III

L'amitié de M. Berthelot et l'approbation de ma soeur furent les deux

grandes consolations qui me soutinrent dans ce difficile moment où le

sentiment d'un devoir abstrait envers la vérité m'imposa de changer, à

vingt-trois ans, la direction d'une vie déjà si fortement engagée. Ce ne

fut, en réalité, qu'un changement de domicile et d'extérieur. Le fond

resta le même; la direction morale de ma vie sortit de cette épreuve

très peu infléchie; l'appétit de vérité, qui était le mobile de mon

existence, ne fut en rien diminué. Mes habitudes et mes manières ne se

trouvèrent presque en rien modifiées.

Saint-Sulpice, en effet, avait laissé en moi une si forte trace, que,

pendant des années, je restai sulpicien, non par la foi, mais par les

moeurs. Cette éducation excellente, qui m'avait montré la perfection de

la politesse en M. Gosselin, la perfection de la bonté en M. Carbon, la

perfection de la vertu en M. Pinault, M. Le Hir, M. Gottofrey, avait

donné à ma nature docile un pli ineffaçable. Mes études, vivement

continuées hors du séminaire, me confirmèrent si absolument dans mes

présomptions contre la théologie orthodoxe, qu'au bout d'un an j'avais

peine à comprendre comment autrefois j'avais pu croire. Mais, la foi

disparue, la morale reste; pendant longtemps, mon programme fut

d'abandonner le moins possible du christianisme et d'en garder tout ce

qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel. Je fis en quelque sorte

le tirage des vertus du sulpicien, laissant celles qui tiennent à une

croyance positive, retenant celles qu'un philosophe peut approuver.

Telle est la force de l'habitude. Le vide fait quelquefois le même effet

que le plein. _Est pro corde locus_. La poule à qui l'on a arraché le

cerveau continue néanmoins, sous l'action de certains excitants, à se

gratter le nez.

Je m'efforçai donc, en quittant Saint-Sulpice, de rester aussi sulpicien

que possible. Les études que j'avais commencées au séminaire m'avaient

tellement passionné, que je ne songeais qu'à les reprendre. Une seule

occupation me parut digne de remplir ma vie: c'était de poursuivre mes

recherches critiques sur le christianisme par les moyens beaucoup plus

larges que m'offrait la science laïque. Je me figurais toujours en la

compagnie de mes maîtres, discutant avec eux les objections et leur

prouvant que des pages entières de l'enseignement ecclésiastique sont à

réformer. Quelque temps, je continuai de les voir, surtout M. Le Hir.

Puis je sentis que les rapports de l'homme de foi avec l'incrédule

deviennent vite assez pénibles, et je m'interdis des relations qui ne

pouvaient plus avoir d'agrément ni de fruit que pour moi seul.

Dans l'ordre des idées critiques, je cédai également le moins possible,

et c'est ce qui fait que, tout en étant rationaliste sans réserve, j'ai

néanmoins plus d'une fois paru un conservateur dans les discussions

relatives à l'âge et à l'authenticité des textes. La première édition de

mon _Histoire générale des langues sémitiques_ contient ainsi, en ce qui

concerne l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques, des faiblesses pour

les opinions traditionnelles que j'ai depuis successivement éliminées.

Dans mes _Origines du christianisme_, au contraire, cette réserve m'a

bien guidé; car, dans ce travail, je me suis trouvé en présence d'une

école exagérée, celle des protestants de Tubingue, esprits sans tact

littéraire et sans mesure, auxquels, par la faute des catholiques, les

études sur Jésus et l'âge apostolique se sont trouvées presque

exclusivement abandonnées. Quand la réaction viendra contre cette école,

on trouvera peut-être que ma critique, d'origine catholique et

successivement émancipée de la tradition, m'a fait bien voir certaines

choses et m'a préservé de plus d'une erreur.

Mais c'est surtout par le caractère que je suis resté essentiellement

l'élève de mes anciens maîtres. Ma vie, quand je la repasse, n'a été

qu'une application de leurs qualités et de leurs défauts. Seulement, ces

qualités et ces défauts, transportés dans le monde, ont amené les

dissonances les plus originales. Tout est bien qui finit bien, et, le

résultat de l'existence ayant été en somme pour moi très agréable, je

m'amuse souvent, comme Marc-Aurèle sur les bords du Gran, à supputer ce

que je dois aux influences diverses qui ont traversé ma vie et en ont

fait le tissu. Eh bien, Saint-Sulpice m'en apparaît toujours comme le

facteur principal. Je parle de tout cela fort à mon aise, car j'y ai peu

de mérite. J'ai été bien élevé; voilà tout. Ma douceur, qui vient

souvent d'un fonds d'indifférence;--mon indulgence, qui, elle, est très

sincère et tient à ce que je vois clairement combien les hommes sont

injustes les uns pour les autres;--mes habitudes consciencieuses, qui

sont pour moi un plaisir;--la capacité indéfinie que j'ai de m'ennuyer,

venant peut-être d'une inoculation d'ennui tellement forte en ma

jeunesse, que j'y suis devenu réfractaire pour le reste de ma vie;--tout

cela s'explique par le milieu où j'ai vécu et les impressions profondes

que j'ai reçues. Depuis ma sortie de Saint-Sulpice, je n'ai fait que

baisser, et pourtant, avec le quart des vertus d'un sulpicien, j'ai

encore été, je crois, fort au-dessus de la moyenne.

Il me plairait d'expliquer par le détail et de montrer comment la

gageure paradoxale de garder les vertus cléricales, sans la foi qui leur

sert de base et dans un monde pour lequel elles ne sont pas faites,

produisit, en ce qui me concerne, les rencontres les plus

divertissantes. J'aimerais à raconter toutes les aventures que mes

vertus sulpiciennes m'amenèrent et les tours singuliers qu'elles m'ont

joués. Après soixante ans de vie sérieuse, on a le droit de sourire: et

où trouver une source de rire plus abondante, plus à portée, plus

inoffensive qu'en soi-même? Si jamais un auteur comique voulait amuser

le public de mes ridicules, je ne lui demanderais qu'une seule chose,

c'est de me prendre pour collaborateur; je lui conterais des choses

vingt fois plus amusantes que celles qu'il pourrait inventer. Mais je

m'aperçois que je manque outrageusement à la première règle que mes

excellents maîtres m'avaient donnée, qui est de ne jamais parler de soi.

Je ne traiterai donc cette dernière partie de mon sujet que tout à fait

en raccourci.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 45 / 48 题