En effet l'audience ne se fit pas attendre: vingt minutes ne s'étaient

pas écoulées que le serf était introduit dans le petit salon, où il

trouvait le vieux Laptioukine couché sur un divan, à moitié enseveli

sous une montagne de coussins et enveloppé de schals de Perse qui le

couvraient de la tête aux pieds.

Ce spectacle lui permettait d'apprécier à leur valeur les vanités des

gloires d'ici-bas. Une tête chenue, une face parcheminée, tannée,

couturée, ridée comme une pomme qui sort du four, voilà tout ce qui

restait du brillant gentilhomme dont avaient rêvé les belles de vingt

lieues aux alentours. L'oeil seul avait conservé quelque chose de sa

vivacité et de son éclat juvéniles, il flamboyait sous ses sourcils

buissonneux lorsque l'ancien bottier s'inclina profondément devant son

seigneur.

--Eh! c'est Nicolas, s'écria le comte en donnant une expression joyeuse

à sa voix chevrotante et cassée, c'est Nicolas, fils de Pierre, je

remercie Michel Archange qui t'a conduit sur le domaine, Nicolas! Ta

présence m'a tout ragaillardi, elle me ramène d'une vingtaine d'années

en arrière, au beau temps où tu fabriquais pour moi de si adorables

chaussures.

La direction que prenaient les souvenirs du comte ne plaisait guère à

Nicolas; aussi se permit-il de l'interrompre avec le geste et l'accent

de la modestie aux abois.

--Père, s'écria-t-il, il y a longtemps que je l'appelais de tous mes

voeux, ce jour où il m'est enfin donné de poser mes lèvres sur la main

du maître de ma race.

--Bon Nicolas! Ta reconnaissance me touche jusqu'aux larmes. Voyons, tu

dois être fatigué de la route; as-tu été te rafraîchir à l'office? Mais

j'y pense, l'hydromel n'est pas la boisson des riches marchands de la

ville sainte; il se vide chez eux plus de vin de France que dans nos

pauvres demeures. Je vais en faire monter une, pour fêter ta bienvenue,

et je trinquerai avec toi. Hélas! du bout des lèvres, car la goutte,

moins volage que tu ne l'as été, n'a point quitté mes pauvres jambes

depuis que tu as abandonné à d'autres le soin de les chausser.

Le mari d'Alexandra flottait entre la crainte et l'espérance. Tracassé

par les importunes réminiscences du vieillard, tranquillisé par la

cordiale bonhomie avec laquelle il les traduisait, il accepta avec

gratitude l'honneur insigne que daignait lui faire son seigneur, et vida

coup sur coup plusieurs verres de champagne qui ne contribuèrent pas peu

à lui rendre son aplomb.

--Sais-tu, reprit le comte, qu'il est beau à toi de ne pas m'avoir

oublié dans ta prospérité et d'avoir entrepris ce long voyage pour

visiter ton vieux maître dans sa retraite, car ce n'est que pour cela

que tu es venu, n'est-ce pas?

--Oh! certainement, seigneur, balbutia Nicolas; pour vous revoir d'abord

et ensuite...

--Ensuite pour autre chose, dit le comte, en achevant la phrase que le

serf avait laissée en suspens. Eh bien! puisque nous avons bu à ton

retour au domaine, passons maintenant aux articles secondaires.

--Comme le seigneur ne l'ignore pas, répondit Nicolas après avoir toussé

pour éclaircir sa voix un peu rebelle, j'ai vaillamment travaillé et mon

saint patron ayant béni mes efforts, je suis parvenu à réunir quelques

roubles. Mais il n'a pas été donné à l'homme d'être satisfait ici-bas.

Celui qui trouve un kopeck à ses pieds fait une verste pour ramasser un

brin de paille. Ainsi de moi; je voudrais agrandir le cercle de mes

affaires en trafiquant avec l'étranger; mais, pour y parvenir, il

faudrait voyager et...

--Eh bien? s'écria le comte Laptioukine de l'air le plus naturel du

inonde, ton idée est excellente; et pourquoi ne voyagerais-tu pas?

Un soupir d'allégement souleva la poitrine du marchand.

--C'est que... c'est que... murmura-t-il, le seigneur aura probablement

oublié que je suis resté serf et que je lui paye l'obrosk en cette

qualité.

--Pas du tout. Mais qui peut s'opposer à ce que de serf que tu es je

fasse de toi un homme libre, lequel aurait le droit d'ouvrir son aile à

tous les vents et de promener sa fantaisie aux quatre coins du monde?.

Nicolas poussa une exclamation de joie, se jeta aux pieds de son maître,

lui prit la main et la baisa avec transport.

--Oh! disait le pauvre marchand, que Dieu vous récompense dans ce monde

et dans l'autre, gracieux seigneur! Je vais lui demander tous les jours

qu'il vous réserve la meilleure place de son paradis. Pardonnez-moi si

je ne vous exprime pas mieux ce que je ressens, mais je succombe à mon

émotion.

--Peste! s'écria le comte avec un accent légèrement railleur, il paraît

que le goût des voyages vous tenait furieusement au coeur, maître

Nicolas! Eh bien, voyons, que comptez-vous m'offrir en échange de votre

liberté?

Lorsqu'il avait quitté Moskow, le serf était décidé à sacrifier s'il le

fallait sa fortune pour donner satisfaction à sa bien-aimée Alexandra;

mais il n'entendait pas moins disputer écu par écu le prix de son

rachat, comme l'exigeaient ses antécédents de commerçant.

--Maître, dit-il, avant de quitter Moskow, j'ai mis vingt mille roubles

dans ce sac; c'est peut-être la moitié de ce que je possède; mais je ne

saurais regretter d'avoir partagé mon bien avec le généreux seigneur qui

de son esclave aura fait un homme.

Le comte Laptioukine haussa les épaules et plissa les lèvres d'un aie

dédaigneux.

--Mais, se hâta de reprendre Nicolas, si le seigneur pense qu'il est

juste que la totalité lui appartienne, je lui abandonnerai les quarante

mille roubles, en ne gardant pour moi que la protection du bienheureux

saint Nicolas qui ne me délaissera pas dans mon indigence.

--Tu m'as bien mal compris, Nicolas, reprit le comte; si j'avais envie

de roubles, je ne t'en aurais pas demandé vingt mille. Mais tu le vois,

mon garçon, je suis arrivé à cette période de l'existence où le plus ou

moins grand nombre de roubles que l'on possède commence à devenir

furieusement indifférent. J'ai rêvé que tu ferais mieux pour moi, que je

te devrais une dernière joie qui adoucirait quelque peu les regrets du

passé, qui paraissent, si amers lorsqu'on touche à la fin.

Nicolas était pâle et haletant.

G. de Cherville.

(_La suite prochainement._)

[Illustration: Turkestan.]

[Illustration: LE TREMBLEMENT DE TERRE DE SAN-SALVADOR.]

[Illustration: Le palais du Gouvernement avant le tremblement de terre.]

[Illustration: Maison du Ministre américain]

[Illustration: Le Consulat français.]

[Illustration: Le Collège militaire.]

[Illustration: Le bazar du Progrès.]

[Illustration: La Maison haute.]

CONQUÊTES DES RUSSES DANS L'ASIE CENTRALE

Nous voulons profiter de l'excellente carte du Turkestan publiée dans un

précédent numéro (3) de l'Illustration, pour donner un historique

succinct des conquêtes des Russes dans ces contrées encore peu connues.

(3) Voy. l'_Illustration_ du 21 mai.

Le Turkestan est le berceau de la race turque, qui se subdivise en un

grand nombre de branches. Celle qui domine dans l'Asie centrale est la

branche des Usbeks, à laquelle appartiennent tous 1er khans, les hauts

fonctionnaires et les habitants riches des villes; les nomades se

composent de bandes kirghiz et turcomanes; les esclaves sont en général

d'origine perse. On divise encore les habitants de l'Asie centrale en

deux grandes races, les Iraniens et les Touraniens. Les Persans,

sédentaires et industrieux, sont Iraniens; les Turkestans, nomades et

pillards, sont Touraniens. Il est facile de voir que ces groupements ne

donnent pas une idée très-nette de la composition de ces peuples qui, en

résumé, forment une mosaïque de races sous la domination des Usbeks.

La première expédition des Russes contre le Turkestan remonte au XVIe

siècle, et fut dirigée, en 1585, par Netchaï, hetman des cosaques de

l'Oural. Les Russes furent défaits par les Khiuriens et obligés de

battre en retraite.

Le projet fut repris en 1715 par Pierre le Grand, qui lança contre Khiwa

le prince Tchakesse Bekeurtch, qu'il avait converti au christianisme,

fait élevé avec beaucoup de soin et nommé officier dans la garde

impériale. La colonne partit du fort d'Alexandrowsk, situé près de la

presqu'île de Margichlak, et fut entièrement détruite à une trentaine de

lieues de Khiwa par les hordes turcomanes, kirghiz et usbeks.

Après ces insuccès, la Russie ajourna ses projets de conquête et se

contenta d'occuper quelques points de la rive orientale de la Caspienne,

et de soumettre à sa domination les tribus kirghiz établies entre le

Wolga et l'Oural.

Dans les derniers mois de 1839, le général Perowski partit d'Orembourg

avec 10,000 hommes pour conquérir Khiwa et les contrées comprises entre

la Caspienne et l'Aral. La colonne russe ne put aller à plus de

cinquante lieues au delà du fort d'Embinsk; assaillie par des tourmentes

de neige, elle dut rebrousser chemin après avoir éprouvé des pertes

énormes.

De même que les Français en Algérie, les Russes ne manquaient pas de

prétextes pour reprendre les hostilités à la première occasion. Leurs

caravanes de marchands étaient souvent pillées et les rives de l'Oural

insultées par les hordes nomades aussi insoumises et indisciplinées que

celles de nos frontières du Maroc. L'ordre d'avancer fut donné, en 1846,

par l'empereur Nicolas, mais cette fois, au lieu de s'engager

aveuglément dans les déserts situés à l'ouest de la mer d'Aral, les

généraux russes d'Orenbourg se dirigèrent plus à l'Est de façon à gagner

cette mer intérieure et le Syr-Daria. On procéda méthodiquement et des

forts solides, protégèrent les lignes de communication; trois bâtiments

à voiles, deux vapeurs en fer furent expédiés à grands frais dans la mer

d'Aral. En 1853, les Russes, solidement établis sur le bas Syr-Daria,

entre les forts d'Aralsk et le fort n° 2, résolurent de frapper un grand

coup contre le khanat de Khokand. Une colonne commandée par le même

général Perowski s'avança de cent lieues en remontant le Syr-Daria et se

rendit maîtresse de la forteresse d'Ak-Mesdjed, à laquelle ils donnèrent

le nom de leur général en chef, Perowski, en y laissant une garnison de

1000 hommes.

Au mois de décembre de la même année 1853, les Kokandiens, au nombre de

15000 hommes, avec 70 canons, essayèrent de reprendre la forteresse et

furent repoussés avec des pertes sérieuses. Les soulèvements des

Kirghiz, qui gênaient les communications entre l'Oural et le Syr-Daria,

arrêtèrent pendant plusieurs années les progrès des Russes au Sud;

cependant ceux-ci purent s'étendre à plusieurs centaines de lieues vers

l'Est, sur les confins de la Tartarie chinoise. A la même époque, la

guerre de Crimée obligea l'empereur Nicolas à suspendre les expéditions

projetées dans l'Asie centrale.

L'émir de Bokhara, Mozaffar, personnage ambitieux et remuant, profita de

l'affaiblissement de la Russie pour étendre sa domination sur le khanat

de Khokand: sa position de chef de la religion dans le Turkestan lui

permit d'atteindre son but.

Son triomphe, dont les journaux anglais et russes entretinrent

longuement le public, fut de courte durée, car, en 1864, le général

Tchernaïeff, successeur de Perowski, fut chargé de châtier les khans de

Khokand et de Bokhara. A la tête d'une petite armée composée de six

bataillons de ligne, quatorze régiments cosaques, trente canons et d'une

batterie de fuséens, il s'empara successivement des importantes villes

de Turkestan, de Tchemkent et, en mai 1855, il faisait son entrée dans

Taschkent, grande et riche cité de 100,000 âmes. Un ukase de l'empereur

Alexandre décréta territoires russes la province de Turkestan, qui

devint désormais le gouvernement général du Turkestan en dépit des

réclamations de l'Angleterre et contrairement à un manifeste du prince

Gortschakoff. La nouvelle frontière moscovite allait jusqu'à Tachinas et

suivait la ligne tracée sur la carte de l'_Illustration_, sauf le

district de Kuldja et quelques autres districts à l'est de Samarkande,

qui ne furent annexés qu'en 1870 et 1871.

L'émir Mozaffar, excité par le parti musulman, protesta contre l'ukase

impérial et signifia aux Russes d'avoir à évacuer la riche province de

Taschkent. Il eut même l'audace de faire emprisonner une mission de

trois officiers dont le chef était le colonel Struwe. Pour toute

réponse, le général Tchernaïeff sortit de Taschkent, le 30 janvier 1866,

avec une colonne de 2,000 hommes, avec seize canons, et marcha droit sur

Samarkande.

Ce mouvement mal préparé à travers une steppe dépourvue d'eau et de

fourrages devait fatalement échouer. Arrivée à Djizak, la colonne russe

se vit obligée de battre en retraite. Tchernaïeff disgracié dut remettre

le commandement au général Romanowski dans des circonstances difficiles.

Mozaffar, exalté par la retraite de l'ennemi, s'avançait sur Taschkent

avec 5,000 soldats réguliers, 35,000 kirghiz et vingt-et-un canons.

Romanowski, qui n'avait que 2,800 hommes et vingt canons, marcha

résolument à la rencontre des Bokares et leur livra bataille, le 20 mai

1866, dans la plaine d'Irdjar, à une dizaine de lieues au sud de

Taschkent. Grâce à leur discipline, à leur artillerie rayée et à une

bravoure remarquable, les Russes remportèrent une victoire complète.

Mozaffar s'enfuit à tire d'aile jusqu'à Samarkande, tandis que son

heureux adversaire, sans perdre un instant, s'emparait du fort de Naou

et se présentait le 29 mai devant Khodjent, grande et belle ville de

60,000 âmes, située à l'intersection de cinq routes, le point le plus

central des relations commerciales entre la Perse, l'Afghanistan, la

Russie, l'Inde et la Chine. Le 5 juin, la ville était emportée d'assaut

malgré la résistance désespérée des Khokandiens.

Le général Romanowski organisa avec un soin minutieux sa base

d'opérations sur le Syr-Daria et marcha au sud aussitôt après les

chaleurs. Le 5 octobre il assiégeait la forteresse d'Oratupa, qui

succombait le 14. Déjà il avait atteint Djizak, à trois marches de

Samarkande, lorsqu'il fut informé que l'émir s'était enfin décidé à

remettre le colonel Struwe en liberté et implorait la paix aux

conditions fixées par le vainqueur. Ce n'était qu'une feinte pour gagner

du temps; Mozaffar avait bien relâché les prisonniers, tout en

continuant ses préparatifs de guerre. Néanmoins, les Russes ne

poussèrent pas plus loin, car, mis sur leurs gardes par l'échec du

général Tchernaïeff, ils sentaient qu'il fallait ne s'engager qu'avec

une extrême prudence dans un pays riche, peuplé et en proie au fanatisme

musulman. Aussi, pendant toute l'année 1867, les hostilités se

réduisirent-elles à quelques combats heureux aux environs de

Yani-Kourgane, qui condamnèrent l'émir à s'enfermer dans Samarkande. Le

gouvernement russe profita de l'abattement et de l'inaction de Mozaffar

pour semer la discorde dans son camp et soulever contre lui ses

principaux lieutenants, toujours enclins, comme tous les Asiatiques, à

se rendre indépendants de leur suzerain.

Un ukase du 11 juillet 1867 décréta la division du Turkestan russe en

deux gouvernements distincts placés sous la haute direction d'un

gouverneur général. Ce poste important échut à l'aide-de-camp général

Kaufmann, qui l'occupe encore aujourd'hui et dont la résidence est

définitivement fixée à Taschkent, au milieu d'une contrée superbe,

jouissant d'un climat tempéré et d'une extraordinaire fertilité.

Il nous reste à parler des événements accomplis de 1868 à 1873, et qui

sont de beaucoup les plus intéressants.

A. Wachter.

BIGARRURES ANECDOTIQUES

LITTERAIRES ET FANTAISISTES.

L'ESPRIT DE PARTI.

(Suite.)

LES CANCANS: 1831-1833.

** Le juste-milieu consent à tout, hormis à s'en aller.

** C'est une charge que leur ordre public.

** Nouvelle prière à l'usage des propriétaires: _Que Dieu soit loué

ainsi que toutes nos boutiques...!_

** En 1793, on avait honte de passer pour orléaniste: aujourd'hui

encore, on s'avoue franchement républicain ou légitimiste. Mais les gens

du juste-milieu ne sont partisans que de la tranquillité publique; tous

reculent devant l'épithète d'orléaniste. Preuve de moralité!

** Une requête a été présentée pour que les de Broglie (dont le nom,

d'origine piémontaise, est Broglio) prissent désormais le nom

d'Imbroglio.

** Il y a trop de perruques dans la Chambre haute, il nous faut

maintenant des pairs verts.

** Le gouvernement aliène les forêts de l'État;--nous savons bien de

quel bois il se chauffe.

** Les plus incrédules croient toujours à la faim du monde.

/*

** En démasquant partout C... le directeur,

Tu crois donc, pauvre sot, lui faire ôter sa place?

Au temps où nous vivons, c'est le mettre en faveur:

Dis-en beaucoup de bien, si tu veux qu'on le chasse!

*/

** On désarme à force.--Qui donc? La garde nationale.

** Le juste-milieu a donné l'ordre de faire arrêter toute la France

comme suspecte.

** Le baume que le juste-milieu promettait de verser sur la plaie des

ouvriers lyonnais était du baume d'acier.

** M. Persil commence toutes ses lettres par ces mots: «Je _saisis_ avec

empressement...»

** Les républicains n'en veulent plus, les bonapartistes en veulent un

autre, les royalistes n'en voudraient jamais...

Resté seul contre trois, que voudriez-vous qu'il fit?--Qu'il mourut.

** La France a beau rouler dans l'abîme; il y a toujours quelqu'un qui

dit: _fouette cocher._

** Pourquoi diable aussi n'avez-vous pas récusé les plus mauvais

jurés?--Eh! mon ami, il aurait fallu les récuser tous.

** Le juste-milieu ayant résolu de faire quelque chose de nouveau, ne

fit pas de bêtises.

** J'entends tous les jours dire; «la Francs fera ci, la France fera

ça»; moi, je suis persuadé que la France ne peut rien faire de son chef.

** Je pose le trône; j'additionne la liste civile; je fais une

soustraction de gloire, une multiplication de misère et une division

nationale.

SALON DE 1873

Source de poésie

PAR M. GUILLAUME

Comme on l'écrivait ici la semaine dernière, M. Guillaume est un de ces

artistes d'élite à qui la perfection de l'exécution ne ferait jamais

oublier la nécessité de la pensée. Pour lui, nymphes et déesses doivent

être plus que des créatures aux belles formes; la muse qu'il exposait au

Salon sous le titre de _Source de poésie_ en est une preuve nouvelle.

Majestueusement assise, la tête couronnée du laurier sacré, l'oeil

tourné vers les cimes célestes, elle s'appuie d'une main sur la lyre

antique, primitivement faite d'une écaille de tortue, tandis que de

l'autre elle tient l'urne sainte d'où découle l'eau castalide, boisson

pure des poètes. Une foule de petits génies viennent s'y abreuver; leurs

ailes font songer involontairement au mot de Platon: _Le poète est chose

légère et ailée._

Jamais l'immortelle inspiration du grand et du beau n'a été mieux

représentée que par cette muse au regard calme et profond, au visage

noble et fier, à l'attitude pleine de dignité. Femme par un je ne sais

quoi de doux et d'attachant, elle est déesse par la sérénité de son

profil olympien; la passion, avec ses désordres et ses entraînements,

n'a jamais pu l'atteindre; elle la domine de toute la hauteur de son

rocher, inaccessible aux profanes; seuls, les initiés peuvent s'élever

jusqu'à elle, et on sent qu'en s'abreuvant de son onde pure, ils

perdront le goût et le souvenir des choses périssables pour ne plus

songer qu'aux jouissances éternelles de l'art.

[Illustration: SALON DE 1873.--Sculpture.--_Source de poésie_, par M.

Guillaume.]

SALON DE 1873

_Le président Bonjean_

BUSTE EN PLATRE PAR M. SOLLIER

Le nom de M. le président Bonjean, connu et estimé de tous pendant sa

vie, est devenu aujourd'hui celui d'un martyr. Personne n'a oublié sa

courageuse attitude pendant le siège de Paris et tors des événements qui

suivirent; averti du danger qu'il courait en restant dans la capitale

abandonnée aux mains d'une révolution sans but, il refusa de fuir, ne

pouvant croire que son honorabilité et sa qualité de magistrat étaient

des titres suffisants pour le désigner à la vengeance des soldats de la

Commune. Arrêté comme otage avec Monseigneur Darboy, enfermé à Mazas et

lâchement assassiné au moment de l'entrée des troupes de Versailles dans

Paris, il ne cessa d'étonner ses compagnons et ses gardiens eux-mêmes

par sa fermeté et sa résignation.

Homme de bien, savant magistrat, citoyen dévoué, sa mort a excité dans

la France entière un frémissement d'horreur, et sa mémoire a laissé

d'universels regrets. En reproduisant ici son buste, qui figurait à

l'Exposition, nous ne faisons que rendre un légitime hommage à ce

martyr, victime innocente des brutales férocités de la guerre civile.

M. Sollier l'a représenté avec le manteau d'hermine; sans doute le buste

y gagne du caractère, au point de vue officiel; mais il faut bien

reconnaître que les épaules, ainsi couvertes, acquièrent une largeur

quelque peu exagérée qui gâte les proportions de l'oeuvre et en

compromet jusqu'à un certain point l'harmonie: la tête paraît trop

petite. Nous ne doutons pas que l'artiste n'atténue ce léger défaut,

lors de l'exécution en marbre.

[Illustration: SALON DE 1873.--Buste du président Bonjean, par M.

Sollier,]

RÉBUS

Explication du dernier rébus:

Si tu n'as pas d'esclave, tu n'es l'esclave de personne.

[Illustration: Nouveau rébus.]

L'Illustration, No. 1584, 5 Juillet 1873 · 第 3 / 3 段