FRANÇOIS Ier ET HENRI II: LA FRANCE ÉCHAPPE A L'HÉGÉMONIE DE L'EMPIRE
GERMANIQUE
La date de 1515, amie de la mémoire, a quelque chose de joyeux et de
pimpant. Ce règne qui commence, François Ier, ce prince artiste, la
France qui s'épanouit, qui développe son génie latin, qui «renaît» sous
le souffle embaumé de l'Italie, ce luxe, cette joie de vivre: que de
promesses! Pourtant le siècle serait lugubre, rempli de nouvelles
désolations. Il nous apportait la guerre étrangère et la guerre civile.
Non seulement Charles-Quint était né avec lui, mais une révolution
religieuse, qui serait une révolution politique, était tout près de
déchirer les Français et, par leurs divisions, d'ouvrir la France à
l'étranger.
Ces malheurs ne pouvaient se prévoir lorsque le neveu de Louis XII lui
succéda. La France n'était pas rassasiée des guerres d'Italie. A la
veille de la mort de Louis XII, on s'apprêtait à reconquérir le
Milanais. François Ier, prudent malgré sa jeunesse et son désir de
briller, s'assura qu'il n'y aurait pas, cette fois, de coalition à
craindre et franchit les Alpes hardiment. Il ne tarda pas à rencontrer
les Suisses qui étaient là comme en pays conquis. Curieuse histoire que
celle de ces cantons qui, enivrés de leurs victoires pour la liberté,
avaient pris goût à la guerre et, d'opprimés, étaient devenus
oppresseurs. Histoire qui s'est répétée vingt fois, qui a été celle de
presque tous les peuples affranchis. Les Suisses étaient de rudes
soldats et François Ier put être fier de les avoir mis en fuite à
Marignan après une bataille de deux jours. Il y gagna Milan et une
réconciliation avec le pape: le premier Concordat, qui durera jusqu'à la
Révolution, date de là. Il y gagna aussi l'estime de ceux qu'il avait
battus. Une paix perpétuelle fut signée à Fribourg avec les cantons
suisses: de part et d'autre, exemple presque unique dans l'histoire, le
pacte a été observé.
La Lombardie, ce champ de bataille européen, était conquise pour la
troisième fois. A quoi la conquête de ce poste avancé pouvait-elle être
utile sinon à empêcher qu'un autre s'en emparât? Déjà on voyait grandir
une formidable puissance. La patience et l'art des mariages avaient
servi l'ambition de la pauvre maison de Habsbourg. Le petit-fils de
Maximilien et de Marie de Bourgogne recevrait un héritage immense. Il
aurait les Pays-Bas, l'archiduché d'Autriche, l'Espagne et, par
l'Espagne, Naples et les trésors nouveaux de l'Amérique. Que lui
manquerait-il? D'être empereur comme son grand-père, de disposer de
l'Allemagne autant que l'empereur élu pouvait en disposer.
Maximilien mourut en 1519. Contre Charles d'Autriche, pour empêcher
cette formidable concentration, François Ier conçut l'idée de se porter
candidat à l'Empire. Pourquoi non? Le choix des électeurs allemands
était libre. Quelques-uns étaient nos amis, d'autres à vendre. La lutte
électorale entre les deux rois fut la même que si l'enjeu avait été un
clocher. Bien que quelques princes seulement fussent électeurs,
l'opinion publique comptait, elle pesait sur leurs votes: on fit
campagne contre François Ier dans les cabarets allemands et les deux
concurrents n'épargnèrent ni l'argent, ni la réclame, ni les promesses,
ni la calomnie. Pour combattre l'or du candidat français, les grands
banquiers d'Augsbourg, les Fugger, vinrent au secours, non de
l'Autrichien, mais du prince qui, par Anvers, tenait le commerce de
l'Allemagne. L'opération de banque réussit. Au vote, Charles l'emporta.
La monstrueuse puissance était constituée, l'Espagne et l'Allemagne
accouplées. Mais, quelques mois plus tard, Luther brûlait à Wittenberg
la bulle du pape. L'Allemagne aurait sa guerre religieuse, et avant
nous. La France saurait en profiter. Une Allemagne unie, avec l'empereur
vraiment maître, telle que la rêvait Charles-Quint, c'eût peut-être été
notre mort.
Au moins, c'eût été l'effondrement. La France était bloquée au Nord, à
l'Est, sur les Pyrénées: nous finissons par comprendre l'instinct qui la
portait, sous tant de prétextes, avec entêtement, à se donner de l'air
du côté de l'Italie. Et pourquoi le conflit était-il inévitable?
Charles-Quint n'avait-il pas assez de terres? Ne pouvait-il pas s'en
contenter? Mais la vie des peuples a comme des lois fixes. Pour
l'Europe, c'est de ne pas supporter une grande domination: cela s'est vu
depuis la chute de l'Empire carolingien. Pour l'Allemagne, c'est
d'envahir ses voisins dès qu'elle est forte: cela s'est vu toujours. Et
pour la France, c'est d'avoir des frontières moins incertaines à l'Est,
dans les territoires que le germanisme ne cesse de lui contester.
L'empire de Charles-Quint était démesuré. Il était absurde. Et si la
France était restée ce qu'elle était alors, que ne lui eût-il pas
manqué? Malgré tant de progrès, quel inachèvement! Dunkerque, Verdun,
Nancy, Besançon étaient encore au delà de ses limites. La France
pouvait-elle se passer de tant de villes et de provinces dont nous
n'imaginons pas aujourd'hui que nous soyons séparés? Il fallait se
ceindre les reins pour la lutte qui s'offrait.
Les deux adversaires sentirent qu'elle serait grave et chacun voulut
mettre les chances de son côté. Chacun rechercha des alliances. Le
danger était toujours le même pour nous. C'était une coalition où
l'Angleterre entrerait, l'Angleterre qui, par Calais, avait une porte
ouverte ici. L'arbitre de la situation, c'était Henri VIII et il ne
l'ignorait pas. Il réfléchissait aussi. Ne serait-ce pas grave pour
l'Angleterre, si l'empereur, roi d'Espagne, venait à dominer l'Europe?
Henri VIII se laissa courtiser par François Ier qui essaya de gagner son
ministre Wolsey, de l'éblouir et de le séduire lui-même à l'entrevue
célèbre du Camp du Drap d'or. L'Anglais ne repoussa pas davantage les
avances de Charles-Quint. Finalement il opta pour l'empereur qui, de son
côté, n'avait pas été avare de promesses. Et puis, au fond, l'Angleterre
ne pouvait se consoler d'avoir été chassée de France et il semblait que
l'heure de la démembrer fût venue. Alors Charles-Quint, fort de
l'alliance anglaise, n'hésita plus. En l'année 1521 commence cette lutte
entre la France et la maison d'Autriche, c'est-à-dire entre la France et
l'Allemagne, qui, sous des formes diverses, s'est perpétuée jusqu'à nos
jours, qui peut-être n'est pas finie.
Pour avoir raison de la France, l'ennemi a toujours su qu'il devait
trouver des partisans chez elle. Mais les anciennes factions avaient
disparu et il ne s'en était pas encore formé d'autres. De la haute
féodalité vaincue par Louis XI, il ne restait qu'un seul représentant:
il trahit. Le duc-connétable de Bourbon, un ambitieux aigri, osa,
quoique prince du sang, conspirer avec l'étranger contre la sûreté de
l'Etat. Grave complot, car le duc était puissant par ses alliances de
famille, ses vastes domaines, et, connétable, il était, avant le roi,
chef de l'armée. François Ier agit avec promptitude et vigueur. «On ne
reverra pas, dit-il, les temps de Charles VI.» Il ordonna l'arrestation
des complices du connétable, effraya par un lit de justice le Parlement
de Paris, fort peu sûr. Quant au connétable lui-même, il réussit à
s'enfuir et porta désormais les armes contre la France. L'horreur
qu'inspira ce crime contre la patrie était de bon augure. Elle étouffa
le mécontentement que causaient déjà les impôts, les sacrifices d'argent
exigés par la guerre.
Sur toutes nos frontières, on se battait, et la France fut réduite à la
défensive quand elle eut perdu le Milanais pour la troisième fois. Il ne
s'agissait plus d'une guerre de magnificence, mais de tenir l'ennemi
loin des Alpes et de laisser l'Italie entre lui et nous. Cette
couverture était perdue. La France courut alors un grand danger. Autour
d'elle, le cercle de l'investissement se resserra: du dehors on la crut
perdue. Paris menacé dut s'entourer de tranchées à la hâte. Heureusement
les Impériaux furent arrêtés, battus en Champagne. Henri VIII, mécontent
de son allié, craignant de trop s'engager, se retira. En même temps qu'à
ce péril, nous avions échappé au péril ordinaire: la trahison à
l'intérieur. On pouvait compter sur l'unité morale du pays.
On en avait besoin. Charles-Quint était décidé à redoubler ses coups.
Les généraux français essayèrent encore de dégager l'Italie. Après huit
mois de campagne, il fallut reculer. Cette fois, la route du Midi était
ouverte à l'invasion. Les Impériaux entrèrent en Provence, le duc de
Bourbon à leur tête, et vinrent assiéger Marseille dont la résistance
permit au roi d'accourir avec une armée. L'ennemi dut lever le siège,
battre en retraite avec précipitation et repasser en Italie où le roi
crut tenir la victoire. Au lieu de la victoire, ce fut un désastre. Le
sort tourna devant Pavie (1525) et le roi tomba prisonnier aux mains de
l'ennemi, comme jadis à Poitiers Jean le Bon. François Ier le dit
lui-même: il ne lui était demeuré que l'honneur et la vie.
Il n'est pas douteux que Charles-Quint ait cru qu'en tenant le roi il
tenait la France, comme Edouard III l'avait tenue après Poitiers. Mais
cette fois il n'y eut ni désordre ni trahison: le sentiment public ne
l'aurait pas supporté. On vit bien un essai de complot, qui avorta, pour
enlever la régence à la mère du roi, Louise de Savoie. Quelques
intrigants et agents de l'ennemi tentèrent aussi, mais en vain, de
réveiller le parti bourguignon à Paris et de retrouver des partisans du
duc de Bourbon dans ses anciens domaines. La régente se garda de
convoquer des Etats Généraux: c'était assez d'un Etienne Marcel. La
seule opposition qu'elle rencontra fut une opposition légale, celle du
Parlement de Paris qui avait été, qui était peut-être encore secrètement
sympathique au duc de Bourbon. Cet incident vaut qu'on s'y arrête, car
il annonce bien des choses qui vont suivre.
Par ses attributions même, le Parlement, corps judiciaire, avait pris un
caractère politique. Chargé d'enregistrer les édits, il les examinait et
il participait ainsi au pouvoir législatif. Il s'était formé chez lui
des traditions et des doctrines. Muni du droit de remontrance, il
critiquait le gouvernement, il se donnait un air libéral. Un conflit
avait déjà éclaté au sujet du Concordat que le Parlement trouvait tout à
la fois contraire aux libertés de l'Eglise gallicane et trop propre à
renforcer l'autorité du roi en lui donnant la nomination aux bénéfices
ecclésiastiques. Le Parlement avait dû s'incliner devant la volonté du
roi, mais il restait attaché à son principe et il gardait surtout
rancune au négociateur du Concordat, le chancelier Duprat: nous
retrouverons sous Mazarin cette opposition du Parlement au premier
ministre. Après Pavie, l'occasion parut bonne aux grands magistrats
parisiens de prendre leur revanche et d'acquérir de la popularité en
accusant de nos revers les financiers et leurs concussions. Mais, chose
plus importante, le Parlement se plaignait que le gouvernement ne
poursuivît pas les novateurs religieux,--il les appelait déjà les
hérétiques,--qui commençaient à paraître en France. La résistance au
protestantisme partait, non pas du pouvoir, indifférent à la Réforme,
mais d'un des organes de l'opinion publique. Il en sera ainsi jusqu'au
dix-septième siècle et l'on voit déjà paraître le principal caractère
des guerres de religion où, du côté catholique, la résistance sera
spontanée tandis que la monarchie essaiera de garder le rôle d'arbitre.
A cette heure-là, il y avait d'autres intérêts à défendre et d'autres
soucis. L'essentiel était que, pendant la captivité du roi, la France
restât calme et unie. Alors il ne servait de rien à l'empereur d'avoir
ce prisonnier. Est-ce que, sans les révolutions parisiennes et
l'anarchie, le traité arraché jadis au roi Jean n'eût pas été nul?
Charles-Quint ne voulait relâcher François Ier qu'à des conditions
exorbitantes: pour lui tout ce qui avait appartenu au Téméraire; pour
Henri VIII la Normandie, la Guyenne, la Gascogne; pour le duc de Bourbon
le Dauphiné et la Provence. «Plutôt mourir que ce faire», répondit
François Ier. Charles-Quint gardait son captif sans être plus avancé. Il
se rendait odieux, un peu ridicule. L'Anglais commençait à réfléchir, à
trouver que l'empereur devenait bien puissant, tenait peu ses promesses,
payait mal et la Chambre des Communes voulait au moins de l'argent. La
régente eut l'habileté d'en offrir: la France se trouvait bien d'être
riche et de savoir dépenser à propos. Pour deux millions d'écus d'or,
Henri VIII changea de camp.
Charles-Quint ne pouvait plus rien tirer de son prisonnier que par la
lassitude, l'ennui et la crainte que, l'absence du roi se prolongeant,
l'ordre ne fût troublé en France. François Ier accepta le traité de
Madrid, donnant ses deux fils en otages à son ennemi, mais non sans
avoir averti que, signé par contrainte, ce traité serait nul.
Charles-Quint avait encore exigé la Bourgogne. Le roi, rentré en France,
reçut des députés bourguignons la déclaration qu'ils voulaient rester
Français, et une assemblée spéciale, réunie à Cognac, déclara qu'il
n'était pas au pouvoir du roi d'aliéner une province du royaume (1526).
En réalité, Charles-Quint n'ignorait pas que son traité resterait sans
effet, mais il devait sortir d'une situation embarrassante. Dans son
trop vaste empire, les difficultés ne manquaient pas. Partout où il
régnait, il était comme un étranger. L'Espagne n'aimait pas ce Flamand
et il avait eu à vaincre l'insurrection des _comuneros_. La
Flandre-Belgique aimait peu cet Espagnol. Une partie de l'Allemagne
avait passé à Luther et les princes protestants défendaient leur
indépendance, les libertés germaniques, contre les projets d'unification
de l'empereur. Enfin, menaçant l'Empire, par la Hongrie, il y avait les
Turcs, déjà sur la route de Vienne. Pour se défendre contre la puissance
germanique, la France devra toujours chercher des alliés dans l'Europe
centrale et dans l'Europe occidentale. Les princes protestants, les
Turcs étaient des auxiliaires qui s'offraient. Une politique, celle de
l'équilibre, s'ébaucha.
Le soir même de Pavie, François Ier, en secret, avait envoyé sa bague à
Soliman. Le sultan et son ministre Ibrahim comprirent ce signe. Les
relations entre la France et la Turquie étaient anciennes. Elles
dataient de Jacques Coeur et de Charles VII. Mais c'étaient des
relations d'affaires. Devenir l'allié des Turcs: pour que le roi
franchît un tel pas, il fallait la nécessité. «Les Turcs occupent
l'empereur et font la sûreté de tous les princes», disait François Ier
aux Vénitiens. Il ira encore plus loin, puisqu'il lancera contre son
ennemi jusqu'aux pirates d'Alger. Cette alliance avec l'Infidèle,
c'était tout de même la fin de l'idée qui avait inspiré les Croisades,
la fin de l'idée de chrétienté. Dans la mesure où elle avait existé, où
elle avait pu survivre à tant de guerres entre les nations d'Europe, la
conception de la République chrétienne était abolie. Elle l'était par le
germanisme lui-même qui posait à la France une question de vie ou de
mort, lui ordonnait de se défendre. Cette guerre était le commencement
des guerres inexpiables où la vieille Europe viendrait tant de fois
s'engloutir pour de nouvelles métamorphoses. Le roi Très Chrétien
envoyait sa bague à Soliman. Mais bientôt, car la répudiation par
François Ier de l'inacceptable traité de Madrid avait rouvert les
hostilités, Charles-Quint, Majesté Catholique, livrait Rome à ses
troupes bigarrées, à ses Vandales et à ses Goths. Le sac de la Ville
Eternelle, où le connétable de Bourbon, inoubliable figure du renégat de
son pays, trouva la mort, effraya l'Europe comme un présage (1527).
Peut-être la chrétienté, lointain souvenir de l'unité romaine,
était-elle déjà une illusion. Elle ne fut plus qu'une chimère.
Pour se reconnaître dans les événements très confus qui vont suivre,
trêves conclues et dénoncées, alliances nouées et dénouées, il faut un
fil conducteur. Comment François Ier finit-il par se réconcilier deux
fois avec Charles-Quint, la première au traité de Cambrai qui rendit au
roi ses fils otages, la seconde avec un tel empressement que l'empereur
fut reçu en France? C'est que les choses ne sont jamais simples. En
théorie, il était facile de s'unir, pour abattre Charles-Quint, à
Soliman et aux protestants d'Allemagne. Mais, en Europe, cette alliance
avec les Turcs, dont les invasions montaient, avançaient sans cesse,
faisait scandale. Charles-Quint exploitait ces craintes et ces
répugnances contre François Ier qui devait ruser, rassurer, fournir des
explications, ne pas laisser Charles-Quint prendre le rôle de défenseur
du catholicisme. Quant aux princes protestants d'Allemagne, confédérés à
Smalkalde contre l'empereur, il leur arrivait de se souvenir qu'ils
étaient Allemands et que Charles-Quint les couvrait en Autriche lorsque
les Turcs menaçaient Vienne.
Ce n'est pas seulement en Europe que la position de François Ier était
difficile à tenir. C'était en France. L'alliance avec les protestants
allemands souleva une question de politique intérieure à partir du
moment où il y eut des protestants français. Lorsque la Réforme parut
chez nous, le moins qu'on puisse dire de l'attitude de François Ier,
c'est que ce fut celle de l'indulgence. Sa soeur, la lettrée, la
mystique Marguerite de Navarre, l'amie de Clément Marot, était
sympathique à cette nouveauté. Le roi lui-même, la Réforme le servant en
Allemagne, la voyait sans déplaisir en France. Il protégea et sauva
plusieurs réformés, intervint pour la tolérance. Mais, nous l'avons vu,
c'était l'opinion publique qui poursuivait les réformés. Et la
propagande protestante grandissait, s'enhardissait, formait des
fanatiques et des iconoclastes. Des statues de la Vierge furent brisées,
un placard contre la messe cloué jusque sur la porte de la chambre du
roi. La faute ordinaire des propagandistes, c'est de chercher à
compromettre ceux qui ne les combattent pas et François Ier ne voulait
pas, ne pouvait pas être compromis: on sentait déjà se former ce qui
serait bientôt la Ligue catholique. Il vit que les réformés, avec
maladresse, essayaient de mettre la main sur lui. Il se dégagea sans
brutalité. Les historiens protestants lui ont toujours rendu justice,
même quand c'est pour l'opposer à ses successeurs.
Il est facile de comprendre que ce commencement de guerre religieuse à
l'intérieur ait gêné la politique étrangère du roi. Sans doute, une
coalition formée du roi de France, d'Henri VIII, alors en querelle avec
Rome, et des protestants allemands, cette coalition eût été redoutable
pour Charles-Quint. Elle ne fût pas allée loin si, aux yeux de la France
catholique,--l'immense majorité des Français,--François Ier fût devenu
le roi de la Réforme. Prendre ouvertement le parti des hérétiques,
c'était peut-être, dans la disposition des esprits, courir le risque
d'une révolution. Cependant, la résistance, souvent violente, des
Français à la diffusion du protestantisme, refroidissait nos alliés
d'Allemagne. D'où les fluctuations que subit, à partir de 1538, la
politique de François Ier.
Mais une réconciliation sincère, durable, n'était pas possible entre la
maison d'Autriche et la France, tant que l'empereur menacerait
l'indépendance et la sûreté de l'Europe. La guerre reprit et, cette
fois, la partie fut nulle. Les Impériaux, pourtant battus en Italie à
Cérisoles, avaient envahi la France par le Nord et la paix avait dû être
signée à trente lieues de Paris, à Crépy-en-Laonnois (1544). Non pas une
paix: une trêve précaire, pareille aux autres, qui ne résolvait rien et
que l'opinion publique trouva humiliante. Comme son père avait fait pour
le traité de Madrid, le dauphin, soucieux de sa popularité, attesta
devant notaire que, devenu roi, il ne reconnaîtrait pas le traité de
Crépy. A la mort de François Ier, de nouvelles hostilités se préparaient
entre la France et l'empereur.
Ce qui s'est élaboré, construit, à cette date de 1547 où Henri II
devient roi, c'est une politique. Décidément, les affaires d'Allemagne
sont les plus importantes. Nos frontières de l'Est aussi. L'Italie n'est
qu'un théâtre secondaire. Contre qui porte l'effort de la France? Contre
l'Empire germanique. C'est donc là qu'il faut agir, c'est cet Empire
qu'il faut dissocier, s'il se peut. Quant aux résultats de l'inévitable
guerre, où seront-ils cueillis? Sur la ligne qui sépare l'Empire de la
France, dans cette Lotharingie d'où le partage des Carolingiens nous a
écartés depuis cinq cents ans. La lutte contre la maison d'Autriche,
c'est-à-dire la lutte contre l'Allemagne, conduit la France à reprendre
ses frontières du côté du Rhin. L'achèvement de notre unité sur les
points où elle était encore le plus imparfaite devient un dessein tout à
fait net sous Henri II.
Au début du nouveau règne, les nouvelles d'Allemagne étaient mauvaises
pour nous. Charles-Quint tentait ce que les rois de Prusse n'obtiendront
que quatre siècles plus tard: devenir le maître dans une Allemagne
unifiée, transformer l'Empire électif en monarchie héréditaire.
L'Allemagne était alors une mosaïque de principautés et de villes
libres. Sa constitution, définie par la Bulle d'Or, était à la fois
aristocratique et républicaine. Charles-Quint commença par priver les
villes de leur indépendance, puis il passa aux princes. L'année même de
l'avènement de Henri II, l'électeur de Saxe fut battu à Muhlberg. Sans
un secours du dehors, les princes allemands succombaient, la maison
d'Autriche centralisait et gouvernait l'Allemagne. Alors Charles-Quint
eût été bien près de réaliser son rêve, de dominer l'Europe. Il fallait
se hâter pour prévenir ce péril. Auprès des Turcs, auprès du pape,
auprès de la République de Venise, auprès des princes italiens et des
princes allemands, partout où elle put trouver des adversaires de
l'empereur, la diplomatie française fut à l'oeuvre.
Une circonstance favorable pour nous, c'était que la Réforme n'avait pas
encore sérieusement troublé la France, tandis que l'Allemagne et
l'Angleterre étaient déchirées par le conflit des religions. Par là,
l'Angleterre fut empêchée d'intervenir dans les affaires continentales.
Tandis que la politique française liait partie avec les protestants
d'Allemagne, elle soutenait les catholiques anglais. Une soeur des
Guise, de la maison de Lorraine, cette famille déjà influente et qui va
jouer un si grand rôle chez nous, avait épousé le roi d'Ecosse. Sa
fille, Marie Stuart, était demandée par Edouard VI. Conduite en France,
elle épousa le dauphin. De même, Philippe II épousait Marie Tudor: la
France et l'Espagne cherchent également à agir par le catholicisme sur
l'Angleterre divisée à son tour par la religion. Pour nous, l'avantage
de ces luttes religieuses et politiques, c'est que les Anglais ne seront
plus à craindre. Boulogne, perdue à la fin du dernier règne, fut reprise
en attendant que Calais le fût.
Henri II avait eu raison d'ajourner la reprise des hostilités avec
l'empereur. Le grand dessein politique de Charles-Quint rencontrait des
obstacles. La branche allemande de sa famille ne voulait pas que
l'Empire passât à son fils Philippe II, roi d'Espagne. Les protestants
d'Allemagne et leurs princes, malgré leur défaite, résistaient. Bien
travaillés par nos agents, ils conclurent le traité secret de Chambord
qui les rendait nos alliés. Henri II prit le titre de défenseur des
libertés germaniques et Marillac avait donné la formule de cette
politique: «Tenir sous main les affaires d'Allemagne en aussi grande
difficulté qu'il se pourra», ce qu'Henri II traduisait d'un mot plus
énergique: le «grabuge». De leur côté, les princes protestants avaient
reconnu les droits du roi sur Cambrai, Metz, Toul et Verdun. Tout était
prêt pour la guerre que chacun sentait inévitable (1552).
Le roi de France y préluda par un manifeste en français et en allemand
que décorait un bonnet phrygien entre deux poignards avec cette devise:
«Liberté». La monarchie française faisait en Allemagne de la propagande
républicaine. Toul ouvrit ses portes, Metz et Verdun furent pris, et
l'armée française parut jusqu'au Rhin où burent ses chevaux. Cependant
Charles-Quint, battu par l'électeur de Saxe, avait failli tomber entre
ses mains. L'Allemagne était sur le point de lui échapper. Il se hâta de
signer avec les protestants la transaction de Passau par laquelle il
reconnaissait les libertés germaniques. Puis, croyant l'Allemagne
pacifiée, il voulut reprendre Metz. Le duc de Guise courut s'y enfermer,
mit la ville en état de défense et, après deux mois de siège,
contraignit Charles-Quint à se retirer (1553). Ce fut un triomphe
personnel pour François de Guise, un triomphe qu'il achèvera bientôt,
quand il enlèvera Calais par un coup de main audacieux. La popularité de
Guise sera immense. Un soldat de génie était apparu et ce grand
capitaine deviendra le chef d'un parti, une puissance politique. Il sera
un moment plus puissant que le roi lui-même. Et c'est la gloire
militaire qui lui donnera, ainsi qu'à son fils, une sorte de dictature
lorsque viendront l'affaiblissement du pouvoir et la démagogie.
La guerre s'était prolongée cinq ans en Italie et dans le nord de la
France sans que l'empereur pût obtenir un résultat. Rien ne lui
réussissait plus. En Allemagne, les protestants s'enhardissaient et lui
imposaient des conditions nouvelles. La souveraineté de chaque Etat
allemand en matière religieuse étant reconnue, l'unité devenait
chimérique. C'est alors que Charles-Quint, découragé, obligé de renoncer
à son rêve, n'ayant même pu transmettre à son fils la couronne
impériale, résolut d'abdiquer (1556). Par cette retraite volontaire,
dont le roi de France se réjouit silencieusement, il avouait son échec.
Sans doute son fils Philippe II possède les Pays-Bas et l'Espagne. En
guise de consolation pour la perte de l'Empire, il a épousé Marie Tudor.
Il reprendra les plans de son père, il tentera comme lui de dominer
l'Europe, mais dans des conditions encore moins bonnes. La première
partie de la lutte contre la maison d'Autriche tournait à l'avantage de
la France.
Ce ne fut pas sans quelques nouveaux accidents. Philippe II avait
recommencé la guerre et il avait avec lui les Anglais de Marie Tudor et
le duc de Savoie. Cette fois, l'ennemi délaissa Metz et entra en France
par la frontière des Pays-Bas, la grande route de l'invasion. Le duc de
Savoie, par une marche rapide, arriva jusqu'à Saint-Quentin que
défendait Coligny. Une tentative du connétable de Montmorency pour
débloquer la ville fut malheureuse: l'armée française fut écrasée, la
route de Paris était ouverte. Seule, à ce moment, l'hésitation de
Philippe II, sa crainte de compromettre le fruit d'une campagne
heureuse, nous sauvèrent d'un pire désastre. Le duc de Guise, qui menait
campagne en Italie, fut rappelé à la hâte et nommé lieutenant général.
Ce grand capitaine avait l'esprit politique. Il vit la France inquiète,
fatiguée, avec un mauvais moral. Il fallait frapper un grand coup pour
relever l'opinion publique. François de Guise pensa à Calais, précieuse
possession de l'Angleterre, sa dernière enclave sur notre sol. La ville
fut reconquise en quelques jours (1558), avec une hardiesse, un bonheur
extraordinaires. Défenseur de Metz, libérateur de Calais, Guise devint
irrésistible. Cependant son rival Coligny, le vaincu de Saint-Quentin,
qui, avec son frère Dandelot, inclinait pour la Réforme, était
tristement prisonnier. Déjà la partie n'était pas égale entre celui qui
serait le champion de la cause catholique et celui qui serait le
champion de la cause protestante.
Le duc de Guise ayant rétabli les affaires de la France, la paix
devenait possible. Ce fut une paix de liquidation. De tous les côtés, on
n'en pouvait plus. Marie Tudor était morte. Avec elle Philippe II
perdait l'alliance anglaise, et la reine Elisabeth, se décidant pour le
protestantisme, fondait l'église anglicane. Le roi d'Espagne était
inquiété sur mer par les Turcs, comme l'était sur terre son cousin
l'empereur Ferdinand qui, ayant en outre affaire aux protestants
d'Allemagne, n'avait même pas pris part à la lutte. La France retrouvait
Saint-Quentin, gardait Metz, Toul, Verdun et Calais. Mais, sauf Turin,
elle renonçait à l'Italie. C'est ce qui fait que le traité de
Cateau-Cambrésis n'a pas été plus glorieux. Les militaires regrettaient
ces campagnes d'Italie qui rapportaient de l'avancement et du butin, et
ils déclarèrent que l'abandon de tant de conquêtes était une honte. Les
mémoires de Montluc sont pleins de ces protestations. Elles ont été
répétées. Il est curieux que l'histoire, au lieu d'enregistrer les
résultats, se laisse impressionner, même à longue distance, par des
hommes qui n'ont pris la plume, comme c'est presque toujours le cas des
auteurs de mémoires, que pour se plaindre ou se vanter.
Henri II mourut d'accident sur ces entrefaites (1559). Aux fêtes données
pour la paix, le roi prit part à un tournoi où la lance de Montgomery
lui entra dans l'oeil. La mort de ce prince énergique et froid tombait
mal. Il ne laissait que de jeunes fils à un moment où la France se
troublait. Comme toujours, de si longues années de guerre, qui avaient
été pourtant des guerres de salut national, avaient été coûteuses. Elles
avaient accablé les finances, atteint les fortunes privées. Il avait
fallu multiplier les emprunts et les impôts, tirer argent de tout,
vendre les charges publiques. Déjà, au début du règne d'Henri II, les
provinces du Sud-Ouest s'étaient soulevées contre la gabelle et
l'insurrection avait pris un caractère révolutionnaire, dont témoigne un
célèbre pamphlet contre les tyrans, le _Contre un_ de La Boëtie, l'ami
de Montaigne. Ce «cri républicain» sera bientôt repris par les
calvinistes, tout d'abord respectueux de l'autorité et des pouvoirs
établis, comme Luther et Calvin lui-même l'avaient recommandé. Qu'il y
eût, au fond de la Réforme, un levain politique, un principe
d'insurrection, c'est ce qui n'est guère douteux. En Allemagne, la
grande révolte des paysans de Souabe, puis le soulèvement des
anabaptistes de Münster, qui professaient le communisme, avaient
coïncidé avec la prédication protestante. Si la France semblait beaucoup
plus réfractaire à la Réforme, qui ne s'y propageait qu'avec lenteur,
toutefois l'avilissement de l'argent, la cherté de la vie, conséquences
de la guerre et peut-être aussi de l'afflux subit de l'or américain,
avaient créé du mécontentement, un terrain favorable à l'opposition
politique, en appauvrissant les classes moyennes. Ce fut, chez nous, le
grand stimulant du protestantisme, auquel adhérèrent surtout la
bourgeoisie et la noblesse, tandis que la population des campagnes, que
la crise économique n'avait pas atteinte, resta indemne. Quant à ceux
que leur tournure d'esprit, des raisons intellectuelles ou mystiques
avaient convertis à la religion réformée, ils furent ensuite entraînés
dans le mouvement de la guerre civile: la distinction entre «huguenots
de religion» et «huguenots d'Etat» ne tarda guère à s'effacer.
François Ier avait déjà dû s'occuper des protestants dont la prédication
causait des désordres. Sous Henri II, les incidents se multiplièrent. Il
y en eut de graves à Paris, où la foule assaillit une réunion que les
réformés tenaient au Pré-aux-Clercs. Des églises naissaient un peu
partout, à l'exemple de celle que Calvin fondait à Genève, et les
persécutions, voulues par l'opinion publique, poussaient, comme
toujours, les convertis à proclamer leur foi et à chercher le martyre.
Ces symptômes étaient inquiétants. Il était clair que la France allait
se couper en deux, clair aussi que la résistance du peuple catholique
serait plus forte que la propagande calviniste. Contre les hérétiques,
la foule exigeait des supplices, ne les trouvait jamais assez durs.
Michelet doit le noter: «On s'étouffait aux potences, aux bûchers.
L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions.» D'autres
signes apparaissaient, propres à préoccuper un gouvernement: deux partis
se formaient dans tous les corps de l'Etat. Dans l'armée, Guise et
Coligny s'opposaient. Au Parlement, une chambre acquittait les
protestants, l'autre les condamnait au feu. La magistrature se
discréditait. Pour mettre fin au scandale, Henri II tint au Parlement
une séance solennelle qui tourna en un scandale pire. Un des
conseillers, Dubourg, nouveau converti, défia le roi, le compara
bibliquement au tyran Achab. Séance tenante, Henri II fit arrêter par sa
garde quelques-uns des hauts magistrats. Malgré l'énergie de la riposte,
impossible de méconnaître qu'une crise de l'autorité commençait.