A cet endroit de notre histoire nationale, tournons la tête en arrière.
En trois siècles et demi, avec des moyens d'abord infimes, les Capétiens
sont arrivés à des résultats considérables. La France qu'ils ont formée
a déjà grande figure. Ce n'a pas été commode tous les jours. Il s'en
faut de beaucoup que nos rois aient fait tout ce qu'ils auraient voulu.
Parfois ils se sont trompés, n'étant pas infaillibles. Souvent aussi,
ils ont rencontré la résistance du dehors, et celle, non moins
redoutable, du dedans. Le sentiment de l'intérêt général n'était pas
plus répandu dans ces temps-là que de nos jours et les intérêts
particuliers ne s'immolaient pas plus volontiers qu'aujourd'hui.
Un concours de circonstances favorables avait permis de conjurer le
péril anglais et le péril allemand. L'Allemagne et l'Angleterre avaient
été divisées, diverties, rendues inoffensives par des luttes intérieures
auprès desquelles les nôtres n'étaient rien. Pour longtemps encore,
l'Allemagne est hors de cause. Il n'en est plus de même de l'Angleterre.
La folie furieuse des Plantagenets, l'agitation des barons pour obtenir
la Charte, le mécontentement, si tragiquement terminé, contre Edouard
II: ces circonstances avaient affaibli la royauté anglaise. Elles
avaient permis aux Capétiens de refouler dans le Sud-Ouest l'Etat
anglo-normand déchu de sa splendeur. Mais, de sa dernière crise, la
monarchie anglaise sortait plus forte. On eût dit qu'elle s'était
retrempée dans le régicide. L'Angleterre, avec Edouard III, a un
gouvernement. En outre, elle est devenue un pays d'industrie et de
commerce qui a besoin de marchés et de colonies. La France est à portée
de sa main et la France est riche. Un irrésistible instinct pousse à la
conquête l'Angleterre affranchie de ses dissensions.
La France est prospère: le butin de l'armée d'Edouard en témoignera. De
longues années d'organisation et de paix ont permis aux Français
d'accumuler des richesses. Michelet en convient: «L'état florissant où
les Anglais trouvèrent le pays doit nous faire rabattre beaucoup de tout
ce que les historiens ont dit de l'administration royale au quatorzième
siècle.» Laborieux, économes, paysans et bourgeois de France sont
toujours pareils à eux-mêmes. Ils ne se doutent pas que leur terre est
enviée, que les richesses ne se gardent pas toutes seules, que l'or
attire la conquête. Ils ne comprennent pas que certains sacrifices sont
utiles, qu'il ne faut pas lésiner sur la prime d'assurance nationale.
Dans ce pays riche, quel mécontentement contre les impôts! C'est presque
une révolution à la fin du règne de Philippe le Bel. Ses fils ont dû
céder sur la question d'argent. Toutefois, Philippe de Valois trouve
encore une brillante situation européenne, des alliés sur le continent,
des cousins qui règnent à Naples et en Hongrie, trois rois à sa cour,
dont celui de Bohême. Vraiment il semblerait que la France n'eût rien à
craindre. Quand Edouard reprend la vieille méthode anglaise, essaie de
liguer contre la France les princes d'Allemagne et des Pays-Bas,
Philippe VI, d'un geste, disperse cette coalition. Il est si bien parti
qu'il trouvera encore le moyen d'acquérir Montpellier et le Dauphiné,
d'où les fils aînés des rois de France prendront le titre de dauphins.
Le comte de Flandre est cette fois bon Français et ses Flamands,
insoumis, sont battus à Cassel (1328). L'Angleterre n'a pas d'alliés. Si
les marchands de laine anglais veulent entrer en France, il faudra
qu'ils se résignent à prendre eux-mêmes le harnois.
On voit la liaison des événements depuis Philippe le Bel. Le grand
conflit tourne toujours autour de la Flandre. Par la Flandre, l'Anglais
cherche à nous atteindre et nous cherchons à atteindre l'Anglais. On
n'éclaircit pas les causes de nos prochains désastres lorsqu'on accuse
Philippe de Valois d'avoir été un féodal, un réactionnaire entêté de
chevalerie. Edouard III, lui aussi, suivait les traditions, les symboles
et les usages chevaleresques: on lui «présenta le héron» avant son
départ pour la France et l'on sait son mot, à Crécy, sur les éperons du
petit prince Noir. C'était la part de la mode et de la littérature.
Si Philippe VI n'a eu qu'une armée féodale à opposer à l'armée anglaise,
c'est qu'il n'avait pu en avoir d'autre. Edouard III, par de longs
préparatifs, avait formé une armée presque moderne, munie d'artillerie,
de tout le nouveau matériel du temps. Ses soldats servaient
obligatoirement, portaient uniforme. La flotte de guerre, la défense des
côtes, les approvisionnements: tout avait été soigné. Les marchands
anglais n'avaient refusé aucun crédit.
Rien de pareil en France. De l'argent? Le contribuable crie. Philippe VI
dut essayer de s'en faire par des moyens médiocres et d'un rendement
douteux, par le pape et la promesse d'une croisade. La marine de
Philippe le Bel? Elle n'a plus d'équipages exercés et elle se délabre.
Le service militaire? Les communes s'en rachètent. La noblesse, qui le
doit, demande des indemnités. La France n'est pas dans de bonnes
conditions...
Plusieurs années se passèrent avant l'engagement décisif. Les
adversaires se tâtaient. Edouard III intervenait dans nos affaires,
celle de la succession d'Artois, celle de la succession de Bretagne.
Nous prêtions secours contre lui au roi d'Ecosse. Enfin la Flandre,
longtemps hésitante, se rangea du côté des Anglais. Edouard y trouva un
homme à lui, un grand brasseur de Gand, Jacques Artevelde, qui devint le
véritable maître du pays flamand. Les hostilités s'ouvrirent sur mer et
la flotte française paya des années d'incurie. Elle fut détruite en 1340
à la funeste bataille de l'Ecluse: la guerre de Cent ans a commencé par
ce désastre, par l'équivalent de Trafalgar. Désormais, l'Angleterre est
maîtresse des routes maritimes. Elle envahira la France où et quand elle
voudra.
Cependant cette campagne de Flandre tourna court. Edouard III craignit
de s'engager trop loin en pays français, et Philippe VI, sagement,
refusa la bataille. Un soulèvement populaire, où Jacques Artevelde
périt, rendit la Flandre moins sûre pour les Anglais. Ils tentèrent
alors une diversion par la Bretagne où Jean de Montfort revendiquait son
duché contre Charles de Blois, soutenu par la France. Guerre dynastique
en apparence mais où se manifestait le particularisme breton. Le roi
d'Angleterre prit le parti de Montfort: cette intervention ne le mena à
rien. L'attaque par les deux ailes, Flandre et Bretagne, avait échoué.
Alors il acheva ses apprêts, mit au point son armée et, la mer étant
libre, débarqua dans le Cotentin.
Ce fut l'invasion d'un pays sans défense. D'un trait, l'armée anglaise
traversa la Normandie, pillant les villes ouvertes. Elle remonta la
Seine, menaça Paris. Philippe VI, pendant ce temps, inquiétait l'ennemi
du côté de la Guyenne. Il remonta en hâte avec son armée et son approche
détermina Edouard, qui se sentait bien en l'air, exposé à une aventure,
à s'en aller au plus vite vers le Nord. Plusieurs fois sa retraite
faillit être coupée, tant qu'il dut se résoudre à faire tête, croyant
tout perdu. En somme, il redoutait l'armée française, il ne se fiait pas
assez à la supériorité de ses moyens. Il avait pourtant l'avantage de la
tactique et du matériel. Le calcul et l'organisation l'emportèrent sur
l'imprudence d'une vaine bravoure dans la fatale journée de Crécy: notre
principale force militaire y fut détruite (1346). Edouard III put
assiéger et prendre Calais. Pendant deux siècles, l'Angleterre gardera
cette «tête de pont».
Edouard III ne poursuivit pas ses avantages. La guerre coûtait cher, les
armées étaient peu nombreuses, ce qui rendait prudent. Une trêve,
plusieurs fois renouvelée, fut signée avec la France. Elle durait encore
lorsque Philippe VI mourut en 1350. La défaite de Crécy, la première
grande défaite de la royauté française, avait eu un effet détestable.
Elle tombait sur un mauvais terrain. Un historien a pu dire qu'à
l'avènement de Jean le Bon «la trahison était partout». L'obéissance,
nulle part. Déjà, un traître, le comte d'Harcourt, avait appelé Edouard
III dans le Cotentin: l'Anglais trouvait des intelligences ailleurs
qu'en Bretagne. Le roi Jean n'était sûr de personne, des féodaux moins
que des autres. Il essaya de s'attacher la noblesse par le sentiment de
l'honneur, exploita la mode, créa un ordre de chevalerie: ce qu'on prend
pour des fantaisies moyenâgeuses avait un sens politique. Ce Jean, qu'on
représente comme un étourdi, un agité romanesque et glorieux, se rendait
compte de la situation. Son autorité était compromise. Il n'hésita pas à
faire décapiter sans jugement un connétable, le comte d'Eu, qui avait
vendu aux Anglais la place de Guines. Mais il allait trouver un traître
dans sa propre famille. Charles le Mauvais, roi de Navarre, petit-fils
de Louis Hutin, s'estimait injustement évincé du trône de France. Lui et
les siens agitaient le pays par leurs intrigues et leurs rancunes. Jean
chercha vainement à le gagner par des procédés généreux. Charles le
Mauvais était puissant. Il avait des fiefs et des domaines un peu
partout en France, des partisans, une clientèle. Le parti de Navarre ne
craignit pas d'assassiner le nouveau connétable par vengeance: ce fut le
début des crimes politiques et de la guerre civile. Jean résolut de
sévir, de séquestrer les domaines du roi de Navarre, qui passa
ouvertement à l'Angleterre. Ce fut le signal de la reprise des
hostilités avec les Anglais (1355).
La lutte s'annonce mal pour la France. Le roi doit compter avec Charles
le Mauvais, perfide, presque insaisissable, sur lequel, par un beau coup
d'audace, il ne met un jour la main que pour voir une partie du royaume
s'insurger en sa faveur. Jean procède à des exécutions sommaires, fait
reculer les rebelles, mais n'ose, à tort, verser le sang de sa famille,
et se contente d'emprisonner le roi de Navarre qui lui demande pardon à
genoux: nous verrons bientôt reparaître le Mauvais, pire dans son
orgueil humilié. Cependant les troupes anglaises se sont mises en
mouvement. Elles envahissent et ravagent la France, cette fois celle du
Midi, et avancent par le Sud-Ouest. C'était le moment de la nouvelle
rencontre, inévitable depuis Crécy. Edouard III s'y était préparé.
L'argent lui manquait: l'Angleterre industrielle et commerçante en
emprunta, sur le monopole des laines, aux banquiers florentins. A la
France, surtout agricole, cette ressource faisait défaut. L'impôt seul
pouvait remplir le trésor et moins que jamais les Français étaient
d'humeur à payer des impôts tandis qu'ils se plaignaient des expédients
financiers auxquels la couronne était réduite. Jean dut s'adresser aux
Etats provinciaux pour obtenir des subsides et, en 1355, convoqua des
Etats Généraux. Là parut Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris.
Avertie par le chancelier des dangers que courait la France, l'assemblée
consentit à voter des taxes, mais à la condition de les percevoir par
des agents à elle et d'en contrôler l'emploi. Elle ajouta de sévères
remontrances au gouvernement sur la gestion des finances publiques. Que
les impôts soient votés et perçus par les représentants de ceux qui les
paient, le principe était bon. La monarchie l'acceptait. Elle avait
elle-même tant de difficultés à trouver de l'argent! Elle eût volontiers
laissé la tâche à d'autres. Mais les Etats tombaient mal. Ils ne furent
pas plus heureux que le roi. Une partie de la France était en rébellion.
La Normandie, l'Artois, la Picardie n'avaient pas voulu «députer» aux
Etats Généraux et refusèrent d'acquitter les taxes. L'assemblée de 1355
avait esquissé un gouvernement représentatif: il ne fut pas mieux obéi
que l'autre et l'anarchie en fut aggravée. Les Etats, devant le refus
des contribuables, remplacèrent les taxes sur le sel et sur les ventes
par un prélèvement sur le revenu qui fut accueilli de la même manière.
Cependant l'ennemi ravageait notre territoire. «La résistance aux impôts
votés par les Etats, dit Michelet, livrait le royaume à l'Anglais.»
Jean le Bon dut se porter à la rencontre de l'envahisseur avec des
troupes qui n'étaient ni mieux armées ni mieux instruites que celles de
Crécy. Ces dix ans avaient été perdus dans le mécontentement et les
dissensions. La France n'avait fait aucun progrès militaire. Sa seule
armée, l'armée chevaleresque et féodale, se battit selon des principes
qui ne valaient plus rien et recommença les fautes de Crécy. Cette fois
le désastre fut complet. A Poitiers, le roi Jean, qui s'était battu en
personne, la hache à la main, fut pris et emmené à Londres par les
Anglais (1356).
La véritable couleur de ces événements a été gâtée par un conteur exquis
et niais. Froissart ne s'arrête qu'aux coups d'estoc et de taille dont
se «renlumine» son récit. La réalité ne fut pas si romanesque. Dans un
pays où le désordre croissait depuis cinquante ans, la disparition du
roi créa une situation révolutionnaire. Le dauphin Charles, nommé
lieutenant du royaume, restait seul à Paris. Il devait, plus tard, être
un de nos meilleurs souverains. C'était alors un très jeune homme,
froid, d'aspect timide et chétif, précocement calculateur. Il n'eut pas
d'autorité dans Paris, déjà grande ville tumultueuse. On vit alors tous
les phénomènes de la «débâcle». A la nouvelle de la catastrophe de
Poitiers, on chercha les responsables. On accusa les nobles,
c'est-à-dire les militaires. On cria à la trahison. Le dauphin ayant
convoqué les Etats Généraux, l'assemblée commença, comme toutes les
assemblées en pareil cas, par nommer une commission d'enquête qui exigea
l'institution d'un conseil de surveillance auprès du dauphin et des
fonctionnaires publics, ainsi qu'un comité de l'armée, chargé
«d'ordonner pour le fait des guerres». C'était une tentative de
gouvernement parlementaire et, tout de suite, la politique apparut. Il y
eut un parti navarrais aux Etats. Une des requêtes présentées par la
commission tendait à mettre en liberté le roi de Navarre, illégalement
retenu.
Les choses, ayant pris ce tour, devaient vite empirer. Aux requêtes des
Etats, le dauphin avait répondu d'une façon dilatoire et demandé d'en
référer à son père. Cependant la confusion s'aggravait dans le pays. Les
Anglais et les Navarrais dévastaient les campagnes. Des bandes armées,
les grandes compagnies, se livraient au brigandage. Paris, qui
s'entourait en hâte de murs, s'emplissait de réfugiés qui répandaient
l'alarme et la fièvre. Plusieurs émeutes avertirent le dauphin qu'il eût
à céder aux Etats Généraux. Comme il disait plus tard: «Dissimuler
contre la fureur des gens pervers, quand c'est besoin, est grand sens.»
Il venait de rendre une ordonnance qui donnait satisfaction aux députés
sur plusieurs points, sauf sur celui du roi de Navarre, lorsque le roi
Jean fit savoir de Londres qu'une trêve étant signée avec l'Angleterre,
il n'y avait plus lieu de voter les impôts proposés par les Etats ni,
par conséquent, de tenir la session de Pâques. L'agitation de Paris
s'accrut et, dès lors, Etienne Marcel se comporta en véritable chef
révolutionnaire. Il fallait au mouvement l'appui d'un parti et d'un nom.
Un coup de main délivra Charles le Mauvais qui, par la complicité du
prévôt des marchands, vint à Paris et harangua le peuple. Cependant
Etienne Marcel faisait prendre à ses partisans des cocardes rouges et
bleues. Son plan était d'humilier le dauphin, de détruire son prestige
et ce qui lui restait d'autorité. Un jour, s'étant rendu au Louvre avec
une troupe en armes et suivi d'une grande foule, il adressa au dauphin
de violentes remontrances. Puis, sur un signe du prévôt, les deux
maréchaux, conseillers du jeune prince, qui se tenaient auprès de lui,
furent assassinés sous ses yeux. Le dauphin lui-même, couvert de leur
sang, fut coiffé par Etienne Marcel du chaperon rouge et bleu comme
Louis XVI le sera un jour du bonnet rouge.
Ces scènes révolutionnaires, qui ont eu, quatre cents ans plus tard, de
si frappantes répétitions, ne s'accordent guère avec l'image qu'on se
fait communément de l'homme du Moyen Age, pieusement soumis à ses rois.
On sait mal comment le dauphin, captif d'Etienne Marcel après la
sanglante journée du Louvre, réussit à s'échapper de Paris. Ayant
atteint l'âge de dix-huit ans, il prit le titre de régent et, réfugié en
Champagne, il obtint l'appui des Etats de cette province. Ce fut le
point de départ de la résistance. Beaucoup de députés aux Etats
Généraux, effrayés, avaient fui Paris. Ils tinrent à Compiègne une
assemblée qui se prononça pour le régent et lui accorda les ressources
nécessaires pour lever des troupes moyennant la promesse de réformes.
Aussitôt le dauphin commença l'investissement de Paris, Etienne Marcel
ayant refusé de se soumettre.
C'était la guerre civile, la dispute pour le pouvoir. Elle éveilla des
instincts éternels et «l'anarchie spontanée» éclata. Dans toute la
région qui entoure la capitale, dans le pays de Laon, d'Amiens, de
Beauvais, de Soissons, où le mouvement communal avait déjà revêtu,
jadis, les formes les plus violentes, ce fut une terrible Jacquerie.
Etienne Marcel accueillit avec joie, s'il ne l'avait provoquée, cette
révolte paysanne et s'entendit avec ses chefs. Mais les Jacques,
auxquels il prêtait la main, furent battus, presque par hasard, à Meaux.
Charles le Mauvais lui-même, pour ne pas s'aliéner les nobles qui
étaient dans son parti, s'associa à la répression et il y eut grand
massacre des révoltés. Avec la Jacquerie, Etienne Marcel perdait un
grand espoir. Il ne comptait plus que sur Charles le Mauvais auquel il
donna le titre de capitaine général de Paris, mais qui, devenu prudent,
négociait déjà avec le dauphin. En somme l'effroi qu'avait répandu la
Jacquerie rétablissait les affaires de la royauté. Paris, serré de près,
manquait de vivres et commençait à murmurer. On murmura plus encore
lorsque le prévôt des marchands eut appelé des Anglais dans la ville. Le
parti royaliste, terrorisé par des massacres après la fuite du régent,
releva la tête. Bientôt Etienne Marcel fut tué au moment où, selon la
légende, il plaçait lui-même les gardes qui devaient ouvrir les portes
de Paris au roi de Navarre: la dernière ressource du chef
révolutionnaire paraît en tout cas avoir été d'offrir la couronne à
Charles le Mauvais. Etienne Marcel finit comme un traître.
Jean Maillart et les bourgeois parisiens qui avaient mené cette
contre-révolution arrêtèrent les amis du prévôt et envoyèrent des
députés au régent qui reprit possession de la ville. On était en juillet
1358: les troubles duraient depuis près de deux ans. Les traces en
resteront longtemps dans les esprits. Lorsque le dauphin entra dans
Paris, un bourgeois, selon le récit de Christine de Pisan, s'approcha et
lui adressa des menaces. Le jeune prince empêcha qu'on lui fît du mal et
se contenta de lui répondre d'un mot à la Henri IV: «On ne vous en
croira pas, beau sire.» Le futur roi Charles, qui allait devenir Charles
le Sage, vivra sous l'impression de ces événements révolutionnaires
comme Louis XIV vivra sous l'impression de la Fronde.
La royauté était rétablie dans sa capitale, mais la guerre civile
n'avait pas arrangé les affaires de la France. L'état de guerre durait.
Les campagnes, à la merci des Anglais, foulées aux pieds, se défendaient
comme elles pouvaient: l'histoire du grand Ferré, si connue, illustre la
résistance du peuple à l'envahisseur, laisse pressentir Jeanne d'Arc.
Les «compagnies», les brigands, les bandes navarraises ajoutaient aux
calamités. Il fallait au royaume la paix d'abord. Celle qu'offrit
Edouard III était telle (le vieil Etat anglo-normand en eût été
reconstitué), que les Etats Généraux autorisèrent le régent à la
repousser. Alors Edouard III se prépara de nouveau à envahir la France
et cette menace eut un effet salutaire: Charles le Mauvais lui-même eut
honte de ne pas paraître bon Français et conclut un accord provisoire
avec le régent, tandis que les milices pourchassaient les grandes
compagnies. Edouard III, débarqué à Calais avec une puissante armée, se
heurta partout à des populations hostiles, à des villes qui
s'enfermaient dans leurs murs. Il parut devant Paris et les Français se
gardèrent de lui offrir la bataille. Las de battre un pays désert,
Edouard III, craignant un désastre, rabattit de ses exigences. On signa
en 1360 le traité de Brétigny qui nous laissait la Normandie mais nous
enlevait tout le Sud-Ouest jusqu'à la Loire. Le tribut de guerre, dit
rançon du roi Jean, fut fixé à trois millions d'écus d'or payables en
six annuités. Invasion, démembrement du territoire, indemnité écrasante:
tel fut le prix du «hutin» qui avait commencé aux dernières années de
Philippe le Bel pour s'épanouir dans les révolutions de Paris.
La nation française avait payé cher cinquante ans d'insubordination et
de désordre. Comment se relèverait-elle? Par les moyens contraires. Le
roi Jean, délivré, vécut encore quatre ans qu'il passa à nettoyer le
pays des brigands qui l'infestaient. Quand son fils Charles lui succéda
(1364), il s'en fallait de beaucoup que cet ouvrage fût fini. Un grand
règne de réparation et de restauration commençait. Charles V, qui fut
surnommé le Sage, c'est-à-dire le savant, celui qui sait, n'est pas un
personnage de Froissart. Il est dépourvu de panache. Il vit comme vivra
Louis XI, renfermé. Il calcule, médite, thésaurise, il suit un plan.
C'est un constructeur, l'homme dont la France a besoin. Il pansera ses
plaies, il la remettra à son rang en moins de vingt années.
Son idée, elle n'est pas difficile à saisir. La France ne peut pas se
résigner au traité de Brétigny ou bien elle renonce à vivre. Il faut que
l'Anglais sorte du royaume ou bien il finira par en devenir le maître.
Pour le chasser, deux conditions nécessaires: une armée d'abord, une
marine ensuite. D'armée, Charles V n'en a pas. Il est si loin d'en avoir
une que son célèbre et fidèle connétable, Duguesclin, n'a été d'abord
que le capitaine d'une de ces bandes qui guerroient un peu partout. Le
roi s'attache Duguesclin, rallie par lui quelques-unes des grandes
compagnies, en forme peu à peu des troupes régulières. Les Navarrais,
toujours poussés en avant par l'Angleterre, sont battus à Cocherel:
petite victoire, grandes conséquences. Le roi de Navarre comprend qu'il
n'a plus rien à espérer, que l'ordre revient, que le temps des troubles
est fini. Charles le Sage transige avec Charles le Mauvais, en attendant
mieux. Il transige partout, selon sa maxime qu'il faut savoir céder aux
gens pervers. Il transige même avec les aventuriers irréductibles des
grandes compagnies. Duguesclin, par un trait de génie, conduit les
réfractaires en Espagne, à la solde d'Henri de Transtamare, pour
combattre Pierre le Cruel soutenu par les Anglais. Après des péripéties
nombreuses, Henri de Transtamare l'emportera et sera un utile allié de
la France.
Pour libérer le territoire, il n'y avait qu'un moyen et Charles V, sage
et savant, homme de la réflexion et des livres, le comprit. C'était que
l'Anglais ne fût plus maître de la mer. Dès que les communications entre
l'île et le continent cesseraient d'être assurées, les armées anglaises,
dans un pays hostile et qui supportait mal leur domination, seraient
perdues. Créer une marine: oeuvre de longue haleine, qui veut de la
suite, de l'argent, et il a toujours été difficile d'intéresser le
Français terrien aux choses de la mer. Charles V prépara de loin notre
renaissance maritime et comptait, en attendant, sur la flotte de ses
alliés d'Espagne. Encore le succès supposait-il que l'Angleterre
négligerait la sienne. On ne s'expliquerait pas la rapidité de la
revanche prochaine si l'Angleterre, à son tour, n'avait fléchi. Sur la
fin du règne d'Edouard III, elle s'est fatiguée de son effort. Son
régime parlementaire, déjà né avec la Charte des barons, s'est
développé. La Chambre des Communes est séparée de la Chambre des Lords,
elle a des sessions régulières, comme en voulaient nos Etats Généraux,
et les Communes, de moins en moins volontiers, votaient des taxes pour
la guerre. Au chancelier qui leur demandait si elles voulaient la paix
perpétuelle, les Communes répondaient: «Oui, certes.» L'Angleterre se
relâchait de sa vieille ténacité.
Alors, ayant noué des alliances de terre et de mer, Charles V écouta
l'appel des populations cédées et dénonça le traité de Brétigny. La
campagne, menée par Duguesclin, consistait à user l'ennemi, usure qui
devint plus rapide quand la flotte anglaise eut été battue et détruite
par les Espagnols devant La Rochelle. Les conditions de la lutte
changeaient. Des corsaires français ou à la solde de la France
inquiétaient les convois et parfois les ports de l'ennemi. Edouard III,
alarmé, voulut frapper un coup, mais il lui fallut un an pour envoyer en
France une nouvelle armée. La consigne fut de lui refuser partout le
combat, de ne pas retomber dans les fautes de Crécy et de Poitiers.
Cette armée anglaise allait à l'aventure, cherchant un adversaire qui se
dérobait. Elle alla finir, exténuée, presque ridicule, à Bordeaux,
tandis que château par château, ville après ville, les provinces du
Sud-Ouest étaient délivrées. Charles V eut d'ailleurs soin d'entretenir
leur patriotisme par l'octroi de nombreux privilèges. Il usa en
particulier de l'anoblissement, l'étendit et le facilita, car il va sans
dire que la noblesse n'a jamais pu se recruter que dans la roture, comme
le militaire se recrute dans le civil.
Edouard III, découragé, finit par accepter des pourparlers de paix.
Charles V voulait l'évacuation complète du territoire, sans oublier
Calais. L'Angleterre refusa et la guerre reprit. Le roi de France avait
profité de cette trêve pour réaliser son grand projet: la création d'une
marine. On chercherait en vain ailleurs que dans des ouvrages spéciaux
des renseignements sur cette partie essentielle de l'oeuvre de Charles
le Sage. «Pour avoir de l'argent, il usa de tous les moyens, menaça,
flatta les Etats Généraux, conduisit lui-même les députés visiter les
navires et établissements pour les intéresser au développement de sa
marine; il eut les fonds qu'il voulut et les employa avec une stricte
économie, un sens précis de l'objectif à atteindre», dit M. Tramond dans
son _Manuel d'histoire maritime de la France_. Peu de lignes éclairent
mieux sur le caractère éternel de l'art de gouverner. Charles le Sage,
pour donner aux Français le sens de la mer, n'a pas procédé autrement
qu'on ne ferait de nos jours.
Si Charles V avait vécu dix ans de plus, il est probable que Jeanne
d'Arc eût été inutile: il n'y aurait plus eu d'Anglais en France. A la
fin de son règne, les rôles étaient renversés. Nos escadres, commandées
par l'amiral Jean de Vienne, émule sur mer de Duguesclin, ravageaient
librement les côtes anglaises. Nos alliés espagnols entraient jusque
dans la Tamise. En France, les Anglais ne possédaient plus que Bayonne,
Bordeaux et Calais. Leur expulsion complète n'était plus qu'une question
de temps car leurs affaires intérieures allaient mal. Edouard III et le
prince Noir étaient morts. Richard II avait treize ans et sa minorité
devait être tumultueuse: déjà Wiclef avait annoncé la Réforme, le
commerce souffrait et une Jacquerie, plus terrible que celle qu'on avait
vue chez nous, allait venir. Mais il semblait que la fortune fût lasse
d'être fidèle à la France comme elle l'avait été pendant trois cents
ans. Par la mort de Charles le Sage (1380), nous allions retomber dans
les faiblesses d'une minorité, suivie d'une catastrophe épargnée
jusque-là à la monarchie capétienne: à peine majeur, le roi deviendrait
fou.
Avant de raconter ces événements et pour en faciliter l'intelligence, il
faut préciser quelques points de la politique de Charles V. Il avait
pris le royaume dans un état révolutionnaire. Il y avait rétabli
l'autorité royale à force d'habileté. Pendant quelques années, les Etats
Généraux avaient été à peu près les maîtres. Charles V les écarta
doucement, tout en gardant pour la monarchie l'organisation financière
qu'ils avaient mise sur pied. Pour dire brièvement les choses, les Etats
Généraux avaient voulu donner un caractère régulier à l'impôt voté par
eux. Les «aides» perdaient ainsi leur caractère de droit féodal réclamé
par le roi comme seigneur dans son domaine et comme suzerain dans le
reste du royaume. Les aides, grâce aux réformes demandées par les
assemblées, tendaient à devenir des taxes d'Etat. Charles V garda la
réforme, la rendit permanente, espaça puis écarta les Etats Généraux qui
auraient pu défaire ce qu'ils avaient fait. Il fallait, pour réussir un
pareil escamotage, sa patience, sa subtilité et aussi le prestige d'une
gestion économe: les millions du trésor qu'il laissa en mourant valaient
tous les contrôles aux yeux de la bourgeoisie française. Ce progrès de
l'administration était à la base de notre revanche sur les Anglais. Il
était fragile. Une mauvaise politique l'aura vite compromis, et les
circonstances allaient se conjurer pour nous rejeter dans le désordre.
Les hommes les plus habiles ne peuvent pas tout calculer. Un des grands
enseignements de l'histoire, c'est que des mesures bonnes, judicieuses à
un moment donné et que les gouvernements ont été félicités d'avoir
prises, produisent parfois des circonstances aussi funestes
qu'imprévues.
La monarchie restait fidèle à la coutume des apanages. En somme, cette
coutume semblait offrir plus d'avantages que d'inconvénients. Elle
assurait la concorde et l'harmonie entre les fils de France. Les
domaines momentanément détachés de la couronne y revenaient
régulièrement. Aussi Jean le Bon, ayant acquis la Bourgogne par
héritage, l'avait-il donnée en apanage à son fils Philippe. Charles V,
tout à son grand dessein contre les Anglais, imagina d'y faire servir
son frère le duc de Bourgogne et d'arracher définitivement la Flandre à
l'influence anglaise en la rapprochant de la France par l'intermédiaire
bourguignon. Dans cette idée, le duc Philippe avait épousé l'héritière
du comté de Flandre et, pour faciliter ce mariage, Charles V avait
consenti à rendre aux Flamands les conquêtes de Philippe le Bel, Lille,
Douai et Orchies. Il comptait bien que cette Flandre française, suivie
de l'autre, retournerait un jour au royaume, et, en attendant, le duché
de Flandre-Bourgogne envelopperait Calais, pousserait notre influence
vers l'Allemagne et les Pays-Bas. Ce plan semblait irréprochable.
Pourtant il advint dans la suite le contraire de ce qu'avait calculé la
sagesse de Charles V. Loin d'assimiler la Flandre, la Bourgogne fut
aspirée par elle. Cette Flandre, elle était plus que réfractaire: elle
conquérait qui croyait l'avoir conquise. Ainsi la maison de Bourgogne,
par ses possessions flamandes, s'écartera de plus en plus de la France.
Elle en deviendra une des pires ennemies avec Jean sans Peur et le
Téméraire.
Dans ce triste quatorzième siècle, plein de fureurs et de folies, le
règne de Charles V est une oasis de raison. Partout ailleurs, démences
et révoltes. Charles VI, Richard II et leurs oncles sont bien de la même
époque, comme en sont Artevelde, Etienne Marcel et Rienzi. De respect
pour l'autorité, il n'y en a guère. L'Angleterre donne l'exemple des
détrônements et du régicide, des sujets de tragédie pour Shakespeare. De
tous les pouvoirs, le plus haut, le pouvoir spirituel, celui de la
papauté, n'existe pour ainsi dire plus. Il y a un schisme dans l'Eglise,
deux papes en guerre, l'un à Rome, l'autre à Avignon. On dispute quel
est le vrai. Ni l'un ni l'autre n'est vénéré.
A la mort de Charles V, la France était bien près de retomber dans les
agitations. Il y avait de fâcheux symptômes en Bretagne, en Flandre.
C'est dans ces conditions que les périls d'une minorité allaient encore
être courus.
A peine le sage roi eut-il disparu que les oncles de Charles VI se
querellèrent pour la régence. Mauvais début. Dangereux spectacle. Il
fallut l'arbitrage d'une assemblée de dignitaires et de membres du
Parlement qui donnèrent la tutelle aux quatre ducs, ceux d'Anjou, de
Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Combinaison détestable: dans cette
république de princes, le duc d'Anjou ne songeait qu'à son héritage de
Naples, le duc de Bourgogne à son héritage de Flandre. Le pouvoir
redevenait faible et, de plus, il était divisé. Les illustres
collaborateurs, les bons conseillers de Charles V étaient morts, comme
Duguesclin, ou disgraciés par les ducs. Il n'en fallut pas davantage
pour réveiller l'esprit révolutionnaire qui s'était déjà manifesté avec
Etienne Marcel.
Dès que les régents voulurent lever des impôts, des émeutes éclatèrent à
Paris. Le Conseil, avide de popularité, céda tout de suite. Aussitôt,
les villes de province, encouragées, opposèrent la même résistance. Le
Conseil en appela aux Etats pour voter les aides: tout le système de
Charles V était détruit sans que l'appel aux Etats eût donné de
meilleurs effets que pendant la captivité du roi Jean. On sentit que le
gouvernement était sans force. Il fut bravé un peu partout. Rouen,
Amiens, le Languedoc se soulevèrent. Tandis que le duc d'Anjou châtiait
Rouen, Paris s'insurgeait de nouveau, et plus violemment. Le peuple
pillait l'Arsenal, s'armait, enlevait vingt mille maillets de fer: ce
fut la sédition des Maillotins. Il fallut revenir sur Paris où les
bourgeois, effrayés par les excès des mutins, négocièrent avec les
régents. Cependant les troubles persistaient en France. A tort ou à
raison, le duc de Bourgogne déclara que le foyer de la révolution était
chez les Gantois insurgés contre leur comte, son beau-père. Une
expédition fut conduite en Flandre et le jeune roi y prit part. Charles
V avait laissé une armée solide: elle travailla pour l'héritage du duc
de Bourgogne. Les Flamands furent écrasés à Rosebecque. Cependant il
fallut revenir au plus vite pour réprimer à Paris une nouvelle révolte
des Maillotins. Cette fois les troupes royales entrèrent «les glaives au
poing». La répression fut sévère et, pendant trois semaines, les cours
martiales prononcèrent des exécutions (1382).
L'oeuvre de Charles V sombrait dans ces désordres. Par bonheur,
l'Angleterre, au même moment, sous un roi pareillement trop jeune,
l'étourdi Richard II, n'était pas moins troublée: le duc de Bourgogne,
qui avait de l'esprit politique, quoiqu'il l'appliquât surtout à ses
propres affaires, ne se trompait peut-être pas quand il disait que les
révolutions se tenaient et se répandaient d'un pays à l'autre. Tandis
qu'apparaissaient ces symptômes inquiétants, Charles VI atteignit sa
majorité. Ses intentions étaient bonnes. Il rappela les conseillers de
son père, qu'on appelait par dérision les marmousets. Jean de Vienne,
Clisson vivaient encore. Avec eux, il entreprit d'achever la libération
du territoire. Mais le jeune roi n'avait pas la prudence de Charles V:
il voulut en finir d'un coup avec l'Angleterre, l'envahir, recommencer
Guillaume le Conquérant. Depuis sept ans, la flotte, faute d'argent et
de gouvernement, avait été négligée. L'expédition, par le mauvais
vouloir des ducs, ne fut pas prête à temps. Elle ne partit jamais. Mis
sur leurs gardes, les Anglais, qui ne pouvaient guère mieux que cette
diversion, excitèrent la Bretagne. C'est en allant châtier le parti
anglais de Montfort que Charles VI fut frappé de folie dans la forêt du
Mans (1392).
Le roi fou: étrange et funeste complication. Ailleurs, le malheureux eût
été déposé. La France le garda avec une curieuse sorte de tendresse, par
respect de la légalité et de la légitimité, chez certains avec l'idée
secrète que cette ombre de roi serait commode et laisserait bien des
licences. Les oncles se hâtèrent de revenir. La France, en effet, va
être libre, libre de se déchirer dans les guerres civiles.
Toute guerre civile est une guerre d'idées où se mêlent des intérêts.
Dans le drame qui commence, il y a la querelle du schisme,
l'intervention auprès des deux papes de l'Université de Paris, la grande
puissance intellectuelle de la France d'alors, la grande remueuse des
esprits, forte de son ancienneté, de son éclat et de ses privilèges,
mi-cléricale et mi-laïque, presque internationale par la foule des
étudiants étrangers qu'elle attirait. La papauté étant divisée,
l'Université prit le rôle d'arbitre du conflit et, pour forcer les deux
papes rivaux à céder, décida de sa propre autorité qu'il ne convenait
plus d'obéir ni à l'un ni à l'autre. Cependant la monarchie française
continuait à soutenir le pape d'Avignon. Cette politique était celle du
duc d'Orléans, frère du roi fou, et nouveau venu dans le conseil de
régence où les autres ducs avaient dû l'accueillir à regret. Que Louis
d'Orléans, dans ce conseil de princes, ait représenté l'intérêt de la
France et la tradition nationale, il n'en faut pas douter. «On ne peut
nier, dit Michelet, que le parti d'Orléans ne fût le seul qui agît pour
la France et contre l'Anglais, qui sentît qu'on devait profiter de
l'agitation de ce pays, qui tentât des expéditions». Louis d'Orléans eut
contre lui l'Université, à cause de l'affaire du pape; les contribuables
parce que, pour continuer Charles le Sage, il fallait lever des impôts,
enfin le duc de Bourgogne, parce que ce prince, par ses possessions de
Flandre et des Pays-Bas, se trouvait engagé dans un système qui n'était
plus français. Ce nouveau duc, Jean sans Peur, cousin germain du roi et
du duc d'Orléans, n'était déjà plus des nôtres, il était nationalisé
flamand. Sous les apparences d'un Français, il y avait un étranger au
conseil de régence. Il était désigné pour rallier les mécontents.
Entre Louis et Jean sans Peur, ce fut d'abord une lutte sourde. Ce que
faisait Orléans, Bourgogne le défaisait. Orléans établissait des taxes:
elles étaient supprimées par Bourgogne. Moyen de popularité facile.
Moyen aussi de ménager l'Angleterre, comme la politique permanente des
Flamands le voulait. Le roi anglais, Richard II, était devenu pour nous
un ami. Il avait épousé la fille de Charles VI. Et il était trop occupé
des séditions de son royaume pour reprendre la guerre en France. Ce fut
une des raisons de sa chute, non la seule, car il fut imprudent et
extravagant avec ses Anglais et leur Parlement, si difficiles à
gouverner. Richard II subit le sort d'Edouard II, à qui l'Angleterre
reprochait aussi de lui avoir donné une reine française. Richard fut
détrôné par son cousin Henri de Lancastre, puis assassiné. A la place
d'un brouillon inoffensif, l'Angleterre avait un roi qui serait et notre
adversaire et le père d'Henri V, l'homme d'Azincourt, un ennemi encore
plus cruel que ne l'avait été Edouard III. L'action discrète de Jean
sans Peur favorisa Lancastre contre l'intérêt de la France.
En somme, dans le gouvernement des ducs, l'influence bourguignonne
l'emportait toujours. C'était elle qui menait l'Etat français. Il
fallait que Louis d'Orléans, pour être aussi puissant que son cousin,
eût comme lui des possessions hors de France. Il acquit le Luxembourg
d'où il surveillait les Pays-Bas. Le duc de Bourgogne se sentit menacé
et ne songea plus qu'à supprimer son rival. Un soir de 1407, il fit tuer
son cousin dans une rue de Paris.
L'assassinat du duc d'Orléans coupa la France en deux. Il cristallisa
les partis et fut le signal de la guerre civile. De part et d'autre, on
alla chercher des auxiliaires où l'on put en trouver, même anglais. Le
parti d'Orléans amena les terribles Gascons du comte d'Armagnac. Le nom
d'Armagnac lui en resta, opposé aux Bourguignons. Les ducs de Bourgogne
n'avaient cessé de flatter Paris. Paris se prononça pour eux.
L'Université, toujours passionnée par l'affaire du schisme, toujours
opposée au pape «français», le pape d'Avignon, celui du duc d'Orléans,
devint bourguignonne et justifia le crime de Jean sans Peur. Il y eut là
des mois d'agitation inouïe, une agitation de parole et de plume comme
dans toutes les grandes affaires qui ont divisé la France. L'Université
disputeuse se grisait et, de même qu'elle voulait donner un statut à
l'Eglise, elle voulut donner des lois à la France. Le duc de Bourgogne
songeait-il à imiter Henri de Lancastre, à prendre la couronne? Il ne
semble pas. De même qu'Etienne Marcel l'avait offerte à Charles de
Navarre, l'Université la lui offrait: il répondit qu'il n'était pas
capable de gouverner si grand royaume que le royaume de France.
Peut-être se contentait-il de favoriser chez nous le désordre: ses
intérêts et son coeur étaient aux Pays-Bas.
Jean sans Peur, s'il était dilettante, put jouir du prompt embarras de
l'Université, de ces docteurs, de ces disputeurs de profession, chargés
tout à coup, par le triomphe de la parole, d'un mandat politique.
L'Université demanda le concours du Parlement: la suprême cour de
justice ne voulut pas sortir de son rôle, ces hauts magistrats ne
voulurent pas se compromettre dans une aventure. L'Université ne fut pas
arrêtée par ce refus. Elle était poussée par son orgueil et par son
prolétariat, ses étudiants pauvres, ses moines mendiants. Ces
intellectuels entreprenaient une révolution et, comme il leur fallait
des exécutants, ils trouvèrent pour alliée la vieille, puissante et
violente corporation de la boucherie. Voilà le carme Eustache en
compagnie de Caboche, les théologiens avec les écorcheurs, l'Université
de Gerson la main dans la main des émeutiers. L'imprudente théologie fut
vite dépassée par les cabochiens. Comme sous Etienne Marcel, Paris vit
des scènes révolutionnaires (1413). La Bastille, construite par Charles
le Sage pour surveiller la capitale, fut assiégée par le peuple: il y
aura, le 14 juillet 1789, un vague souvenir de cet assaut lorsque
l'émeute se portera contre la vieille forteresse devenue inoffensive et
désarmée. Enfin les insurgés, conduits par un médecin, voulurent
s'emparer de la famille royale. L'hôtel Saint-Paul fut forcé à plusieurs
reprises et les «traîtres» que le peuple réclamait enlevés sous les yeux
du jeune dauphin, quelques-uns massacrés. Le duc de Bourgogne assistait
à ces violences qui étaient l'oeuvre de ses partisans. On ne l'écouta
plus quand il essaya de les modérer. C'était la Terreur. Pour l'apaiser,
le duc de Berry conseilla de promulguer l'ordonnance qu'on appelle la
grande ordonnance cabochienne et qui mettait bout à bout les réformes
demandées ou réalisées depuis un demi-siècle. Ce n'était pas assez pour
contenter les écorcheurs et les excès continuèrent. Mais l'Université et
les bourgeois commençaient à trembler devant les terroristes. Dès lors
la réaction ne tarda plus. Les Armagnacs en furent l'instrument et Jean
sans Peur, compromis avec les cabochiens, dut s'enfuir.
Un désastre national fut encore le prix dont ces désordres se payèrent.
Le nouveau roi anglais, Henri IV, menait fermement l'Angleterre. Contre
la Jacquerie, les lollards, le puritanisme naissant, il la gouvernait
avec les propriétaires et l'Eglise établie. Son fils Henri V, qui lui
succéda bientôt, reprit les desseins d'Edouard III, releva sa marine et
débarqua une armée devant Harfleur, qui fut pris après un siège d'un
mois: il n'y avait plus, pour l'arrêter, de marine ni d'armée
françaises. Avec Harfleur, l'Angleterre tenait notre grand arsenal
maritime, l'embouchure de la Seine, la Normandie. Comme pour prouver
qu'il n'avait rien à craindre, Henri V remonta lentement vers sa base de
Calais, trouvant partout la complicité bourguignonne. La France fût
restée inerte sans sa chevalerie. On peut déplorer la témérité,
l'imprévoyance de cette noblesse qui alla, comme à Crécy et à Poitiers,
se faire massacrer à Azincourt (1415). Du moins, elle fut patriote:
quelques Bourguignons se mêlèrent aux rangs des Armagnacs qui eurent
l'honneur de provoquer la résistance à l'envahisseur. Et surtout de quoi
se plaindre? Nous n'avions plus d'autres soldats que ces gentilshommes
imprudents.
Le désastre d'Azincourt ne ranima pas la France: elle se dissolvait. Par
un autre malheur, les chances de l'avenir reculèrent. En quelques mois,
trois dauphins moururent. Seul resta le quatrième fils de Charles VI, un
enfant. La longue incapacité du roi fou ne finirait que pour une
nouvelle minorité: Henri V pouvait se proclamer roi de France.
D'ailleurs les Français se battaient entre eux devant l'ennemi. La reine
elle-même, la Bavaroise Isabeau, avait passé au duc de Bourgogne, de
plus en plus populaire parce que son parti était celui de la paix à tout
prix avec les Anglais. Bientôt les Bourguignons ouvrirent à Jean sans
Peur les portes de Paris. Ce fut une terrible revanche pour les exilés,
pour les vaincus des journées cabochiennes qui revinrent avides de
vengeance. Des milliers de personnes du parti armagnac avaient été
arrêtées: il ne fut pas difficile de réveiller la furie des écorcheurs
et de la foule. A deux reprises, des massacres eurent lieu dans les
prisons. Etrange ressemblance de ces scènes avec celles de septembre
1792. Plus étrange encore le soin des historiens de ne pas la marquer,
comme si la révolution du dix-huitième siècle avait été un phénomène
miraculeux ou monstrueux, mais unique et gigantesque, au lieu d'être un
épisode à sa place dans la suite de nos crises et de nos renaissances,
de nos retours à l'ordre et de nos folies.
Jean sans Peur finit par rétablir un peu d'ordre dans Paris, mais la
France était dans le chaos. La confusion des idées était extrême. Il n'y
avait plus de gouvernement. Le duc de Bourgogne tenait en son pouvoir le
roi fou, parlait en son nom et avait pour complice la reine Isabeau,
l'indifférente et obèse Bavaroise. Le dauphin Charles s'était retiré
avec ses partisans au sud de la Loire. Cependant Henri V procédait
méthodiquement à la conquête de la France, prenait Rouen et s'installait
en Normandie. On reprochait à Jean sans Peur de trahir. Sans doute ne
voulut-il pas conclure avec l'Angleterre une paix qui ne pouvait être
que honteuse et s'exposer à la protestation du dauphin: l'âme de la
résistance nationale se fût réfugiée chez le futur roi. Jean chercha
donc à se rapprocher du jeune prince. Deux entrevues eurent lieu. A la
seconde, à Montereau, une altercation éclata. Le duc de Bourgogne fut
assassiné, ainsi que lui-même jadis avait fait tuer le duc d'Orléans
(1419).
Ce nouveau crime politique, commis en présence du dauphin bien que
celui-ci ne l'eût pas commandé, précipita la fin du drame. Comme jadis
le parti d'Orléans, le parti bourguignon cria vengeance, en appela au
pays. Cette vengeance, le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon,
l'exerça contre la France. Il la livra à Henri V, qui épousa une fille
de Charles VI et qui deviendrait roi de France à sa mort, les deux
couronnes devant alors être confondues. Ainsi la France était conquise
par l'Angleterre, elle perdait son gouvernement national puisque le
dauphin Charles, le «soi-disant dauphin», était déchu de ses droits au
trône par un document signé de Charles VI privé de ses dernières lueurs
de raison. Dans ces mots «soi-disant dauphin» il y avait une imputation
terrible: celle que Charles VII n'était pas le fils de son père. Tel fut
le honteux traité de Troyes (20 mai 1420). Plus honteuse l'acceptation
de l'Université, du Parlement, de tous les corps constitués de France.
La signature de Charles VI étant nulle, les Etats Généraux consentirent
à donner la leur. Paris même, ce fier Paris, acclama Henri V, «moult
joyeusement et honorablement reçu». Henri V s'empressa de prendre
possession de la Bastille, du Louvre et de Vincennes. De ces
forteresses, un roi étranger commanderait les Parisiens. Voilà ce que
les révolutions leur avaient apporté: elles sont la seule cause de cet
incroyable abaissement. La misère, la famine étaient telles, à la suite
de ces longs désordres, que Paris, après avoir perdu le sens national
dans ses disputes, avait perdu la dignité.
Neuf années s'écoulèrent pendant lesquelles il n'arriva pour la France
qu'un événement heureux. En 1422, Henri V était mort prématurément, deux
mois avant Charles VI. C'est-à-dire que l'Anglais n'eut pas l'héritage
que lui réservait le traité de Troyes. Il ne fut pas roi de France. Il
ne fut pas sacré à Reims. Il laissait un fils de neuf mois qui ne
pouvait, lui non plus, recevoir la consécration et prononcer le serment
d'où le pouvoir légitime découlait. Ce fut, pour la cause de Charles
VII, pour la cause nationale, une chance inestimable: la voie restait
libre. On comprend l'importance que Jeanne d'Arc, avec une intuition
merveilleuse, attacha à faire sacrer le dauphin sans délai.
De 1422 à 1429, l'héritier de la couronne de France, proscrit, dénué de
ressources, reconnu par un petit groupe de fidèles seulement, erre dans
les parties de son royaume qui ne sont pas occupées par les Anglais.
Encore le vrai roi n'y a-t-il guère d'autorité. Il est le «roi de
Bourges», où il réside ordinairement. Cette chétive royauté est bien
nominale. Charles VII ne peut même pas lever des soldats. Il n'a avec
lui que quelques bandes d'Armagnacs, quelques Ecossais qu'il paie, quand
par hasard il a de l'argent. Charles VII, qui ne peut aller à Reims
occupé par les Anglais, n'est que le dauphin. Il n'est qu'un prétendant.
Ses droits sont contestés. Sa naissance l'est elle-même. Comment peut-on
être sévère pour les hésitations et les faiblesses de ce malheureux
jeune homme de vingt ans, si mal préparé à sa tâche (il était le
quatrième fils du roi fou), si mal soutenu par un pays démoralisé, si
mal entouré que ses conseillers se disputaient entre eux, comme il
arrive dans les affaires qui ne vont pas bien et où l'on s'aigrit?
Charles VII tenta ce qu'il put: une réconciliation avec le duc de
Bourgogne, qui échoua; un mariage, qui réussit, avec la fille du duc
d'Anjou. Il avait le sentiment d'un rôle national à remplir, seul moyen
de retrouver sa couronne. Les ressources matérielles lui manquaient
autant que le ressort moral et toutes ses petites entreprises militaires
étaient vouées à l'échec. Devant l'Angleterre victorieuse, devant la
puissante maison de Bourgogne, le roi de Bourges se sentait écrasé. Le
régent anglais, le duc de Bedford, avait entrepris la soumission
méthodique de la France. Orléans assiégé était sur le point de succomber
après une belle et longue défense, après quoi les Anglais eussent été
les maîtres de l'Ouest et du Centre. La cause de Charles VII semblait
perdue. Il songeait à se retirer dans le Dauphiné. D'autres lui
conseillaient de quitter la France.
Tout allait changer en quelques semaines. La résistance d'Orléans avait
fini par forcer l'attention du pays, par le réveiller. Orléans, c'était
un symbole. L'assassinat du duc d'Orléans par le duc de Bourgogne, la
captivité de Charles d'Orléans, le fils de la victime, le touchant et
pur poète, vingt-cinq ans prisonnier à Londres: autant de souvenirs,
d'images, d'émotions. Orléans était la ville du parti d'Orléans, du
parti national, la ville ennemie des Bourguignons et des cabochiens. Les
histoires héroïques de son siège coururent la France. Elles allaient
jusqu'aux limites de Champagne et de Lorraine, dans ce village de
Domremy où Jeanne d'Arc entendait ses saintes. Et les voix lui disaient
ce qu'il fallait faire, ce que nous voyons distinctement aujourd'hui,
mais ce que le plus grand des politiques, vivant en ce temps-là, n'eût
peut-être vu que pour le juger impossible: «Délivrer Orléans et sacrer
le dauphin à Reims.»
C'était la mission de Jeanne d'Arc et elle l'a remplie. Pour la France,
c'était le salut. D'un consentement universel, il n'est dans aucun
temps, dans aucun pays, aussi pure héroïne, récit plus merveilleux. Nul
ne pourra l'entendre que ses yeux ne s'emplissent de larmes. Ce que nous
voulons montrer ici, c'est comme le sublime épisode de Jeanne d'Arc
entre harmonieusement dans l'histoire de France, continue le passé et
prépare l'avenir.
Jeanne d'Arc a aujourd'hui moins de sceptiques qu'elle n'en trouva de
son temps. Dès le jour où une force mystérieuse poussa cette jeune fille
de dix-huit ans à quitter son père, sa mère et son village pour sauver
la France, les objections ne manquèrent pas. Jamais elles ne la
découragèrent. Ceux qui crurent en elle, le peuple le premier, eurent
raison contre les raisonneurs. Et ceux-là mêmes qui n'avaient pas la
foi, mais qui voulaient le bien du royaume, se dirent qu'après tout les
affaires étaient si bas qu'on ne risquait rien à essayer ce concours
providentiel. La cause du dauphin ne pouvait plus compter que sur un
miracle. Et ce miracle, la France l'attendait, car à peine Jeanne d'Arc
fut-elle partie de Vaucouleurs pour se rendre auprès de Charles VII, que
son nom vola de bouche en bouche et rendit courage aux assiégés
d'Orléans.
Du point de vue le plus terrestre, du point de vue politique, ce qu'il y
a d'incomparable chez Jeanne d'Arc, c'est la justesse du coup d'oeil, le
bon sens, la rectitude du jugement. Pour sauver la France créée par ses
rois, confondue avec eux, il fallait relever la royauté. Pour relever la
royauté, il fallait rendre confiance et prestige à l'héritier qui
finissait par perdre espoir, et peut-être doutait de sa naissance même.
C'est pourquoi la première rencontre de Jeanne et de Charles VII est si
émouvante. Le geste de Jeanne, reconnaissant le dauphin qui la met à
l'épreuve, et tombant à ses genoux, est décisif. Le principe sauveur, la
monarchie, est désigné. A l'homme, au roi légitime, la confiance en
lui-même est rendue.
Elle fut rendue à tous. Il n'était pas rare que les militaires et les
politiques qui aimaient le mieux Jeanne d'Arc ne voulussent pas
l'écouter. Presque toujours c'était elle qui avait raison, ses
pressentiments étaient vérifiés et elle dégageait un tel esprit de
tranquille certitude que les gens faisaient sans effort ce qu'elle avait
dit. Ainsi fut levé le siège d'Orléans (8 mai 1429). Puis, sans perdre
une minute, n'écoutant pas les avis, intéressés ou désintéressés, des
faux sages, Jeanne conduisit le roi à Reims. La vraie sagesse était de
suivre son inspiration. D'enthousiasme, les Anglais, qui essayaient de
barrer le passage, furent bousculés à Patay. D'enthousiasme, Troyes fut
pris. Les gouverneurs bourguignons, effrayés par ce mouvement populaire,
ne recevant pas de secours de Bedford, ouvrirent les portes de Châlons
et de Reims. Le dauphin y fut sacré solennellement, selon les rites. Dès
lors, le petit prince anglais ne pouvait plus être en France qu'un faux
roi.
La France, après le sacre, retrouvait, avec sa monarchie, la condition
de son indépendance et l'instrument de son salut. Mais tout ce qui
pouvait se faire par miracle était fait. Jeanne d'Arc, après l'apothéose
de Reims, eut un de ces pressentiments qui ne la trompaient pas: sa
mission était finie. Il ne lui manquait plus que l'auréole du martyre.
Son rêve eût été de conduire le roi à Paris après l'avoir conduit à
Reims. Elle échoua devant la ville, restée de coeur et d'âme
bourguignonne: le «bourgeois de Paris», dans son célèbre _journal_,
injurie l'héroïne des «Armignats». Autre échec devant Compiègne: tombée
aux mains de Jean de Ligny, bourguignon, Jeanne, d'ordre du duc de
Bourgogne, fut livrée aux Anglais. La lutte des partis continuait et
elle forme l'élément capital du procès de Rouen. Jeanne d'Arc
personnifiait la patrie pour les uns, pour les autres les noms détestés
d'Orléans et d'Armagnac. Bedford et Winchester, pour condamner la sainte
au bûcher, pour se venger en déconsidérant sa cause, se servirent encore
de nos guerres civiles. Qui fut leur homme? Cauchon, une des lumières de
l'Université de Paris, l'Université bourguignonne, pleine de rancunes.
Cauchon eut soin de la consulter: l'Université déclara coupable et
envoya au feu celle qui représentait le parti d'Orléans (30 mai 1431).
La haine de l'Université contre Jeanne d'Arc est la même qui avait
associé les docteurs aux bouchers, les intellectuels aux cabochiens.
L'odieux du procès et de la condamnation doit équitablement se partager
entre les Anglais et leurs serviteurs français du parti bourguignon, le
parti de l'Angleterre, le parti de l'étranger.
Pourtant, une des grandes idées de la «bonne Lorraine» avait été la
réconciliation des Français. Grâce au mouvement national que son
intervention avait déterminé, le retentissement et l'horreur de son
martyre réalisèrent son voeu. La domination anglaise était de plus en
plus détestée. Paris même se lassait. Le duc de Bourgogne se sentait
abandonné de ses partisans et la protection de l'Angleterre commençait à
lui peser. Quatre ans après la mort de Jeanne d'Arc, au congrès d'Arras,
il se réconciliait avec Charles VII qui n'acheta pas trop cher cet
accord en exprimant des regrets pour l'assassinat de Jean sans Peur.
Brève réconciliation. La maison de Bourgogne sera encore l'ennemie de la
France. Mais il n'y aura plus chez nous que des débris du parti
bourguignon. Le parti de la légitimité, le parti français, l'a emporté.
Un an après le traité d'Arras, les Parisiens ouvrent leurs portes aux
gens du roi et ils aident Richemont à chasser la garnison anglaise.
Rien n'était encore fini. Les Anglais tenaient toujours une partie du
royaume. Le reste était dans le chaos et la misère. Comme Charles le
Sage, Charles VII avait tout à refaire: l'administration, les finances,
l'armée, en un mot l'Etat. Et le roi de France n'avait que de misérables
ressources: à la cour somptueuse de Bourgogne, dans le grand apparat de
la Toison d'Or, on se moquait du «roi de Gonesse» monté sur «un bas
cheval trottier». Et non seulement Charles VII ne disposait que de
faibles moyens, mais tout le monde avait perdu l'habitude d'obéir: les
grands vassaux donnaient le mauvais exemple. Il faudra juger le duc
d'Alençon, coupable d'avoir négocié avec l'Angleterre.
Le beau feu d'enthousiasme et de patriotisme qui avait pris naissance à
Domremy ne pouvait durer toujours. Surtout il ne pouvait suffire à
remplacer l'organisation et la discipline. Rétablir l'ordre, chasser les
Anglais: ce fut pendant vingt ans la tâche de Charles VII. Il
l'accomplit à la manière capétienne, petitement d'abord, pas à pas,
posant une pierre après l'autre, aidé dans sa besogne par des gens de
peu ou de rien, des bourgeois administrateurs, l'argentier Jacques
Coeur, le maître de l'artillerie Jean Bureau. «Le bien servi» fut le
surnom de Charles VII. Il eut le talent de se faire servir, d'écouter
les bons conseils, d'exploiter les dévouements, d'être ingrat au besoin,
bref de tout ramener au bien de l'Etat. Le résultat fut qu'à la mort du
roi, l'Angleterre, en France, ne tenait plus que Calais. La victoire de
Formigny (1450) effaça Crécy, Poitiers, Azincourt.
Les Anglais n'eussent pas été chassés, du moins aussi vite, si la
division ne se fût mise parmi eux: leurs régents se querellèrent. Les
minorités ne réussissaient pas mieux aux Anglais qu'à nous. Celle
d'Henri VI leur fut fatale, les introduisit dans la guerre civile qui
devait éclater bientôt, York contre Lancastre, cette guerre des deux
Roses qui déchirerait l'Angleterre au moment où l'Allemagne, sortant de
son anarchie et de sa léthargie sous la main des Habsbourg, allait
redevenir dangereuse pour nous. Avec ces troubles d'Angleterre, la
guerre de Cent ans s'éteint. A si peu de temps du bûcher de Rouen, le
théâtre tourne, la scène change. Voici la France, à peine délivrée des
Anglais, attirée vers l'Est où ses frontières sont cruellement
inachevées.
Aux heures de sa pire détresse, le roi de Bourges avait trouvé appui
auprès de l'empereur Sigismond. Quand il voulut se débarrasser des
bandes armées qui infestaient la France, de même que Charles V avait
liquidé les grandes compagnies en les envoyant en Espagne, il les envoya
en Suisse pour rendre service à l'empereur. D'où, à l'improviste, de
grandes conséquences. Le dauphin avait conduit à Bâle les routiers
encombrants, et le dauphin, c'était le futur Louis XI. En battant les
Suisses, il les découvrit, il apprit à les connaître. Plus tard il se
souviendra d'eux. Cependant les cantons helvétiques s'affranchissaient,
l'empereur était trop faible pour les faire rentrer dans le devoir, et
il devait appeler les Français à son aide. Voyant cela, des villes
d'Empire, qui n'étaient d'Empire que par les lointains effets des
partages carolingiens, demandèrent la protection du roi de France. Ce
fut le cas de Toul et de Verdun. Metz s'y joindra plus tard: les grandes
luttes du seizième et du dix-septième siècles s'annoncent.
Autre événement, lointain celui-là, riche, lui aussi de conséquences. En
1453, les Turcs s'emparent de Constantinople. Depuis longtemps déjà ils
avaient pris pied en Europe: ils devenaient puissance européenne. La
chrétienté en trembla. Qui eût dit alors que, dans les luttes de
l'avenir, la France trouverait en Turquie un allié inespéré contre
l'Empire germanique? Ainsi, en mal, en bien, les choses politiques
s'engendrent les unes des autres, et au moment même, nul regard, si
perçant soit-il, ne peut en pénétrer bien profondément la complexité.