LOUIS XI: L'UNITÉ SAUVÉE, L'ORDRE RÉTABLI, LA FRANCE REPREND SA MARCHE
EN AVANT
En somme, depuis l'avènement des Valois, la monarchie et la France
avaient peine à se remettre d'aplomb. Le prestige de la royauté n'était
plus ce qu'il avait été. Les circonstances avaient singulièrement
favorisé et enhardi la haute féodalité, les grands vassaux, les ducs de
Bourgogne surtout, qui apparaissaient comme les égaux du roi de France.
Avec la Picardie et la ligne de la Somme, ne tenaient-ils pas Paris à
leur discrétion? Les ducs bourguignons se sentaient de moins en moins
Français à mesure que s'éloignait leur cousinage. Philippe le Bon, Jean
sans Peur lui-même, avaient encore quelquefois scrupule de nuire à la
France. Charles le Téméraire sera un ennemi déclaré. Il ne semblait pas
impossible alors que cet Etat nouveau détruisît l'Etat français.
L'oeuvre de restauration de Charles VII était fragile, aussi fragile que
l'avait été celle de Charles V. En 1461, il mourut, dit-on, d'inquiétude
et de chagrin. Il en avait de sérieuses raisons. Son fils aîné ne
s'était-il pas révolté contre lui? Ne s'était-il pas mis à la tête d'une
ligue rebelle? En rétablissant l'ordre en France, Charles VII avait fait
des mécontents: l'anarchie profite toujours à quelqu'un, souvent aux
grands, jamais aux petits. La «praguerie» (elle fut ainsi nommée par une
singulière imitation des troubles hussites de Prague) ressemble à tant
de «frondes» que nous avons déjà vues et que nous verrons encore. Que
cette noblesse française était étrange! Tantôt fidèle, dévouée, prête à
verser son sang, décimée à Crécy, décimée à Poitiers, décimée à
Azincourt; tantôt insoumise et dressée contre l'Etat. Pourtant ce
n'était pas une caste, une aristocratie fermée, une race à part en
France. Les grands vassaux sortaient presque tous de la famille
capétienne. Quant aux nobles, ils eussent disparu depuis longtemps si
des anoblis n'avaient occupé les places vides. Mais tout homme riche,
tout seigneur, supporte mal la discipline. Ce fut justement le
rétablissement de la discipline civile et militaire qui fut la cause de
la praguerie.
Cette affaire fut d'autant plus grave que l'héritier de la couronne y
était mêlé. Jamais encore, chez les Capétiens, on n'avait vu le futur
roi en rébellion contre son père. Sans doute il y avait là un signe de
l'impatience de régner qui tourmentait Louis XI. Il y avait aussi
l'indice d'un affaiblissement de la monarchie. Les contemporains purent,
à bon droit, trouver le symptôme mauvais et croire davantage à la maison
de Bourgogne qu'à la maison de France divisée contre elle-même. Mais
Louis XI était de vrai lignage capétien. Il s'instruisait par
l'expérience. Il n'en sera que plus ardent à rendre de l'autorité à la
couronne.
La praguerie avait été réprimée par Charles VII avec décision. Mais le
dauphin, pardonné, n'avait pas tardé à se brouiller de nouveau avec son
père et à se mettre sous la protection du duc de Bourgogne: là, il put
observer et connaître son adversaire des temps prochains. Malgré les
griefs que lui avait donnés le dauphin, Charles VII fut sage de ne pas
causer de discordes en l'excluant du trône. Il n'écouta pas ceux qui lui
conseillaient de céder la Guyenne à son second fils: le système des
apanages avait coûté trop cher. L'unité du royaume était plus précieuse
que tout. Charles VII a rendu un autre service à la France en laissant
intact l'héritage de Louis XI.
Et quand celui-ci fut roi, il continua l'oeuvre de son père. Si la
grande féodalité comptait sur le nouveau règne, elle se trompait.
Seulement, Louis XI, esprit réaliste, avait bien jugé qu'il n'était pas
assez fort pour la combattre en face. Il avait, à juste titre, le
«cauchemar des coalitions». Il eut recours aux armes quand il ne pouvait
s'en dispenser, mais sa préférence était pour d'autres moyens, l'argent
surtout: il payait ce qu'il ne pouvait conquérir. Avaricieux pour
lui-même, encore plus modeste dans ses habits que son père, il trouvait
quatre cent mille écus pour acheter une province. La ruse, l'absence de
scrupules étaient dans son caractère. Elles étaient aussi des nécessités
de la situation. Diviser ses ennemis, abattre les plus faibles,
s'humilier au besoin devant les autres, sacrifier ses alliés en cas de
nécessité, inspirer la crainte quand il était le plus fort, subir des
affronts et attendre l'heure de la vengeance: ce n'étaient pas des
procédés de paladin. Charles le Téméraire, le «grand duc d'Occident»,
avait une autre allure. A la fin, comme dans la fable, le roseau
l'emporta à force de plier.
Louis XI avait cru d'abord que quelques concessions aux grands vassaux
suffiraient à sa sécurité, et qu'il pourrait, en attendant mieux,
s'occuper d'autres affaires, du Roussillon, par exemple, qu'il réunit
une première fois à la couronne. Mais le conflit avec la maison de
Bourgogne était inévitable. Le comte de Charolais, bientôt Charles le
Terrible ou le Téméraire, ambitieux et violent, à la fois Anglais et
Portugais par sa mère, gouvernait déjà au nom du vieux duc Philippe.
Charles se méfiait de Louis XI autant que Louis XI se méfiait de lui.
Tout leur était grief, même leurs négociations. L'orage devait éclater.
C'était bien ce que le roi redoutait: une coalition des féodaux, une
autre praguerie. Elle eut avec elle le propre frère du roi, comme pour
le punir de sa rébellion contre son père. Elle prit le nom séduisant de
ligue du Bien Public, qui ralliait tous les mécontents. Elle lança une
proclamation démagogique où les illégalités et l'arbitraire de la
monarchie étaient dénoncés: chose admirable sous la signature de Charles
le Téméraire! Louis XI était même accusé de comploter avec l'Angleterre
contre les princes français, alors qu'il avait pris, par un bon contrat
avec Warwick, une assurance contre une intervention anglaise. Il
répondit, avec bon sens, que, sous les règnes précédents, c'étaient les
guerres civiles qui avaient livré la France aux Anglais.
Louis XI avait sur les grands féodaux l'avantage de l'organisation
royale, de l'armée permanente laissée par Charles VII. «Le roi est
toujours prêt», disait avec dépit le Téméraire. Quand le duc de
Bourgogne arriva, Louis XI avait déjà mis hors de jeu les ducs de
Bourbon et de Nemours, grâce à quoi une bataille, qui eut lieu à
Montlhéry (1465), fut indécise et Louis XI put rentrer dans Paris qu'il
dispensa d'impôts pour être plus sûr de sa fidélité, car la trahison
courait partout, même au camp royal, ce qui explique beaucoup des
rancunes que garda le roi et des sévérités qu'il eut plus tard. Une
bataille à Montlhéry! Représentons-nous la faiblesse d'un gouvernement
dont le sort se jouait à quelques lieues de sa capitale.
Cependant Bourguignons, Bretons, Lorrains avaient opéré leur jonction et
menaçaient Paris que Louis XI ne put empêcher de passer à l'ennemi qu'à
force de flatteries et de cadeaux. Il se jugeait lui-même en si mauvaise
posture qu'il parlait de se réfugier en Suisse ou chez son ami le duc de
Milan. Par bonheur, les coalisés hésitèrent. Louis XI profita de ce
moment d'hésitation pour tenter les princes. Places fortes, provinces,
argent: il leur offrit beaucoup, un peu moins pourtant que ce qu'ils
auraient pu prendre. A ce prix, qui était lourd, Louis XI écartait le
péril. Il montrait que la prétendue ligue du Bien Public n'était qu'une
ligue d'avidités.
Louis XI l'avait échappé belle, mais il s'était encore démuni, affaibli,
et ce ne serait pas une petite affaire de ressaisir ce qu'il avait cédé,
la Normandie à l'un, la Guyenne à l'autre, tout un démembrement de la
France. Peut-on reprocher à Louis XI de n'avoir signé à Conflans qu'avec
la pensée de ne pas tenir? Il faudrait un volume pour entrer dans le
détail de la politique qu'il suivit alors, des multiples intrigues qu'il
noua, convoquant les Etats Généraux pour leur faire déclarer que la
cession de la Normandie était nulle, reprenant cette province à son
frère, encourageant les révoltes de Liège et de Dinant contre le duc de
Bourgogne.
Charles le Téméraire, qui venait de succéder à son père, nourrissait de
vastes et dangereux desseins. Il voulait fondre en un bloc ses domaines
faits de pièces et de morceaux, relier la Bourgogne aux Pays-Bas, soit
par la Champagne, soit par la Lorraine, gouverner sans avoir à rendre
hommage au roi de France, ni à respecter les coutumes flamandes. Déjà il
avait terriblement châtié les villes de la Meuse. Louis XI sentit que
son tour allait venir et voulut prévenir le danger. Se fiant à son
adresse, il demanda une entrevue à son cousin et, muni d'un sauf-conduit
en règle, se rendit à Péronne. Comment le renard n'avait-il pas senti le
piège? A peine était-il arrivé à Péronne que Charles le Téméraire,
alléguant une nouvelle révolte des Liégeois, dont il rendait le roi
responsable, le retint prisonnier. Il ne le relâcha qu'après l'avoir
humilié. Louis XI dut aller, de compagnie avec le duc de Bourgogne,
écraser, à Liège, nos fidèles alliés. Il avait dû promettre aussi de
donner la Champagne à son frère. Louis XI accepta tout, signa tout,
sacrifia les Liégeois et sa fierté pour sauver la Champagne. Il fit tant
qu'en retrouvant sa liberté il obtint que, si son frère y consentait, il
pourrait lui donner une autre province moins importante que la
Champagne. Louis XI s'était tiré du plus mauvais pas de sa vie. Mais
pourquoi Charles le Téméraire l'avait-il laissé partir quand il le
tenait à sa merci? On ne peut trouver qu'une raison: la force morale que
représentait le roi, le devoir qui liait le vassal, même le grand
vassal, au suprême suzerain. Ainsi jadis les Plantagenets avaient
respecté leur hommage au roi de France. La féodalité portait en
elle-même cet important correctif. Elle protégeait, elle servait encore
le souverain qui lui a porté de si rudes coups.
C'est à la suite de cette aventure que Louis XI infligea à ceux qui
l'avaient trahi ses plus célèbres châtiments. Le cardinal La Balue avait
trempé dans le guet-apens de Péronne. Ce prince de l'Eglise eut la vie
sauve, mais il fut enfermé dans une de ces cages de fer qu'on employait
en Italie et dont il avait lui-même recommandé l'emploi. Ces châtiments,
que la légende a retenus, frappaient les esprits. C'était ce que
cherchait Louis XI et c'était la plus simple de ses tâches. Il était
nécessaire d'inspirer de la crainte. A chaque instant, il fallait
réprimer des séditions de seigneurs ou de villes. Partout le roi
trouvait des ennemis. Du côté de l'Angleterre, où l'on ne savait alors
qui gouvernerait le lendemain, le roi de France devait toujours être sur
ses gardes. Malgré les trêves, l'état de guerre avec le duc de Bourgogne
était permanent. Une fois, le Téméraire n'y tint plus. Il voulut
brusquer la partie, envahit le royaume, assiégea Beauvais. Mais sa
réputation commençait à être mauvaise. Beauvais redouta le sort des
Liégeois. Les habitants, les femmes même, défendirent la ville et c'est
là que s'illustra Jeanne Hachette (1472). L'expédition tourna court. Le
duc de Bourgogne rentra chez lui sans résultat. Alors les esprits
perspicaces se mirent à douter de lui et c'est à ce moment que Commines
passa au camp de Louis XI.
Vis-à-vis de son grand adversaire, le roi avait adopté pour tactique la
prudence. Il le voyait s'engager dans des entreprises de plus en plus
hasardeuses, affronter la Lorraine, l'Alsace, l'Allemagne, la Suisse.
Louis XI le sentit perdu. Désormais il se garda d'intervenir autrement
qu'en lui suscitant des ennemis. Il fit confiance au temps, attendit son
heure. Il donna même Saint-Quentin pour que le duc de Bourgogne se
tournât d'un autre côté. Ce côté, c'était celui de Granson et de Morat
où les cantons suisses infligèrent deux graves défaites au puissant duc.
Il ne s'en remit pas. Rien ne lui réussit plus. Devant Nancy, dont il
voulait faire la capitale de son Etat, la tête d'une Lotharingie
nouvelle, il trouva une mort misérable (1477).
Plus grand bonheur ne pouvait arriver à la France. Sans effort de notre
part, un ennemi dangereux était abattu. Et puis, Charles n'avait pas de
fils: ses apanages retournaient donc à la couronne. Ils n'y retournèrent
pas sans des difficultés qui eussent été plus grandes si le Téméraire
n'avait fini dans un désastre: Louis XI dut encore mettre des garnisons
en Bourgogne, en Picardie et en Artois. Quant à l'héritière, Marie de
Bourgogne, les Pays-Bas lui restaient en propre. Elle était à marier,
déjà presque fiancée à Maximilien, le fils de l'empereur Frédéric. On
reproche à Louis XI de ne pas lui avoir donné son fils. Mais le dauphin
n'avait que huit ans et Marie de Bourgogne avait des rancunes contre la
maison de France. Elle porta les Pays-Bas dans la maison d'Autriche.
Funeste mariage! Trois siècles plus tard, Louis XV disait devant le
tombeau de Marie de Bourgogne: «Voilà l'origine de toutes nos guerres.»
Cependant, sur le moment même, le mal ne parut pas si grand. L'empereur
germanique était si faible, si dépourvu de ressources, que son fils ne
songea même pas à revendiquer l'héritage entier de Charles le Téméraire.
Quant à donner un prince du sang pour époux à Marie de Bourgogne, comme
le suggérait Commines, Louis XI refusa avec raison. Pas plus que son
père il ne se souciait de recommencer les apanages, de ressusciter
peut-être un parti bourguignon.
D'ailleurs, il recueillait de toutes parts. Le bon roi René, le roi
d'Aix, mourait bientôt, lui laissait l'Anjou, tandis que la Provence,
allant à un héritier sans enfants, revenait peu après à la France. Un
accident de cheval enlevait Marie et mettait fin aux dernières
difficultés de la succession de Bourgogne. La paix d'Arras fut conclue
avec Maximilien. Alors Louis XI posséda paisiblement. Picardie,
Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou: voilà ce qu'il
laissait à la France. Enorme progrès, non seulement par l'étendue et la
richesse de ces provinces, mais parce qu'elles groupaient ce qui était
épars et formaient autant de barrières contre les invasions. On ne peut
mieux dire que Michelet: «Le royaume, jusque-là ouvert, se ferma pour la
première fois et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
centre.» De plus, la grande féodalité ennemie de l'Etat s'éteignait. Il
ne restait plus à craindre que la maison de Bretagne. Louis XI avait
achevé de réduire les grands vassaux: le duc de Nemours fut décapité.
Déjà le connétable de Saint-Pol l'avait été pour trahison. Enfin, autre
résultat du règne: dès 1475 il avait été signé à Picquigny, avec
l'Angleterre, une paix définitive, qui fermait la guerre de Cent ans.
Tout cela, ce grand pas vers l'unité et la sécurité de la France, sans
guerre. Louis XI n'aimait pas le risque des batailles et il avait une
armée pour intimider l'adversaire plutôt que pour s'en servir. Quel gré
lui en a-t-on su? Aucun. Ce roi vivait sans luxe, entouré d'hommes
obscurs, Olivier Le Dain ou le médecin Coctier. Il était avare du sang
de son peuple, et ne menait à l'échafaud que des princes traîtres et
rebelles. Sa légende n'en est pas moins sinistre et elle a porté jusqu'à
nous les racontars du temps, tout ce que les agents bourguignons
propageaient. Les foules sont romanesques et sentimentales. Pour elles,
Louis XI, tout en calcul, qui choisissait des victimes utiles, resta
l'homme noir. On plaignit Saint-Pol et Nemours. On se défendit mal
d'admirer Charles le Téméraire, un de ces hommes qui, à l'exemple de
Napoléon, frappent les imaginations jusque par leur fin tragique. Mais,
pour Louis XI, le résultat seul comptait. Il mettait loin en arrière
l'orgueil et l'amour-propre. Héroïque, chevaleresque et même, si l'on
veut, plus franc, n'eût-il pas couru au-devant du danger? A des moments
difficiles, il avait su rompre et s'humilier. Il n'avait eu que des
ambitions modestes, réalisables: s'arrondir, donner ou rendre à la
France ce qui était français. En face de lui, le duc de Bourgogne
forçait le temps et la nature. Une catastrophe l'attendait. Cependant,
jusqu'à nos jours, de graves historiens ont reproché à Louis XI d'avoir
été cruel pour d'illustres personnages, d'avoir versé du sang. Comme la
foule, ils se soucient peu des cadavres que le Téméraire avait entassés,
des villes qu'il avait détruites, des populations qu'il avait anéanties.
L'histoire mélodrame s'attendrit sur La Balue, Saint-Pol et Nemours.
Elle passe légèrement sur le sac de Liège. Elle ne compte pas les
milliers d'humbles vies humaines que Louis XI a épargnées et celles
qu'il a protégées en donnant à la France de l'ordre et des frontières.
Ce règne, dont la vraie gloire n'a été vue qu'après bien longtemps,
assurait une longue période de solidité et de prospérité. On frémit
quand on pense à ce qui fût arrivé si Louis XI était mort quelques
années plus tôt, avant que la grande féodalité eût perdu la partie. En
1483, son fils Charles VIII n'avait que treize ans. Une minorité
recommençait, mais dans des conditions aussi bonnes que possible.
L'opposition des princes avait cessé d'être redoutable: une femme en
vint à bout. Louis XI avait désigné pour la régence sa fille Anne de
Beaujeu, confidente de sa politique et de ses pensées. Régence aussi
heureuse et aussi habile que celle de Blanche de Castille. Aux grands
qui s'étaient encore soulevés, le duc d'Orléans à leur tête, Anne
sacrifia les hommes les plus impopulaires de l'entourage de son père,
mais elle préserva son oeuvre. Les grands, pour porter un coup à la
monarchie, réclamaient les Etats Généraux. La régente les convoqua plus
largement qu'ils ne l'avaient jamais été, non seulement toutes les
provinces, mais toutes les classes, les paysans même, une vraie
représentation nationale qui vint, munie de «cahiers», comme elle
viendra en 1789. On entendit tout, dans cette assemblée, des demandes de
réformes administratives, qui d'ailleurs ne furent pas perdues, et des
théories politiques, jusqu'à celle de la souveraineté du peuple que
développa Philippe Pot. Comme l'avait calculé la régente, l'espoir des
princes fut trompé. Les Etats de 1484, réunis par prudence à Tours et
non à Paris, ne trouvèrent point leur Etienne Marcel. Alors les féodaux
déçus prirent les armes. D'avance leur cause était perdue et l'opinion
publique jugea bien en appelant leur soulèvement «la guerre folle». Elle
eut ce résultat que le seul des princes qui restât puissant, le duc de
Bretagne, fut vaincu.
A ce moment, la régente eut à prendre une décision délicate. Dans un
sens comme dans l'autre, il y avait à perdre et à gagner. Le moyen de
réunir à la couronne les Bretons toujours ombrageux et jaloux de leur
indépendance, c'était de marier Charles VIII avec l'héritière de
Bretagne, la jeune duchesse Anne. Mais Louis XI, au traité d'Arras,
avait convenu que le dauphin épouserait Marguerite d'Autriche, fille de
Maximilien et de Marie de Bourgogne. A quoi valait-il mieux renoncer? A
la Bretagne ou bien à la Franche-Comté et à l'Artois, dot de la
princesse Marguerite? Il semble que Maximilien lui-même ait dicté le
choix de la cour de France. On apprit que le veuf ambitieux avait épousé
la duchesse Anne en secret et par procuration. Maximilien maître de la
Bretagne, c'était l'ennemi installé en France. Le mariage fut déclaré
nul avec l'appui du pape et ce fut Charles VIII qui épousa. La Bretagne
deviendrait française. Enfin cette porte, trop longtemps ouverte à
l'étranger, se fermait.
Tout allait bien pour la France. Le duc d'Orléans, le premier des
princes, le futur Louis XII, s'était réconcilié avec le roi qui lui
avait pardonné. L'Angleterre allait de guerre civile en guerre civile.
Maximilien était devenu empereur, mais l'empereur germanique, dans ses
Allemagnes divisées, continuait à avoir plus de difficultés que de
puissance. Ni lui ni les Anglais ne purent rien contre le mariage
breton.
Charles VIII, devenu majeur, était à la tête d'un Etat pacifié,
prospère, et de la plus belle armée d'Europe. La France le poussait à
agir. Elle s'était ennuyée sous Louis XI. Comme il lui est arrivé
maintes fois, elle était lasse d'une vie prosaïque. Une autre génération
était venue. Les maux de la guerre étaient oubliés. On aspirait au
mouvement, à la gloire. Où diriger ce besoin d'activité? Oh! les tâches
ne manquaient pas. La France n'était pas encore finie. Vers la Lorraine
et le Rhin, entrevus par Charles VII, il restait beaucoup à faire, mais
ce n'est pas là qu'allaient les imaginations. Et puis, pour épouser la
duchesse bretonne, pour rompre le projet de mariage autrichien, Charles
VIII avait renoncé par traité à la Franche-Comté et à l'Artois.
Reprendre sa parole eût entraîné des complications, peut-être des
périls. Une route restait ouverte et le sentiment public y poussait le
jeune roi. C'était plus fort que le raisonnement: tout conspirait à nous
entraîner en Italie. Sagement, Charles VII et Louis XI avaient refusé de
soutenir les droits sur Naples qu'ils tenaient de la maison d'Anjou. Ils
avaient résisté aux sollicitations des cités italiennes. Mais un esprit
d'aventure soufflait en France. Beaucoup d'Italiens étaient venus: leur
pays de soleil attirait. En développant le commerce,--l'essor de Lyon
date de ce temps-là,--Louis XI avait donné naissance à de nouveaux
courants: Lyon et ses soies sont en rapport avec le Piémont et la
Lombardie. Et il avait encore, cet avare, donné naissance à des idées de
luxe: d'Italie, il ne venait pas seulement des cages de fer. _Italiam!
Italiam!_ C'était un désir, le goût de l'art, du beau, plus que celui
des conquêtes, qui animait les Français. Si l'on cherche les résultats
des brillantes campagnes de Charles VIII, de son entrée à Rome, de sa
chevauchée jusqu'à Naples, on ne les trouve guère que dans l'ordre
esthétique. Ce fut une vraie guerre de magnificence. Le beau voyage!
Qu'il plut aux Français! Avec quelle complaisance il fut parlé des
exploits de Bayard et de La Trémoille! Quelle revanche des années grises
où Louis XI, enfermé à Plessis-lès-Tours, coiffé de son vieux chapeau,
ruminait de longs calculs!
On ne peut trouver à ces expéditions qu'une idée politique: c'était
d'écarter Maximilien qui, épousant toujours, tenait de sa femme Blanche
Sforza des droits sur le Milanais. C'était aussi d'écarter l'Espagne
dont les princes s'étaient emparés du royaume de Naples au détriment de
la maison d'Anjou. L'anarchie italienne attirait les convoitises et
l'Italie nous appelait à l'aide. Savonarole, à Florence, saluait le roi
de France des noms de libérateur et de vengeur. Ainsi tout invitait
Charles VIII à franchir les Alpes.
Cette guerre, si désirée, si fêtée, fut aussi le principe de
complications infinies, d'une suite de coalitions et de ligues jusqu'au
jour où, par le mariage du fils de Maximilien avec Jeanne la Folle,
l'empereur germanique, Charles-Quint, deviendra roi d'Espagne et
réalisera la puissance la plus dangereuse que la France ait rencontrée
depuis qu'elle s'est affranchie de l'Angleterre. Alors la France
trouvera devant elle l'Allemagne qui, par la maison d'Autriche,
recommence à compter en Europe. Les Habsbourg, partis de si peu de
chose, ne cessaient de s'élever par les mariages et par de patients
accroissements de leurs domaines héréditaires. Combien de fois déjà, en
Flandre, en Bretagne même, la France n'avait-elle pas eu affaire à eux?
On les retrouvera en Italie. On les eût retrouvés ailleurs. Le grand
conflit approchait sans qu'on le vît bien de part ni d'autre. La France
et Maximilien négocièrent beaucoup au sujet de l'Italie où les choses
s'embrouillaient à plaisir. On sera même allié un moment contre la
République de Venise.
L'expédition de Charles VIII, si éclatante à ses débuts, finit mal,
l'Italie versatile s'étant tournée contre les Français qu'elle avait
appelés. Il fallut, pour en sortir, bousculer à Fornoue les soldats de
la «ligue italienne» (1495). Ce fait d'armes sauvait la face, et la
guerre d'Italie, en France, ne cessa pas d'être populaire. Elle n'avait
rien coûté: l'armée s'était nourrie sur l'habitant. Elle avait même
rapporté, avec de la gloire, un somptueux butin. Cete guerre, elle sera
reprise par Louis XII et Louis XII sera l'un des plus aimés de nos rois.
Charles VIII, après un règne très court, mourut d'accident, ne laissant
que des filles. Comme la royauté française s'était affermie! A la mort
du dernier fils de Philippe le Bel, l'avènement des Valois n'avait pas
été sans causer du trouble. Louis d'Orléans, Louis XII, cousin de
Charles VIII, succéda sans difficultés (1498). C'était le petit-fils de
la victime fameuse, dont la mort, jadis, avait divisé la France. Tout
cela était loin. Le nouveau roi lui-même avait oublié un moment que sa
famille avait personnifié le parti de la France, et, pendant la minorité
de Charles VIII, il avait pris part à la folle guerre des princes. Il
avait vite expié et regretté cette erreur de jeunesse. C'est pourquoi on
lui attribue le mot célèbre à La Trémoille, qui l'avait alors battu et
fait prisonnier: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc
d'Orléans.» Et, pour que le bénéfice du mariage de Charles VIII ne fût
pas perdu, Louis XII se hâta d'épouser à son tour la Bretagne avec la
veuve de son cousin.
Louis XII a gardé dans l'histoire le nom de «père du peuple» que les
Etats Généraux de 1506 lui ont donné. Ce règne, si occupé au dehors des
nouvelles guerres d'Italie, et dont la politique extérieure ne fut pas
irréprochable, a été, à l'intérieur, celui de la bonne administration.
Autant que les peuples peuvent être heureux, les Français d'alors
semblent l'avoir été. Il y a peu de périodes où ils se soient montrés
aussi contents de leur gouvernement. L'histoire recueille en général
plus de récriminations que d'éloges. Presque toujours on s'est plaint.
Presque toujours les gens ont trouvé que les choses allaient mal. Sous
Louis XII, c'est un concert de bénédictions. La France se félicite des
impôts, qui sont modérés, de la police, qui est efficace, de la justice,
qui est juste. Le commerce lui-même, si exigeant, est satisfait. Depuis
saint Louis, pareil épanouissement ne s'était vu. Comme alors, ce fut
une douceur de vivre, en comparaison, peut-être, des temps si durs, legs
des guerres civiles et de l'invasion, par lesquels la France avait
passé. A ces moments-là on bénit le pouvoir. Sans doute, quand la France
ne court pas de grand péril extérieur, quand il n'y a pas au dedans de
factions qui la déchirent, elle se gouverne aisément. Elle a tout ce
qu'il faut pour être heureuse. La popularité de Louis XII a été due pour
une part à ces circonstances favorables. La monarchie française était
aussi, au jugement des contemporains, le meilleur gouvernement qui
existât alors. Elle était tempérée par ses propres traditions et le mode
de formation du royaume y répandait naturellement les libertés. Il
fallait respecter les coutumes et les franchises des provinces
nouvellement réunies, la Bourgogne, la Bretagne, et des privilèges à peu
près équivalents s'étendaient aux autres provinces. La France était
seule en Europe à offrir ce mélange d'unité et de diversité. Dans des
conditions politiques et sociales bien différentes de celles
d'aujourd'hui, les Français ont eu ainsi une existence enviable. Chaque
classe avait son statut, ses droits, mais aucune n'était fermée. On
accédait librement au clergé. Quant à la noblesse, la bourgeoisie s'y
poussait d'un mouvement continu et cette noblesse prenait l'habitude de
servir. Les droits seigneuriaux étaient de plus en plus limités et
régularisés, de moins en moins lourds. La loi sortait de la coutume. Et
l'ensemble formait une harmonie qu'admira Machiavel, venu d'un pays où
tout n'était que confusion. Entre les Français et leur gouvernement, qui
se rencontraient dans la ligne moyenne de la modération et du bon sens,
la convenance était parfaite. On comprend que la monarchie capétienne,
qui avait déjà résisté à tant d'orages, se soit si profondément
enracinée, que la France lui soit revenue à plusieurs reprises et lui
soit restée fidèle longtemps.
Il s'en faut pourtant de beaucoup que l'activité de Louis XII au dehors
ait été aussi heureuse. La guerre d'Italie, qu'il avait reprise, qui
gardait toujours le même charme, tourna plus mal encore que sous Charles
VIII. Après des débuts faciles, la France s'englua dans les
complications italiennes. Les alliances, les ligues, avec ou contre les
Espagnols, avec ou contre Maximilien, avec ou contre Jules II, se
nouaient et se dénouaient d'un jour à l'autre. Louis XII partageait le
royaume de Naples avec le roi d'Espagne, puis le partage entraînait la
brouille et nous étions vaincus à Cérignole. Associé un moment à
l'empereur et au pape contre la République de Venise, Louis XII entre
bientôt en conflit avec Jules II qui coalise contre la France
Maximilien, Ferdinand le Catholique, Henri VIII d'Angleterre, les
Suisses et la République de Venise. La France est aux prises avec toute
l'Europe d'alors. Malgré des prodiges de valeur militaire, malgré la
campagne de Gaston de Foix, aussi foudroyante que celle de Bonaparte,
malgré la victoire de Ravenne où le jeune capitaine périt, la France
finit par perdre l'Italie à la bataille de Novare (1513). Ce fut le
signal de l'invasion. Henri VIII débarqua une armée à Calais, la
terrible porte que gardait chez nous l'Angleterre, et prit Tournai. Les
Allemands, les Impériaux, parurent en France pour la première fois
depuis longtemps. Ils assiégèrent Dijon, accompagnés des Suisses devenus
nos ennemis: après avoir combattu pour leur liberté, les cantons
tournaient au militarisme. Heureusement la «furie des Français», célèbre
depuis Fornoue, inspirait une crainte salutaire. On acheta d'abord les
Suisses, qui avaient des goûts mercenaires, puis Henri VIII, qui trouva
que c'était de l'argent vite gagné. Louis XII s'étant réconcilié avec le
pape Léon X, les autres coalisés se dispersèrent. Le roi mourut peu
après cette alerte. Mais le signe était grave et on ne le comprit pas.
La France brillante et heureuse qui pleura le «père du peuple» oublia de
se dire ce qu'elle doit se dire toujours: «Souviens-toi que tu peux être
envahie.»