LES GUERRES CIVILES ET RELIGIEUSES REMETTENT LA FRANCE AU BORD DE LA
RUINE
La mort d'Henri II précipita les choses: le «grabuge», comme il disait,
passait d'Allemagne en France. Son fils François II n'avait que seize
ans et il était maladif. Son règne d'une année fut celui où les
catholiques et les protestants prirent position, tandis que se dessinait
un «tiers parti» qui, redressé par l'expérience de la Ligue et devenu le
parti des «politiques», aurait la victoire à la longue. Ce tiers parti
était en réalité celui de la couronne. S'il était représenté par le
chancelier L'Hospital, libéral vénérable et verbeux, il avait pour
cerveau calculateur la reine mère, Catherine de Médicis, car Henri II
avait épousé cette descendante des banquiers florentins.
Le chef incontesté des catholiques était le duc de Guise. Son immense
popularité, sa gloire militaire le servaient. Quant aux protestants, ils
cherchaient un chef sans le trouver. Il y avait bien, en face de la
maison de Lorraine, celle de Châtillon: Coligny et Dandelot. Coligny,
soldat, se dérobait encore et se contentait de plaider pour la
tolérance. Un prince du sang eût mieux convenu aux calvinistes. Ils
portèrent leurs vues sur le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, que sa
femme Jeanne d'Albret entraînait vers la Réforme, mais que ses intérêts
et son caractère rendaient hésitant, et sur son frère le prince de
Condé, plus résolu et que l'ambition tenta.
Nous avons ainsi le thème général des guerres de religion. «Il y a deux
grands camps par la France», disait Pasquier. La monarchie, fidèle, même
sous des princes débiles, à son rôle national, s'efforcera de maintenir
l'équilibre et de rester au-dessus des factions. Ces événements
extrêmement troubles ont encore été obscurcis par la passion qui se mêle
aux récits qu'on en a faits jusqu'à nos jours. Chacun des partis accuse
l'autre d'avoir commencé. Ce qui est certain, c'est que le duc de Guise,
qu'il le voulût ou non, se trouvait à la tête des catholiques. Il était
l'homme le plus haï des protestants et conduit par cela même, et pour se
défendre, à désirer le pouvoir. Oncle du jeune roi, puisque Marie Stuart
était sa propre nièce, l'avènement de François II lui donna dans le
gouvernement une influence d'autant plus grande que son frère, le
cardinal de Lorraine, occupait ce qui correspondrait aujourd'hui aux
ministères de l'Intérieur et des Finances.
Les protestants, jusque-là, avaient pu se montrer hardis en paroles et
violents dans leurs pamphlets. Ils n'avaient pas encore passé à
l'action. Ce grand pas fut franchi par un homme de coup de main, La
Renaudie, que ses coreligionnaires semblent bien avoir approuvé tout en
se réservant de le désavouer. La Renaudie, ayant réuni un certain nombre
de gentilshommes réformés, leur proposa d'enlever les Guise et d'obtenir
ensuite la liberté de la religion protestante, en promettant pour ne pas
les effaroucher, de ne toucher ni au roi ni à «l'état légitime du
royaume». En réalité, son plan consistait à se saisir du roi en même
temps que des Guise, à convoquer les Etats Généraux et à proclamer les
Bourbons. Ce fut la conspiration d'Amboise (1560). Elle fut éventée par
le cardinal de Lorraine, et le duc de Guise devança La Renaudie qui fut
tué au moment où il concentrait ses bandes. Par cette aventure, le parti
protestant s'était mis dans un tort grave. Déjà trop fort pour
s'incliner, il se jetait dans la rébellion. Il prit les armes sur divers
points, à Lyon, en Dauphiné, en Provence.
Le service que les Guise ont rendu à ce moment-là a été de voir la
nécessité de la répression et de se charger des responsabilités. Il leur
fallait cependant, pour résister aux protestants factieux, une sorte
d'approbation nationale, le chancelier L'Hospital, soutenu par la reine
mère, étant pour les mesures de conciliation. C'est ainsi que, du
consentement de tous, furent réunis les Etats Généraux, le dangereux
remède des temps troublés.
Mais les Guise ne livraient rien au hasard. Leur plan était de frapper
tout de suite un grand coup et de placer les députés devant un fait
accompli. Les Etats convoqués à Orléans, le roi de Navarre et Condé
furent invités à s'y rendre. S'ils refusaient, ils s'avouaient coupables
et se mettaient hors la loi. S'ils venaient avec des troupes, ils
trahissaient une mauvaise conscience. S'ils venaient seuls, ils se
livraient à leurs adversaires. C'est ce qui eut lieu. Le roi de Navarre,
que son irrésolution rendait inoffensif, fut intimidé par un accueil
glacial et une étroite surveillance. Quant à Condé, sommé par le roi
d'expliquer sa conduite, il répondit qu'il était calomnié par les Guise.
Arrêté, jugé, il fut condamné pour trahison. Les Guise avaient obtenu ce
qu'ils voulaient. En frappant les princes de Bourbon, ils avaient frappé
le parti protestant à la tête.
La mort de François II, dans la même année 1560, atteignit les Guise au
milieu de ce succès. Cette mort changeait tout, car le nouveau roi,
Charles IX, étant mineur, la reine mère et L'Hospital prenaient la haute
main. On peut croire que, dès ce moment, l'idée d'un changement de
dynastie hanta les Guise, comme elle était dans l'esprit des
protestants. Et du changement de dynastie à la suppression du régime
monarchique, il n'y a qu'un pas. Un état d'esprit révolutionnaire se
répandait.
Apaisement, réconciliation: c'était le programme de Catherine et de
L'Hospital. Programme chimérique: les positions étaient trop nettes, les
passions trop brûlantes. L'habileté de l'Italienne, le libéralisme du
chancelier réussirent quelque temps à écarter les questions qui
irritaient, les questions de personnes d'abord. Mais il n'était pas
possible d'être si impartial que la balance ne penchât de quelque côté.
Les Guise écartés du pouvoir, le roi de Navarre au conseil, Condé
gracié, l'amnistie pour les calvinistes: la balance penchait du côté des
protestants qui s'enhardirent, tandis que les catholiques s'alarmaient.
L'Hospital s'était trompé sur la nature du problème, ou plutôt il ne
l'avait pas vue. Il n'avait pas distingué ce que Sainte-Beuve appelle
«l'esprit républicain primitif des Eglises réformées et leur dessein
exprès de former un Etat dans l'Etat». L'Hospital ne crut pas seulement
contenter les calvinistes par des concessions et des édits de tolérance.
Ne distinguant pas le cours des événements, il affaiblit l'Etat au
moment le plus mauvais. Il a ainsi une lourde responsabilité dans les
massacres et les guerres civiles. L'ordonnance qu'il rendit, selon
l'usage, après les Etats Généraux d'Orléans, répondait aux réformes
demandées par les députés bourgeois, effrayés surtout de la dépense et
du déficit qui atteignait 43 millions, chiffre énorme alors. Le
chancelier fit des économies, mais de l'espèce des économies ruineuses.
Il diminua la force publique, licencia la garde écossaise. Les pensions
réduites firent des mécontents et des «demi-solde». Ce n'était pas tout.
Les pouvoirs des municipalités furent accrus: c'est comme si, dans des
temps troublés, la police intérieure était abandonnée aux communes.
L'Hospital pensait que la liberté arrangerait tout: il désarmait le
gouvernement et il armait les partis. Michelet, presque malgré lui,
traite ce libéral comme un imbécile: «Aux flots de la mer soulevée, aux
éléments furieux, au chaos, il dit: Soyez rois.»
Ces circonstances expliquent comment, presque d'un seul coup, la France
flamba. En vain le chancelier multipliait les édits; personne ne les
observait. Les calvinistes ne trouvaient pas qu'il leur donnât assez et
le parti catholique trouvait qu'il leur donnait trop. Les uns
troublaient la messe, les autres le prêche, sans qu'on sût jamais qui
avait commencé. La singulière idée qu'eut L'Hospital de convoquer à
Poissy un colloque d'évêques et de ministres pour rapprocher les deux
religions s'acheva par une violente querelle et laissa penser aux
catholiques que le pouvoir était prêt à sacrifier leur foi. Dans son
rôle de conciliatrice, Catherine de Médicis se rendait suspecte. Déjà,
le duc de Guise, le vieux connétable de Montmorency et le maréchal de
Saint-André avaient formé une sorte de gouvernement à côté du
gouvernement, le triumvirat. Un incident plus grave que les autres, où
le duc de Guise fut personnellement mêlé, donna le signal de la guerre
civile. Les protestants, dont les coreligionnaires avaient eu le dessous
dans la sanglante échauffourée qu'on a appelée le massacre de Vassy,
crièrent à la persécution et prirent les armes. On était en mars 1562:
la véritable guerre civile commençait et un manifeste du prince de Condé
l'ouvrit.
Cette guerre, François de Guise, avec sa décision ordinaire, voulut
l'entreprendre dans de bonnes conditions. Il avait pour lui Paris, qui
restera jusqu'au bout catholique, et la résistance passionnée de la
capitale annonce l'échec de la nouvelle religion, car déjà la France ne
peut plus être qu'à l'image de Paris. Guise voulut encore autre chose:
être sûr du gouvernement. Par un coup aussi calculé et aussi hardi que
celui d'Orléans, il s'empara, à Fontainebleau, de la reine mère et du
jeune roi, les conduisit à Paris, et reprit le pouvoir.
La tutelle et la surveillance que les Guise imposaient à la royauté et
que Catherine subissait impatiemment, contre lesquelles Charles IX et
Henri III se défendront plus tard, étaient fort illégales. Toutefois,
sans cette dictature, la France eût couru de bien plus grands périls. Le
coup d'oeil de Guise était prompt et sûr. Il avait vu tout de suite la
marche que les événements devaient suivre. Toute guerre civile introduit
l'étranger dans les affaires d'un pays. Quand une guerre civile a en
outre un principe religieux, elle prend un caractère international. La
crainte des Guise était que les protestants de France n'eussent recours
aux protestants du dehors. Comme nous avions encore de bonnes relations
avec ceux d'Allemagne, les Guise cherchèrent à les convaincre qu'il y
avait bien moins de différence entre luthériens et catholiques qu'entre
luthériens et calvinistes. Le cardinal de Lorraine, par une politique
qu'on lui a beaucoup reprochée, fit même, dans un entretien fameux sur
la foi et le dogme, d'étonnantes concessions au duc de Wurtemberg. Cette
politique réussit et, les subsides aidant, on put voir des reîtres
allemands combattre dans les rangs catholiques contre d'autres reîtres.
Du côté de l'Angleterre, favorable au protestantisme, les Guise étaient
sans moyens d'action. Mais une alliance s'offrait à eux, celle de
l'Espagne. Philippe II avait pris position contre la Réforme en Europe,
Elisabeth d'Angleterre était son ennemie. Ainsi, en France, chacun des
deux camps trouvait des alliés.
Si les interventions étrangères étaient déplorables, celle de l'Espagne
semblait à ce moment la moins dangereuse. Catherine elle-même y avait
recouru pour intimider le roi de Navarre, menacé dans son Etat, et la
manoeuvre avait été efficace. Ensuite l'entente du parti catholique avec
l'Espagne se faisait par les voies régulières et diplomatiques, tandis
que le parti protestant, parti rebelle, bien qu'il s'en défendît, était
en mauvaise posture pour négocier. Elisabeth lui donna son appui
moyennant des gages: la remise du Havre d'abord et plus tard la
restitution de Calais. Condé et Coligny qui signèrent cette convention
ont nié qu'ils eussent voulu trahir. Cependant ils livraient leur pays.
On a comparé l'année 1562 à 1793. Ce fut, en effet, une année de
massacres et de terreur où aucun des partis n'épargna l'autre: Montluc
et le baron des Adrets, dans le Midi, ont attaché leur nom à ces luttes
impitoyables. Mais la Révolution a détruit moins de monuments,
d'églises, de tombeaux et de statues, car les protestants s'en prenaient
aux «images». Beaucoup de lieux de France montrent encore les ruines de
ce temps-là. Cependant la carte des opinions et des religions a
sensiblement changé. Car si, au Sud, catholiques et protestants,
personnifiés par Montluc et des Adrets, sont toujours restés en
présence, l'Ouest, en partie calviniste au seizième siècle, a vu la
défaite de la Réforme. C'est en Normandie, où Condé et Coligny
trouvaient leur appui principal, que la bataille se livra. Parti pour
protéger le Havre contre les Anglais et reprendre Rouen, Guise rencontra
Condé et Coligny près de Dreux et remporta une victoire difficile, mais
une victoire. Il lui restait à s'emparer d'Orléans, une des places du
protestantisme, lorsqu'il fut assassiné par Poltrot de Méré (1563). A ce
guet-apens, le fils de François de Guise répondra dans la nuit de la
Saint-Barthélemy. A la guerre civile et religieuse, ce crime ajoutait la
vendetta.
En attendant, les événements avaient travaillé pour Catherine de
Médicis. Le duc de Guise, ce roi non couronné, et l'incertain roi de
Navarre, tué au siège de Rouen, étaient morts. Le triumvirat cessait
d'exister. Le prince de Condé et les protestants étaient vaincus.
Catherine, qui avait compris la force du parti catholique, utilisa ces
circonstances. Le parti calviniste était découragé, fatigué de la lutte.
Elle le divisa. Elle offrit la paix à Condé et aux gentilshommes
protestants, leur accordant la liberté du culte qui était refusée à
quiconque ne pouvait célébrer la Cène en privé et dans son château.
Ainsi l'aristocratie protestante avait satisfait son point d'honneur et
semblait abandonner la plèbe. Un coup était porté au parti, mais c'était
loin d'être le coup de grâce.
A peu près en ce temps, Catherine de Médicis se comparait à Blanche de
Castille qui avait dissous une révolte des grands par son habileté et
qui n'avait pas voulu que la monarchie fût souillée du sang des
Albigeois. Pendant cette accalmie, où Charles IX atteignit sa majorité,
l'autorité et les traditions royales se relevèrent. La reine mère, qui
gardait la haute direction, croyait cette fois avoir trouvé la vraie
formule de l'équilibre: un gouvernement catholique avec le respect de la
justice légale pour les huguenots. Catherine se flattait d'avoir rétabli
la tranquillité du royaume et d'avoir su mieux s'y prendre que Philippe
II qui ensanglantait les Pays-Bas. Catherine de Médicis était trop
optimiste. La tranquillité était fort incertaine. Le parti protestant
n'était pas assez vaincu pour se contenter de la place qui lui était
faite et pour ne pas se redresser. Il comptait des fanatiques qui
aspiraient à reprendre la lutte et qui, pour ranimer les énergies,
exploitaient tous les incidents. Ils finirent par entraîner Coligny qui,
s'inspirant à la fois de La Renaudie et de François de Guise, de la
conjuration d'Amboise et du coup d'Etat de Fontainebleau, voulut, avant
de recommencer la guerre, s'emparer de la personne du roi. Se
proposait-il de dominer Charles IX ou de le remplacer par un Bourbon?
Avait-il les arrière-pensées républicaines que croit découvrir Michelet?
Son échec ne permet pas de le savoir. Malgré l'aveuglement de
L'Hospital, qui ne voulait pas croire à tant d'audace, le coup de
Coligny fut manqué et Charles IX, après avoir failli être pris à Meaux,
put se réfugier à Paris.
Les protestants avaient commis une faute grave. Ils obligeaient la
monarchie à les regarder comme des rebelles, et ils détournaient d'eux
le tiers parti qui, avant tout, respectait la couronne. L'Hospital,
rendu responsable de ce qui avait failli arriver, dut quitter le
pouvoir. L'influence revint aux Guise et la répression commença. L'armée
royale était si peu puissante qu'en deux ans, malgré des succès (à
Jarnac, où le prince de Condé fut tué, et à Moncontour), elle ne parvint
pas à écraser la sédition. Coligny avait pour point d'appui La Rochelle
d'où il communiquait par mer avec ses alliés protestants d'Angleterre et
des Pays-Bas. Parfois il réussissait à donner la main à d'autres forces
calvinistes formées dans le Centre ou dans le Midi, venues de Hollande
ou d'Allemagne, et il parut jusqu'en Bourgogne. Cette troisième guerre
civile finit encore par épuisement mutuel. Et puis Charles IX désirait
se réconcilier avec les protestants pour des raisons de politique
intérieure. Une transaction ne valait-elle pas mieux que ces guerres qui
ruinaient la France? En outre, la maison de Lorraine redevenait bien
puissante, bien exigeante, et le jeune Henri de Guise, fils de François,
commençait à porter ombrage à la couronne. Au dehors, on avait à se
méfier de Philippe II dont «l'alliance catholique» était peu sincère et
qui n'était pas fâché que la France s'affaiblît par ses divisions.
Toujours conseillé par sa mère, élevé dans la politique du tiers parti,
Charles IX, qui avait même eu pour nourrice une protestante, n'avait pas
de haine pour les calvinistes. Il désirait se réconcilier avec eux. Déjà
il leur avait accordé la liberté de conscience. Par la paix de 1570, il
leur donna encore la liberté du culte, sauf quelques restrictions en vue
de l'ordre public, et quatre «places de sûreté», La Rochelle, Cognac, La
Charité et Montauban.
En somme la monarchie avait traité avec un parti rebelle comme avec des
belligérants. Cette politique, pour réussir, supposait un apaisement
général, une vaste réconciliation de famille entre les Français. Afin de
l'obtenir, Charles IX voulut commencer par en haut. Le premier prince du
sang, c'était le fils d'Antoine de Bourbon et de la reine de Navarre,
c'était le futur Henri IV, à qui revenait la couronne si le roi et ses
jeunes frères mouraient sans enfants. Henri de Bourbon était protestant.
Sa mère, l'ardente calviniste Jeanne d'Albret, l'avait conduit à La
Rochelle et il avait fait ses premières armes sous Coligny. On pouvait
prévoir une situation très grave le jour où la couronne passerait des
Valois aux Bourbons, où le principe héréditaire appellerait au trône un
protestant que les catholiques refuseraient de reconnaître. C'était et
ce devait être la plus grande des difficultés que la monarchie eût
rencontrées en elle-même depuis ses origines. Il fallait donc aider,
préparer la fusion, faciliter la transmission de l'héritage. L'idée de
Charles IX, idée à laquelle, malgré toutes les oppositions, il ne
renonça pas, fut de donner sa soeur Marguerite en mariage à Henri de
Bourbon pour rapprocher les deux branches de la famille.
En 1571, Catherine écrivait, avec la joie d'un grand succès: «Nous avons
ici l'amiral à Blois.» Coligny à la cour, c'était un renversement
complet de la situation. Le chef des rebelles, qui avait, quelques mois
plus tôt, presque assiégé Paris, brûlé un de ses faubourgs, entra dans
la ville à la droite du roi. Il devenait son conseiller. Il fit avec lui
des plans de politique extérieure fondés sur une alliance avec le prince
d'Orange contre Philippe II. On se réconcilia même avec la reine
d'Angleterre, qui tenait pourtant Marie Stuart en prison. Un mariage
entre Elisabeth et le duc d'Anjou ou, à son défaut, le duc d'Alençon,
fut ébauché. Coligny rendit ses places de sûreté en témoignage que les
calvinistes avaient cessé d'être les ennemis de l'Etat et il envoya ses
bandes en avant pour délivrer les Pays-Bas des Espagnols. La «guerre
d'Espagne» devait rallier tous les «bons Français», et la conquête de la
Flandre détourner la nation de la guerre civile.
Par un brusque revirement, la politique de la France devenait
protestante et Coligny avait manqué de mesure. Un grand et rapide succès
de la diversion qu'il avait conçue eût peut-être tout entraîné. Mais ses
calculs étaient chimériques. Une entreprise de la France aux Pays-Bas
inquiétait l'Angleterre et l'Allemagne. L'Espagne de Philippe II était
puissante et l'on ne savait jusqu'où une guerre avec elle pouvait mener.
Les esprits politiques s'alarmaient des dangers de cette entreprise et
ils sentaient la population catholique s'énerver de la faveur et de
l'autorité croissante des protestants. Surtout, le mariage de Marguerite
de Valois et d'Henri de Bourbon, le premier «mariage mixte» et sans
dispense du pape, faisait scandale. On prêchait dans Paris contre les
fiançailles. Charles IX, pour qui cette union était le point capital de
sa politique, persévéra. Il força même le consentement de sa soeur. A
Notre-Dame elle hésitait encore, et l'on raconte que le roi, d'un geste
brusque, la força d'incliner la tête pour dire oui.
C'est dans ce mariage, pourtant destiné à être le symbole de la
réconciliation des Français, qu'est l'origine de la Saint-Barthélemy. La
vendetta des Guise contre Coligny ne suffit pas à expliquer cette
explosion de fureur. Il est vraisemblable qu'un premier attentat dirigé
contre Coligny, qui fut seulement blessé, fut inspiré par Henri de Guise
en représailles du meurtre de son père. Mais l'excitation de Paris était
grande. On avait annoncé que les noces d'Henri de Bourbon seraient des
«noces vermeilles». En somme le gouvernement, par sa nouvelle politique
favorable aux protestants, s'était mis dans une de ces situations
fausses dont on ne sort plus que par la violence. La sincérité de
Charles IX ne peut être mise en doute. Après l'attentat de Maurevel
contre Coligny, il avait encore pris des mesures pour la protection des
calvinistes. Ce ne fut pas sans de longues hésitations qu'il finit par
se ranger au parti contraire et par se rendre aux conseils de Catherine
de Médicis qui, ramenée à d'autres sentiments, lui représenta qu'il
mettait la monarchie en danger, que Coligny l'entraînait à sa perte, que
si les Guise prenaient la direction de la réaction catholique qui
s'annonçait, ils deviendraient les maîtres de l'Etat. L'unique ressource
était de les devancer et de frapper le parti protestant à la tête.
La Saint-Barthélemy fut ainsi bien moins l'effet du fanatisme que la
conséquence de la politique de bascule et de la politique de
ménagements. Le roi, pour avoir penché du côté de Coligny, était dans
une impasse. Les protestants étaient installés au Louvre avec son
beau-frère. Comment les renvoyer? Mais s'il continuait à gouverner avec
Coligny, une révolution pouvait les renverser tous les deux. Chasser
Coligny? Autre perplexité. C'était aussi chasser Henri de Bourbon à qui
le roi venait de donner sa soeur. C'était désavouer ce mariage qui avait
coûté tant de peine, suscité tant d'opposition, et qui avait tant
d'importance pour l'avenir du trône. Cependant un coup d'Etat des Guise,
qui avaient refusé de quitter Paris et que la population approuvait,
était imminent.
Les deux journées qui précédèrent le 24 août 1572 furent remplies par
des conseils orageux où furent exprimés les avis les plus divers. Le
plus curieux, celui qui peint le mieux la situation, fut donné par
Catherine de Médicis qui songeait à laisser le champ libre aux Lorrains,
comme on appelait les Guise, pour se retourner contre eux quand ils
auraient décapité le parti calviniste. Ainsi la monarchie n'eût pas
trempé dans la sanglante affaire et elle eût été affranchie de tous les
grands, de tous les chefs, catholiques et protestants. Ce plan parut
compliqué, dangereux, incertain, capable de donner aux Guise une
autorité qu'il eût été difficile de leur reprendre ensuite. D'ailleurs
le temps pressait. Il fallait se décider. Il fallait agir. On savait que
les huguenots allaient venir en corps accuser les Guise devant le roi.
Charles IX se vit entre deux périls et ses dernières hésitations furent
vaincues.
Loin qu'il y ait eu préméditation dans la Saint-Barthélemy, on y
distingue au contraire l'effet d'une sorte de panique. Les objections du
roi étaient celles d'un homme qui ne voit que dangers à tous les partis
qu'on lui soumet. Un autre trait révélateur, c'est que Charles IX
commença à se décider lorsque Gondi lui eut suggéré que le roi pourrait
dire à la France: «Messieurs de Guise et de Châtillon se sont battus. Je
m'en lave les mains.» Ce n'était pas héroïque, mais cette anxiété, cette
prudence, ce soin de se couvrir de tous les côtés montrent que Charles
IX avait le sentiment que le sort de la monarchie et de l'Etat se
jouait. Michelet convient que, dans le conseil royal, l'hypothèse qui
parut la plus redoutable (et elle se réalisera plus tard avec la Ligue)
fut celle où un grand parti catholique s'organiserait et se dresserait
contre la monarchie compromise avec le parti protestant. L'expérience
devait prouver que la raison était forte. Par elle se décida le coup.
Il n'y eut pas besoin qu'on excitât Paris. Non seulement Coligny et les
chefs, mais tous les protestants furent massacrés avec une fureur
enthousiaste. Paris avait de vieilles rancunes, à la fois religieuses et
politiques. Le petit commerce parisien reprochait aux huguenots de faire
du tort aux «affaires» par leurs guerres civiles. Jusque dans le Louvre,
on tua les gentilshommes protestants, et il y avait parmi eux les plus
beaux noms de France. Charles IX eut peine à sauver son beau-frère et
Condé, qu'il voulait épargner, non seulement par sentiment de famille,
mais aussi pour garder quelqu'un à opposer aux Guise. Le vrai sens de la
fameuse journée est là. Plus tard, dans ses _Considérations sur les
coups d'Etat_, Gabriel Naudé écrira que celui de 1572 était resté
«incomplet» parce que les princes lorrains n'avaient pas subi le même
sort que les Châtillon.
Avec passion, les provinces avaient suivi l'exemple de Paris. Un peu
partout les protestants furent tués en masse, comme si les catholiques
n'eussent attendu que ce signal et l'autorité intervint pour modérer
cette ardeur plutôt que pour exciter au massacre. L'effet de terreur fut
profond sur les calvinistes. Beaucoup abjurèrent, surtout les
gentilshommes, les grands bourgeois, à l'exemple d'Henri de Bourbon,
qui, une première fois, se convertit. Le protestantisme, décapité, mais
privé de ses éléments conservateurs, en aura désormais des tendances
plus républicaines et plus révolutionnaires. S'il s'éteint dans une
partie de la France, il se réfugie dans l'Ouest, à La Rochelle, et dans
le Midi, autour des Cévennes où le souvenir des Albigeois lui donnait
une sorte de prédestination. La guerre civile n'est donc pas finie. Ce
qui l'est, c'est l'expérience tentée par Charles IX, l'essai d'une
collaboration avec les calvinistes. Le fait qui reste, c'est que la
France n'a voulu accepter ni la Réforme ni l'influence des réformés sur
le gouvernement.
Il faut reconnaître que l'horreur de la Saint-Barthélemy, répandue et
répercutée par l'histoire, n'a été que modérément ressentie par les
contemporains. Charles IX et sa mère, si troublés au moment de prendre
leur résolution, n'étaient pas sans inquiétude après. Mais on cherche en
vain la trace d'une grande réprobation de l'Europe. En somme,
l'événement fut jugé au point de vue de ses résultats politiques. La
monarchie française s'était tirée d'un péril pressant: Philippe II n'en
eut aucun plaisir. Quant aux puissances protestantes, elles pensèrent
que le roi de France serait plus fort pour maintenir l'équilibre en face
du roi d'Espagne. La reine d'Angleterre, le prince d'Orange, les princes
protestants d'Allemagne se rapprochèrent de la cour de France. Avec leur
assentiment, le troisième fils de Catherine de Médicis, le duc d'Anjou,
fut élu roi de Pologne. Louis de Nassau travaillait même pour que
Charles IX fût élu empereur.
Le roi, très jeune encore, allait d'ailleurs mourir dès 1574. Avec la
passion qui travestit cette période de notre histoire, on a prétendu que
le remords de la Saint-Barthélemy l'avait tué. Que ces terribles scènes
aient frappé son imagination, c'est à l'honneur de Charles IX. Mais sa
mort--une pleurésie--fut troublée par autre chose que des souvenirs.
Dans un pays où, depuis cinquante ans, des guerres civiles incessantes
avaient succédé à une grande guerre étrangère, il y avait des
souffrances et de l'irritation. Aux protestants insoumis du Midi et de
La Rochelle, les «malcontents» s'étaient joints. Et, de même qu'il y
avait les Guise avec les catholiques et les Châtillon avec les
calvinistes, les malcontents avaient eux une autre grande famille, celle
des Montmorency, qui représentait le tiers parti. Ainsi, il était facile
d'entrevoir de nouvelles convulsions, mais aussi une nouvelle
combinaison de tendances et de forces, celle des catholiques modérés
unis aux huguenots, regroupés sous la direction d'Henri de Bourbon, roi
de Navarre.
La deuxième phase des guerres de religion, si tourmentée, presque
fantastique, est un renversement curieux des situations. La France ne
sera pas protestante: c'est pour l'histoire une affaire jugée. Mais les
catholiques ne sont pas encore rassurés, loin de là. Charles IX ne
laisse pas de fils. Il est peu probable qu'Henri III en laisse un. Alors
l'héritier du trône, ce sera Henri de Bourbon, le protestant mal
converti qui est déjà retourné à la Réforme. Plutôt un autre roi, plutôt
la République qu'un roi huguenot: ce sera la formule de la Ligue. Mais
Charles IX, puis Henri III, ces derniers Valois décriés et injuriés plus
que tous les autres souverains français, tiennent bon, à tous risques,
sur le principe essentiel, le rocher de bronze de l'Etat: la monarchie
héréditaire. C'est pour ce principe qu'Henri III, qui passe pour
efféminé comme il passe pour avoir conseillé la Saint-Barthélemy, va
lutter quinze ans. A la fin, il le paiera de sa vie.
Il était en Pologne à la mort de son frère et il ne rentra en France que
pour trouver un royaume divisé, un trône chancelant. Son plus jeune
frère, le duc d'Alençon, était contre lui, avec la coalition des
mécontents et des huguenots. Rébellion, coups de main, combats partout.
Le roi n'était pas assez fort pour venir à bout des séditieux. Il le
tenta vainement. Vainement aussi il tenta, en négociant, d'arrêter une
armée allemande, vingt mille reîtres en marche pour rejoindre les
rebelles de l'Ouest et du Midi. Pour empêcher cette jonction redoutable,
Henri III préféra capituler et céder de bon gré ce que lui eussent
imposé les rebelles. Le duc d'Alençon reçut un apanage. Les Montmorency
reprirent leurs charges. Les protestants obtinrent le libre exercice de
leur culte, sans restriction d'aucune sorte, des places de sûreté, des
sièges dans les Parlements, tout ce qu'ils demandaient, depuis un quart
de siècle, les armes à la main, plus un désavoeu de la Saint-Barthélemy,
une vraie amende honorable, quatre ans après la célèbre journée. Encore
une fois, la monarchie cherchait un accord avec le parti protestant.
Chez les catholiques, la réponse ne tarda pas, et elle fut violente.
C'est alors que naquit la Ligue que pressentait Charles IX et dont la
crainte l'avait déterminé, la veille de la Saint-Barthélemy. A l'exemple
des protestants qui avaient levé des armées, formé un gouvernement,
dressé un Etat contre l'Etat, les catholiques constituèrent à leur tour
une association politique. Le mouvement partit de Picardie, dont les
habitants refusaient de laisser Péronne comme place de sûreté aux
huguenots, mais l'idée s'en était déjà répandue sur beaucoup de points
lorsque le manifeste de la «Sainte-Union» fut lancé par Henri de Guise.
Le _Balafré_ (il venait d'être blessé au visage en combattant les
reîtres) était aussi populaire que son père l'avait été. La situation
qui s'était vue sous les règnes précédents avec le duc François se
reproduisait: le parti catholique aurait un chef politique plus puissant
que le roi lui-même.
Le manifeste d'Henri de Guise n'était pas expressément dirigé contre la
monarchie. Mais il contenait déjà des indications inquiétantes. On y
demandait pour les «provinces de ce royaume» le rétablissement des
«droits, prééminences, franchises et libertés anciennes, telles qu'elles
étaient du temps du roi Clovis, premier roi chrétien, et encore
meilleures, plus profitables, si elles se peuvent inventer». Ce bizarre
souci d'archaïsme et de tradition, cachait, disait-on, la grande idée
des Guise, qui prétendaient descendre de Charlemagne et qui voulaient se
faire rois. En tout cas la Ligue, à peine constituée, montra sa force.
Henri III s'empressa de la reconnaître et de se mettre à sa tête pour ne
pas être débordé. Il était difficile de gouverner dans des conditions
pareilles et la monarchie, par ses oscillations, trahissait sa
faiblesse. Dans son perpétuel effort pour maintenir l'équilibre, elle
suivait les impulsions et ne les donnait pas. Elle n'avait même plus
d'argent pour les dépenses les plus nécessaires ni autorité pour en
avoir. Afin d'obtenir les ressources indispensables, des états généraux,
où la Ligue ne fit élire que des catholiques, furent tenus à Blois en
1576. Ils s'achevèrent dans la confusion de voeux et de votes
contradictoires, tant sur la question de religion que sur celle des
subsides. Henri de Guise n'en sortait pas vainqueur, mais le roi en
sortit bien diminué.
De cette date jusqu'à 1585, le gouvernement vécut au jour le jour dans
un affaiblissement extrême. L'année d'après les états de Blois, Henri
III tenta un coup d'autorité et prononça la dissolution de toutes les
ligues, protestantes aussi bien que catholiques. Ce fut en vain. Les
moyens d'être obéi lui manquaient. Beaucoup de gens crurent alors la
royauté près de la fin. C'est à peine si le roi était en sûreté dans son
Louvre et sa cour ressemblait à celle d'un petit prince d'Italie entouré
de complots et d'assassinats. Il lui fallait à son service, pour le
protéger, des spadassins, qu'on appela les mignons et qui furent ensuite
les Quarante-Cinq. Conseillé par sa mère, il essaya, pour durer, toutes
les recettes de Catherine de Médicis et même celles de Charles IX,
l'entente avec Elisabeth d'Angleterre et la diversion extérieure par une
campagne aux Pays-Bas. L'expédition réussit mal et c'est après l'échec
d'Anvers que mourut le duc d'Alençon, quatrième fils d'Henri II. Dès
lors, Henri de Bourbon qui, depuis longtemps, s'était échappé de Paris
et qui était retourné au calvinisme, devenait, de toute certitude,
l'héritier du trône. Ce fut pour les Guise l'occasion de ranimer la
Ligue en excitant les catholiques contre Henri III qui voulait laisser
sa couronne à un protestant et imposer un «roi hérétique» à la France.
La Ligue, qui eut à Paris son foyer le plus ardent, était une minorité,
mais une minorité active et violente. La petite bourgeoisie, les
boutiquiers irrités par la crise économique, en furent l'élément
principal. Aussi n'est-on pas surpris de retrouver aux «journées» de la
Ligue le caractère de toutes les révolutions parisiennes, celles du
quatorzième siècle comme celles de la Fronde et de 1789.
En 1576, la Ligue avait langui. Cette fois, elle mit encore plusieurs
mois avant de faire explosion. L'idée d'Henri III était d'user les
catholiques et les protestants les uns par les autres. Tout en affectant
de se conformer aux désirs des ligueurs, il cherchait à ménager les
protestants. Une maladresse dérangea ses projets. Contre ses
instructions, son lieutenant, le duc de Joyeuse, chargé de contenir le
roi de Navarre, redevenu chef des calvinistes, lui offrit la bataille et
l'occasion de la gagner. Le Béarnais vainquit à Coutras (1587). C'était
la première victoire que les protestants remportaient. Henri de Bourbon
en profita modérément. Il donnait déjà l'impression qu'il se comportait
en futur roi de France plutôt qu'en chef de parti et «qu'il voulait
laisser entier l'héritage qu'il espérait». Mais Coutras produisit un
effet profond sur les catholiques. Henri III devint suspect de
faiblesses et de ménagements calculés en faveur des ennemis de la
religion et de l'Etat. Il fut accusé de trahir. D'innombrables libelles,
d'une violence extraordinaire, furent publiés contre lui. Le cri de la
Ligue devint: «Sus au roi!» Les ligueurs réclamaient des états généraux.
Ils annonçaient ouvertement que, si Henri III mourait, l'ordre de
succession serait changé et que le cardinal de Bourbon serait appelé au
trône et non pas le protestant Henri de Navarre. Des prêtres, en chaire,
accusaient le roi de tous les vices et de tous les crimes: il n'est pas
étonnant que sa mémoire nous soit arrivée si salie.
Aucun gouvernement n'eût souffert pareil scandale sans se condamner à
disparaître. Henri III voulut sévir et ordonna l'arrestation des
prédicateurs qui l'insultaient. Aussitôt la ville s'émut, les ligueurs
prirent les armes et appelèrent le duc de Guise qui vint à Paris malgré
la défense du roi et fut acclamé par la foule. La ville se remplissait
de ligueurs accourus des provinces environnantes et l'insurrection se
préparait devant les autorités impuissantes, puisque la commune de Paris
assurait elle-même sa police. Le gouvernement devait se défendre ou
abdiquer. Henri III se résolut à une sorte de coup d'Etat, et, violant
le privilège municipal, fit entrer un régiment suisse et des gardes
françaises. Alors les ligueurs crièrent à l'illégalité et à la tyrannie,
des barricades se dressèrent dans toutes les rues et jusqu'autour du
Louvre, où les agitateurs parlaient d'aller prendre le roi. Henri III
était presque seul au milieu de Paris hostile. Il n'attendit pas d'être
arrêté et s'échappa secrètement avec un petit nombre de gentilshommes et
de conseillers.
Cette «journée des barricades», cette insurrection parisienne, cette
fuite, les sentiments républicains de beaucoup de ligueurs, montrent
comme la royauté était tombée bas. Pourtant c'est à Chartres, où Henri
III s'était réfugié comme jadis Charles VII à Bourges, que s'étaient
réfugiées aussi l'idée de l'Etat et l'idée nationale. Ce qui se battait
en France à travers les partis, c'était l'étranger. Elisabeth soutenait
les protestants. Philippe II la Ligue. L'Espagne et l'Angleterre
continuaient chez nous la lutte qu'elles se livraient depuis longtemps.
Et c'est un bonheur pour la France qu'aucune puissance n'ait alors été
en mesure de profiter de ses désordres, l'Allemagne étant divisée,
l'Angleterre tenue en respect par les Espagnols, tandis que le désastre
de l'_Armada_ dispersée devant les côtes anglaises enlevait à Philippe
II les moyens de dominer l'Europe. La France était pourtant si affaiblie
que le duc de Savoie pouvait se permettre de lui enlever le marquisat de
Saluces.
La royauté humiliée, obligée de subir les exigences de la
«Sainte-Union»; l'anarchie partout; la République, que les protestants
n'avaient pu faire, à moitié réalisée par les catholiques: en 1588 les
états généraux de Blois, triomphe de la Ligue, donnèrent ce spectacle.
Des députés ligueurs demandèrent que la France se gouvernât comme
l'Angleterre et la Pologne. Par une démagogie facile, les impôts furent
à peu près supprimés. Plus tard, la Ligue abolira même les loyers et les
rentes.
Le roi n'était plus le maître en France. La Ligue gouvernait à sa place,
lui laissait à peine de quoi vivre dignement. Chassé de Paris, bafoué
par les états généraux, il n'était pas plus en sûreté à Blois qu'au
Louvre. On se battait jusque dans son antichambre. D'un moment à
l'autre, le duc de Guise pouvait s'emparer de lui, le forcer à abdiquer,
l'enfermer dans un cloître comme un obscur Mérovingien. Rien n'avait
réussi à Henri III, ni l'habileté, ni les concessions, ni la tentative
de coup de force dans sa capitale. Restait une suprême ressource:
frapper à la tête, supprimer les Guise. Légalement? Impossible d'y
penser. Pour condamner les princes lorrains, le roi n'eût trouvé ni un
Parlement ni un tribunal. Alors l'idée qui, à la Saint-Barthélemy, avait
déjà été suggérée à Charles IX, s'imposa à l'esprit d'Henri III. Pour
sauver la monarchie et l'Etat il n'y avait plus que l'assassinat
politique. Henri III s'y résolut et Guise, averti, ne le crut même pas
capable de cette audace, tant il se sentait puissant. Son fameux: «Il
n'oserait» était l'expression de son dédain, le mot d'un homme sûr de
lui. Il logeait au château même, entouré de ses gens, et le roi était
presque relégué dans «son vieux cabinet». Il fallut, pour ce drame,
autant d'assurance chez Guise que d'audace chez Henri III qui ne pouvait
compter que sur les quelques gentilshommes gascons qui tuèrent le duc à
coups de poignard et d'épée au moment où il entrait dans la chambre du
conseil (23 décembre 1588). Son frère le cardinal fut tué le lendemain,
les autres membres de la famille de Lorraine et les principaux ligueurs
arrêtés.
Cet acte de violence n'eut pas le résultat que le roi espérait, car,
s'il privait la Ligue de son chef, il ne la supprimait pas. Cependant
c'était un acte sauveur et qui, par ses conséquences indirectes, allait
porter remède à l'anarchie. Pour Henri III, tout accommodement était
devenu impossible avec la Ligue qui réclamait son abdication, gouvernait
Paris par le Conseil des Seize, créait pour la France le Conseil Général
de l'Union, tandis que, pour sauver les apparences, un roi était ajouté
à ce régime républicain et le nom de Charles X donné au cardinal de
Bourbon. Ainsi la succession par ordre de primogéniture, loi
fondamentale et tutélaire du royaume, était ébranlée, presque renversée.
Dans ce désordre, dans cette révolution qui ruinait l'oeuvre de
plusieurs siècles, il n'y avait plus qu'un moyen de salut: c'était que
le roi et son successeur légitime agissent de concert. Henri III et
Henri de Bourbon réconciliés le comprirent, sautèrent ce grand pas. Ils
unirent leurs forces trois mois après le drame de Blois. L'assassinat du
duc de Guise avait préparé la transmission régulière du pouvoir des
Valois aux Bourbons. Il avait rendu possible le règne d'Henri IV. Cet
inestimable service rendu à la France, désormais sauvée de l'anarchie et
du démembrement, a été payé à Henri III par le régicide et par
l'ingratitude des historiens qui n'ont retenu de lui que les injures des
pamphlets catholiques et protestants.
Grâce à l'armée que le Béarnais apportait à la cause royale, les troupes
de la Ligue furent refoulées et les deux cousins, le roi de France et le
roi de Navarre, mirent le siège devant Paris. Là régnaient une passion,
une frénésie, une haine indescriptibles telles que les engendre
seulement la guerre civile. Un moine fanatisé, Jacques Clément, muni
d'une lettre fausse, se rendit au camp royal, à Saint-Cloud, et,
introduit auprès du roi, le tua d'un coup de couteau. Les dernières
paroles d'Henri III furent pour désigner Henri de Bourbon comme son
héritier légitime et pour prédire sa conversion (1er août 1589).
Henri III était mort pour une idée: celle de l'Etat, de la monarchie, de
l'unité nationale. Il n'était pas mort en vain. Par Henri IV, l'homme
aux deux religions, la France allait retrouver la paix intérieure. Par
ce prince politique, l'heure des «politiques», l'heure du tiers parti
approchait.