah. Savoir:

1. S. A. Mirza Mohammed-Hussein Khan (sadrazam), grand vizir et ministre

de la guerre.

2. S. A. le prince Ali-Guli Mirza, ministre de l'instruction publique.

3. S. A. le prince Sultan-Murad Mirza, gouverneur général de la province

du Khorassan.

4. S. A. le prince Firuz Mirza.

5. S. A. le prince Iman-Guli Mirza.

6. S. E. Allah-Guli Khan Il Khani.

7. S. E. Yakia Khan, gouverneur général du Guilan et du Mazendéran

(frère de S. A. le grand vizir), etc.

8. S. E. Ali-Riza Khan, grand échanson.

9. S. E. Hassan-Ali Khan, ministre des travaux publics.

10. S. E. Mohammed-Rahim Khan, grand maître des cérémonies.

11. Sa Grâce Mirza Abdul Wahah, grand prêtre.

12. Mirza Ali Khan, secrétaire particulier du shah.

13. Le docteur Tholozan, médecin du shah.

14. Rahemet-Allah Khan, chef de la garde royale.

15. Mustapha-Guli Khan, grand veneur.

10. Ibrahim Khan, écuyer.

17. Prince Sultan-Oweis Mirza, |

18. Ali-Guli Khan, | généraux aides

19. Albert Gasteiger Khan, | de camp du shah.

20. Ali-Hassan Khan, |

21. Mohammed-Ali Khan, |

| traducteurs,

22. S. E. Mehemet-Hussein Khan, | interprètes et

23. S. E. Mirza-Ali Nakhi, | maîtres des

| cérémonies.

Plus vingt-sept autres personnages, chambellans, officiers, secrétaires,

chef des cuisines, grand cafetier, etc., etc.

Baron L. de N.

L'Exposition de Vienne

LE PAVILLON RUSSE

Le pavillon russe s'élève dans le parc à peu de distance du pavillon

égyptien et du pavillon turc, comme dans le palais sont voisines les

expositions de ces trois pays.

L'aspect du pavillon russe est tout à fait grandiose.

L'entrée en est précédée d'un porche à quatre arcades, dont la quatrième

engagée dans la construction encadre la porte d'entrée. Le

rez-de-chaussée, éclairé par des haies à plein cintre très-ornées et

séparées entre elles par des demi-colonnes engagées, est couvert en

terrasse. Du jardin, un escalier en bois décoré d'une rampe massive

très-travaillée conduit à cette terrasse qu'ombragent de grands arbres

et qu'entoure une balustrade en tout semblable à la rampe de l'escalier,

qu'elle continue.

Ce rez-de-chaussée est surmonté d'un étage en retrait, composé de deux

parties. C'est d'abord une tour, carrée à sa base, puis octogonale, se

terminant par une flèche aiguë, à la pointe de laquelle, ailes

déployées, se dresse l'aigle impériale à deux têtes. Cette tour s'appuie

sur le vestibule du rez-de-chaussée. Puis, derrière la tour et adossé

contre elle, vient un bâtiment carré percé sur trois faces de cinq baies

accolées et coiffé d'un dôme à bulbe à quatre pans, sur le haut duquel

court de bout en bout une arête finement découpée.

Tel est ce pavillon d'un très-grand aspect et bien digne de figurer dans

ce coin du parc consacré à l'Orient, auquel il se rattache, et où l'on

voit, entre les coupoles du pavillon turc et de la fontaine d'Achmet,

pointer dans le ciel les minarets du pavillon égyptien.

L. C.

Le paysage au Salon

Notre collaborateur Francion a vivement insisté, dans sa revue du Salon,

sur le manque d'unité qui caractérise l'école contemporaine; il a montré

nos artistes marchant, chacun à sa guise, vers le but où les poussent

leurs tendances et leurs goûts personnels, nos paysagistes, entre

autres, n'obéissant qu'à leur inspiration individuelle et laissant de

côté principes et théories pour étudier de plus près la nature et la

rendre, comme ils la comprennent, sous les divers aspects où elle leur

apparaît.

De là une grande variété d'oeuvres riches de talent, riches avant tout

de sincérité: on en pourra juger par la gravure que nous publions

aujourd'hui, et où nous avons réuni un certain nombre de paysages,

choisis parmi ceux qui figuraient au dernier Salon; la place nous

manquerait pour les apprécier en détail les uns après les autres; nous

nous bornerons donc à une énumération rapide, afin de rappeler seulement

les sujets des tableaux et les noms des peintres à ceux de nos lecteurs

qui les connaissent déjà, afin surtout de rendre notre gravure

intéressante pour ceux qui n'ont pas visité l'exposition.

C'est d'abord, en commençant par le nº 748, placé le premier en haut, à

gauche, une gracieuse étude de M. Huberti, intitulée _Saules au bord de

l'eau_, puis à côté, le _Souvenir de la forêt d'Eu_, de M. Daliphard,

bel effet de neige que la couleur faisait paraître plus saisissant

encore, avec les teintes rougeâtres du soleil couchant entrevues à

travers les interstices de la haute futaie; et plus loin, la fraîche

_Matinée d'automne_, de M. Allongé, où les fonds de verdure paraissent

encore si pleins et si puissants, tout enveloppés qu'ils sont de la

brume matinale.

Avec M. de Groiseilliez, dont le _Soir au bord de la mer_ (n° 680)

commence la ligne suivante, le spectacle s'agrandit, l'horizon s'étend,

plus profond et plus vaste; nous nous sentons en face de l'infini; les

_Bords de la Loire après les grandes eaux_, par M. Defaux, nous ramènent

à des aspects moins grandioses; mais cette nature d'où n'ont pas encore

disparu les traces de l'inondation, ces terrains décolorés ont quelque

chose de triste qui va à l'âme, et que vient heureusement effacer

l'impression plus douce du _Crépuscule_ de M. Japy; l'oeil se repose

agréablement sur ce coin de campagne où des arbres séculaires reflètent

dans une mare leur ombre diffuse, tandis qu'au ciel apparaît la lune

avec son croissant d'argent.

Descendons à la ligne suivante: voici l'une au-dessus de l'autre des

vues de la froide Angleterre et de l'aimable Belgique, _la Tamise près

de London-Bridge_ (n° 727), par M. Héreau, avec un morceau de son quai

si animé, et le _Canal des Brasseurs, à Anvers_, avec ses maisons

proprettes, régulièrement alignées à droite et à gauche, et ses navires

qui encombrent le port; puis, s'élevant au centre de la page, le _Chêne

de Voulliers_, de M. Imer, qui fait songer à l'yeuse antique, chère aux

poètes, reine altière des forêts; près du géant au tronc robuste, aux

rameaux puissants, les _Dernières feuilles_, de M. Charles Busson,

semblent appartenir à une autre nature, plus pauvre et plus maigre,

tandis que la _Musette_, de Mlle Muraton, riche amas d'objets divers,

entassés au hasard, achève de nous éloigner du mouvement et de la vie.

Il est vrai que l'exquise _Rivière sous bois_ (n° 431), de M. César de

Cork, nous y ramène bien vite, ainsi que. les _Récifs de Kilvouarn_, de

M. Lansyer, qui aime à peindre les flots écumants de la baie de

Douarnenez; l'impression redevient plus douce et plus intime, en quelque

sorte, en face du _Chèvrefeuille_, de M. Hanobeau, aux plans d'ombre et

de lumière si savamment ménagés; on aimerait à s'égarer dans ces allées

profondes au bout desquelles s'entrevoient des trouées de lumière, on

voudrait s'arrêter sur la lisière de ce bois touffu pour contempler de

loin la _Fenaison_, de M. Dubourg, spectacle simple et gai des joies de

la campagne.

Dans les _Bords du Loir_ (n° 1050), de M. Mesgrigny, ce qui nous séduit,

ce n'est plus l'ombre de la feuillée, ni le soleil éclatant de la

prairie, c'est la grâce de la composition, la limpidité de l'eau, la

transparence de l'air, la fraîcheur des petits cottages si joliment

posés le long de la rivière, un je ne sais quoi d'heureux et

d'ensoleillé qui charme et qui réjouit. L'_Embarquement d'huîtres au

parc de Cancale_, de M. Delpy, nous distrait de nouveau de ces sites

enchanteurs pour nous conduire, presque sans transition, au _Rocher

d'Yport_, de M. Vernier, battu par le choc incessant de la vague: ciel

d'orage, aux tons menaçants, calme apparent de la mer onduleuse, quel

contraste avec la tranquillité sereine du _Passeur_, de M. Corot, qui

pousse doucement son bateau vers l'autre, bord de la rivière! Comme ici

tout est paisible et silencieux, comme ces arbres touffus tamisent

finement la lumière, comme ces coteaux en pente encadrent bien l'eau

courante qui baigne leurs pieds; comme on se sent pénétré, et pour ainsi

dire, doucement enivré de campagne, à l'aspect de ce petit tableau,

d'une harmonie si vraie et si profonde! C'est que M. Corot porte

allègrement le poids de sa verte vieillesse: sa main n'a pas plus faibli

que son amour de la nature, et nous ne pouvions mieux couronner cette

courte revue du paysage contemporain qu'en prononçant le nom de son

maître vénéré.

L'expédition de Khiwa

Khiwa, paraît-il, a succombé, et le khan est, dit-on, en fuite. Si les

Russes sont entrés dans cette ville, ce n'aura été qu'après avoir

surmonté les plus grandes difficultés, éprouvé les rigueurs d'un froid

tel que les habitants disent n'en avoir pas ressenti de pareil depuis

cent ans, et les atteintes d'une chaleur dévorante. Nous n'avons pas à

nous occuper ici de la marche des colonnes russes, dont nous parlons

ailleurs; nous voulons seulement donner quelques explications sur les

divers croquis qui composent la page que nous publions dans ce numéro.

Le dessin central représente l'entrée des Russes à Samarkande, la

seconde ville de la Boukharie. Cette place est bâtie sur le mont Kobak,

près du Sogd ou Zer Afchan, à cinquante lieues de Boukhara. Elle est à

moitié ruinée. Parmi ses monuments, le plus curieux, sans contredit, est

le tombeau en jaspe de Tamerlan, qui avait fait de Samarkande la

capitale des Tartares et l'une des plus belles et des plus riches villes

d'Asie.

Les croquis qui entourent ce dessin sont des types d'officiers russes,

tenue de l'armée du Caucase, de Cosaques, d'hommes et de femmes du

Turkestan, Turcomans, Boukhariens, Khiwiens, peuples aussi avares

qu'avides, qui vivent plus encore de pillage que du commerce qu'ils font

par caravanes avec l'Afghanistan, la Perse, Astrakan et Orenbourg. Le

croquis que l'on voit au bas de la page, à côté du camp des Khiwiens et

qui porte pour légende: «Tant par tête,» rappelle une coutume barbare

des guerriers des divers khanats du Turkestan. Ils coupent pendant et

après le combat le plus de têtes qu'ils peuvent, et, après les avoir

enveloppées, ils les rapportent à la ville, suspendues à la selle de

leurs montures. Ils ont à cela un intérêt autre que celui du Peau-Rouge,

qui suspend dans son wigwam les chevelures qu'il a scalpées sur le crâne

de son ennemi. Pour celui-ci, c'est un trophée; pour l'autre c'est une

marchandise, que le gouvernement du khanat paye, non en argent, mais en

vêtements. Ces vêtements sont plus ou moins luxueux, suivant le prix,

c'est-à-dire suivant le nombre des têtes. Il y a des vêtements de deux

têtes, c'est misérable; mais de huit ou dix têtes, à la bonne heure!

C'est affaire aux élégants.

Les deux croquis qui se trouvent en haut de la page, à droite et à

gauche, et celui qui en occupe le bas, au milieu, représentent divers

campements. Les deux premiers sont des campements russes, l'un sur la

frontière de Chan-Diert-Kul, l'autre près du fort Emba. Les tentes du

premier sont des tentes russes fort insuffisantes contre les rigueurs de

la température; celles du second sont des espèces de huttes en boue,

présentant un meilleur abri. Mais les unes et les autres ne sont pas à

comparer à celles des Khiwiens, que les Russes ont, dit-on, fini par

adopter. Ces tentes se composent d'un fort tissu tendu sur une charpente

en bois. Suivant un voyageur hongrois qui, déguisé en derviche, a

parcouru tout le Turkestan, ces tentes sont tout à fait confortables,

fraîches en été, chaudes en hiver, et elles peuvent lutter

victorieusement contre les rafales qui, de temps à autre, passent en

hurlant à travers les steppes.

L. C.

Le tremblement de terre de San-Salvador

Santa-Tecla, 30 avril.

AU DIRECTEUR

«Enfin, cher monsieur et ami, je puis donc vous écrire sans craindre que

la maison ne nous tombe sur le dos, de Santa-Tecla, où nous sommes

provisoirement installés.

«Comme cette ville assez importante n'est qu'à trois lieues de la

capitale, du côté du port, et qu'elle a peu souffert, la plus grande

partie des négociants et de la population aisée de San-Salvador s'y est

réfugiée, d'aucuns se sont sauvés jusqu'à Sonsonate, San-Miguel, etc.

Dieu sait où.

«Pressé par le temps, sans abri et fatigué par de longues nuits

d'insomnies à surveiller, le révolver au poing, les ruines de notre

magasin, je n'ai pu vous donner de détails sur les événements qui ont

suivi la catastrophe, les dégâts occasionnés et enfin sur l'avenir de

cette capitale écroulée mais non anéantie; je reprends donc:

L'Illustration, No. 1584, 5 Juillet 1873 · 第 1 / 3 段