IV

Quatre vertus me semblent résumer l'enseignement moral que me donnèrent,

surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourèrent de

leurs soins jusqu'à l'âge de vingt-trois ans: le désintéressement ou la

pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des moeurs. Je vais

m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes

propres mérites, mais pour fournir à ceux qui profèrent la philosophie

du doute aimable l'occasion de faire, à mes dépens, quelques-unes de

leurs fines observations.

1.--La pauvreté est celle des vertus de la cléricature que j'ai le mieux

gardée. M. Olier avait fait faire dans son église un tableau où saint

Sulpice établissait la règle fondamentale de ses clercs: _Habentes

alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus_. Voilà bien ma règle.

Mon rêve serait d'être logé, nourri, vêtu, chauffé, sans que j'eusse à y

penser, par quelqu'un qui me prendrait à l'entreprise et me laisserait

toute ma liberté. Le régime qui s'établit pour moi le jour où j'entrai

«au pair» dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait être

la base économique de toute ma vie. Une ou deux leçons particulières me

permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma soeur.

C'était bien la règle que j'avais vue observée par mes maîtres de

Tréguier et de Saint-Sulpice: _Victum et vestitum_, la table, le

logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais

désiré autre chose pour moi-même. La petite aisance que j'ai maintenant

ne m'est venue que tard et malgré moi. J'envisage le monde comme

m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie

sans avoir possédé d'autres choses que «celles qui se consomment par

l'usage», selon la règle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu

acheter un coin de terre quelconque, une voix intérieure m'en a empêché.

Cela m'a semblé lourd, matériel, contraire au principe: _Non habemus hic

manentem civitatem_. Les valeurs sont choses plus légères, plus

éthérées, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les

perdre.

Au train que prend maintenant le monde, c'est là un amer contresens, et,

quoique la règle que j'ai choisie m'ait mené au bonheur, je ne

conseillerais à personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux

pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les

jeunes gens en leur disant de faire de même. Tirer de soi toute la

mouture qu'on en peut tirer, voilà ce qui devient la règle du monde.

L'idée que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute

exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnête qu'elle soit,

ravale celui qui l'exerce et l'empêche d'être du premier cercle humain,

cette idée s'en va de jour en jour. Voilà ce que produit une différence

de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait

autrefois paraîtrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant

autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus.

L'homme voué aux travaux désintéressés est un mineur dans les affaires

du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste

pour que toute place à prendre soit prise; tout emploi crée en quelque

sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imaginé que le

produit de ma pensée pût avoir une valeur vénale. Toujours j'avais songé

à écrire; mais je ne croyais pas que cela pût rapporter un sou. Quel fut

mon étonnement le jour où je vis entrer dans ma mansarde un homme à la

physionomie intelligente et agréable, qui me fit compliment sur quelques

articles que j'avais publiés et m'offrit de les réunir en volumes! Un

papier timbré qu'il avait apporté stipulait des conditions qui me

parurent étonnamment généreuses; si bien que, quand il me demanda si je

voulais que tous les écrits que je ferais à l'avenir fussent compris

dans le même contrat, je consentis. Il me vint un moment l'idée de faire

quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'idée que

cette belle feuille de papier serait perdue m'arrêta. Je fis bien de

m'arrêter. M. Michel Lévy avait dû être créé par un décret spécial de la

Providence pour être mon éditeur. Un littérateur qui se respecte doit

n'écrire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir

qu'un seul éditeur. M. Michel Lévy et moi n'eûmes ensemble que des

rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il

m'avait présenté n'était pas assez avantageux pour moi, et il en

substitua un autre plus large encore. Après cela, on me dit que je ne

lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchanté. En tout

cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production

littéraire, la justice voulait qu'il y eût sa large part; c'est bien lui

qui l'avait découvert, je ne m'en étais jamais douté.

2.--Il est très difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du

moment qu'on dit l'être, on ne l'est plus. Je le répète, nos vieux

maîtres chrétiens avaient là-dessus une règle excellente, qui est de ne

jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voilà le vrai; mais le

public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit

l'écrivain à des fautes pour lesquelles il se montre ensuite sévère,

comme la bourgeoisie réglée d'autrefois applaudissait le comédien et en

même temps l'excluait de l'Église. «Damne-toi, pourvu que tu m'amuses!»

voilà bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en

apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses

défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé de dix

personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma

conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me

demandent de continuer.

Eh bien, malgré tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les péchés

véniels, oui, j'ai été modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai

manqué à mon programme de sulpicien obstiné. La vanité de l'homme de

lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements

littéraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a

pensé qu'il fût grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe

de son vivant, on ne la récolte pas en épis après sa mort. Je n'ai

quelque temps fait cas de la littérature que pour complaire à M.

Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est

mort, je n'y tiens plus. Je vois très bien que le talent n'a de valeur

que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez

forte, il se contenterait de la vérité. Ce qu'il aime, ce sont presque

toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres

qualités qui contrarient leur apologétique, m'accordent si libéralement

du talent, que je puis bien accepter un éloge qui dans leur bouche est

une critique. Du moins n'ai-je jamais cherché à tirer parti de cette

qualité inférieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi

par elle-même. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compté sur mon

prétendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre

Beulé, qui me regardait avec une sorte de curiosité affectueuse mêlée

d'étonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai

toujours été le moins littéraire des hommes. Aux moments qui ont décidé

de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre

succès.

Ce succès, je n'y ai point aidé. Qu'il me soit permis de le dire: il eût

été plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultivé ma veine; je

me suis plutôt appliqué à la dériver. Le public aime qu'on soit

absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spécialité; il

n'accorde jamais à un homme des maîtrises opposées. Si j'avais voulu

faire un _crescendo_ d'anticléricalisme après la _Vie de Jésus_, quelle

n'eût pas été ma popularité! La foule aime le style voyant. Il m'eût été

loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui

réussissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des médiocres

connaisseurs, c'est-à-dire de la majorité. J'ai passé un an à éteindre

le style de la _Vie de Jésus_, pensant qu'un tel sujet ne pouvait être

traité que de la manière la plus sobre et la plus simple. Or on sait

combien la déclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forcé

mes opinions pour me faire écouter. Ce n'est pas ma faute si, par suite

du mauvais goût du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de

notre nuit, comme répercuté par mille échos.

3.--Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que

sur celui de la modestie; car, à s'en tenir aux apparences, j'ai été

beaucoup plus poli que modeste. La civilité extrême de mes vieux maîtres

m'avait laissé un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en détacher.

C'était la vraie civilité française, je veux dire celle qui s'exerce,

non seulement envers les personnes que l'on connaît, mais envers tout le

monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti général

sans lequel je ne conçois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que

toute créature humaine, jusqu'à preuve du contraire, doit être tenue

pour bonne et traitée avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout

en certains pays, suivent la règle justement opposée; ce qui les mène à

de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'être dur pour

quelqu'un _a priori_. Je suppose que tout homme que je vois pour la

première fois doit être un homme de mérite et un homme de bien, sauf à

changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est

ici la règle sulpicienne qui, dans le monde, m'a mené aux situations les

plus singulières et a fait le plus souvent de moi un être démodé,

d'ancien régime, étranger à son temps. La vieille politesse, en effet,

n'est plus guère propre qu'à faire des dupes. Vous donnez, on ne vous

rend pas. La bonne règle à table est de se servir toujours très mal,

pour éviter la suprême impolitesse de paraître laisser aux convives qui

viennent après vous ce qu'on a rebuté. Peut-être vaut-il mieux encore

prendre la part qui est la plus rapprochée de vous, sans la regarder.

Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle

délicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait même pas

remarquée. «Au premier occupant» est l'affreuse règle de l'égoïsme

moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilité,

les bonnes règles de l'honnêteté d'autrefois, ce serait jouer le rôle

d'un véritable niais, et personne ne vous en saurait gré. Dès qu'on se

sent poussé par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est

de se reculer, d'un air qui signifie: «Passez, monsieur.» Mais il est

clair que celui qui tiendrait à cette prescription en omnibus, par

exemple, serait victime de sa déférence; je crois même qu'il manquerait

aux règlements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se

presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la

meilleure place est une suprême grossièreté?

En d'autres termes, nos machines démocratiques excluent l'homme poli.

J'ai renoncé depuis longtemps à l'omnibus; les conducteurs arrivaient à

me prendre pour un voyageur sans sérieux. En chemin de fer, à moins que

je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernière

place. J'étais fait pour une société fondée sur le respect, où l'on est

salué, classé, placé d'après son costume, où l'on n'a point à se

protéger soi-même. Je ne suis à l'aise qu'à l'Institut et au Collège de

France, parce que nos employés sont tous des hommes très bien élevés et

nous témoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher

dans les rues que précédé d'un kavas me convenait assez; car la modestie

est relevée par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses

ordres un homme armé d'une courbache dont on l'empêche de se servir. Je

serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en

user, et j'aimerais fort à posséder des esclaves, pour être extrêmement

doux avec eux et m'en faire adorer.

4.--Mes idées cléricales m'ont encore bien plus dominé en tout ce qui

touche à la règle des moeurs. Il m'eût semblé qu'il y avait de ma part un

manque de bienséance à changer sur ce point mes habitudes austères. Les

gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'âme, croient, en

général, qu'on ne quitte l'état ecclésiastique que pour échapper à des

devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonné de prêter une

apparence de raison à des manières de voir aussi superficielles.

Consciencieux comme je le suis, je voulus être en règle avec moi-même et

je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au séminaire.

Plus tard, je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes les

autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout

à ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par

convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les moeurs

d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux

hardiesses à la fois. Le libre penseur doit être réglé en ses moeurs. Je

connais des ministres protestants, très larges d'idées, qui sauvent tout

par leur cravate blanche irréprochable. J'ai de même fait passer ce que

la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style

modéré et à des moeurs graves.

Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux

sexes sont bizarres comme les volontés de la nature elle-même. Le monde,

dont les jugements sont rarement tout à fait faux, voit une sorte de

ridicule à être vertueux quand on n'y est pas obligé par un devoir

professionnel. Le prêtre, ayant pour état d'être chaste, comme le soldat

d'être brave, est, d'après ces idées, presque le seul qui puisse sans

ridicule tenir à des principes sur lesquels la morale et la mode se

livrent les plus étranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point,

comme en beaucoup d'autres, mes principes cléricaux, conservés dans le

siècle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le

bonheur. Les femmes ont, en général, compris ce que ma réserve

affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme,

j'ai été aimé des quatre femmes dont il m'importait le plus d'être aimé,

ma mère, ma soeur, ma femme et ma fille. Ma part a été bonne et ne me

sera pas enlevée; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront

portés sur chacun de nous dans la vallée de Josaphat ne seront autres

que les jugements des femmes, contresignés par l'Éternel.

Ainsi, tout bien examiné, je n'ai manqué presque en rien à mes promesses

de cléricature. Je suis sorti de la spiritualité pour rentrer dans

l'idéalité. J'ai observé mes engagements mieux que beaucoup de prêtres

en apparence très réguliers. En m'obstinant à conserver dans le monde

des vertus de désintéressement, de politesse, de modestie qui n'y sont

pas applicables, j'ai donné la mesure de ma naïveté. Je n'ai jamais

cherché le succès; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre

et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'égoïste dans cette façon de

jouir du plaisir d'exister est corrigé par les sacrifices que je crois

avoir faits au bien public. J'ai toujours été aux ordres de mon pays;

sur un signe, en 1869, je me mis à sa disposition. Peut-être lui

aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en règle.

Je n'ai jamais flatté les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqué une

seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu'à en paraître aux

superficiels un mauvais patriote. On n'est pas obligé au charlatanisme

ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la première condition est

l'indépendance et la sincérité. Dans les malheurs publics qui pourront

venir, j'aurai donc ma conscience tout à fait en repos.

Tout pesé, si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des

ratures, je n'y changerais rien. Les défauts de ma nature et de mon

éducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont été

atténués et réduits à être de peu de conséquence. Un certain manque

apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonné par mes

amis, qui mettent cela sur le compte de mon éducation cléricale. Je

l'avoue, dans la première partie de ma vie, je mentais assez souvent,

non par intérêt, mais par bonté, par dédain, par la fausse idée qui me

porte toujours à présenter les choses à chacun comme il peut les

comprendre. Ma soeur me montra très fortement les inconvénients de cette

manière d'agir, et j'y renonçai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait

un seul mensonge, excepté naturellement les mensonges joyeux, de pure

eutrapélie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les

casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littéraires

exigés, en vue d'une vérité supérieure, par les nécessités d'une phrase

bien équilibrée ou pour éviter un plus grand mal, qui est de poignarder

un auteur. Un poète, par exemple, vous présente ses vers. Il faut bien

dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne

valent rien et faire une sanglante injure à un homme qui a eu

l'intention de vous faire une politesse.

Il a fallu bien plus d'indulgence à mes amis pour me pardonner un autre

défaut: je veux parler d'une certaine froideur, non à les aimer, mais à

les servir. Une des choses les plus recommandées au séminaire était

d'éviter «les amitiés particulières». De telles amitiés étaient

présentées comme un vol fait à la communauté. Cette règle m'est restée

très profondément gravée dans l'esprit. J'ai peu encouragé l'amitié;

j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour

moi. Une des idées que j'ai le plus souvent à combattre, c'est que

l'amitié, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur,

qui ne vous permet de voir que les qualités d'un seul et vous ferme les

yeux sur les qualités d'autres personnes plus dignes peut-être de votre

sympathie. Je me dis quelquefois, selon les idées de mes anciens

maîtres, que l'amitié est un larcin fait à la société humaine et que,

dans un monde supérieur, l'amitié disparaîtrait. Quelquefois même je

suis blessé, au nom de la bienveillance générale, de voir l'attachement

particulier qui lie deux personnes; je suis tenté de m'écarter d'elles

comme de juges faussés, qui n'ont plus leur impartialité ni leur

liberté. Cette société à deux me fait l'effet d'une coterie qui rétrécit

l'esprit, nuit à la largeur d'appréciation et constitue la plus lourde

chaîne pour l'indépendance. Beulé me plaisantait souvent sur ce travers.

Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse

rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une

personne qui s'était montrée malveillante à mon égard. «Renan, me

dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialité, vous

voterez pour moi.»

Tout en ayant beaucoup aimé mes amis, je leur ai donc très peu donné. Le

public m'a eu autant qu'eux. Voilà pourquoi je reçois un si grand nombre

de lettres d'inconnus et d'anonymes; voilà pourquoi aussi je suis si

mauvais correspondant. Il m'est arrivé fréquemment, en écrivant une

lettre, de m'arrêter pour tourner en propos général les idées qui me

venaient. Je n'ai existé pleinement que pour le public. Il a eu tout de

moi; il n'aura après ma mort aucune surprise: je n'ai rien réservé pour

personne.

Ayant ainsi préféré par instinct tous à quelques-uns, j'ai eu la

sympathie de mon siècle, même de mes adversaires, et cependant peu

d'amis. Dès qu'un peu de chaleur commence à naître, mon principe

sulpicien: «Pas d'amitiés particulières,» vient comme un glaçon troubler

le jeu de toutes les affinités. À force d'être juste, j'ai été peu

serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service à quelqu'un,

c'est d'ordinaire en rendre un mauvais à un autre; que s'intéresser à un

compétiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son

rival. L'image de l'inconnu que je lèse vient ainsi m'arrêter tout court

dans mon zèle. Je n'ai obligé presque personne; je n'ai pas su comment

l'on réussit à faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans

influence en ce monde. Mais cela m'a été bon au point de vue littéraire.

Mérimée eût été un homme de premier ordre s'il n'eût pas eu d'amis. Ses

amis se l'approprièrent. Comment peut-on écrire des lettres quand on a

la facilité de parler à tous? La personne à qui vous écrivez vous

rapetisse; vous êtes obligé de prendre sa mesure. Le public a l'esprit

plus large que n'importe qui. «Tous» renferme beaucoup de sots; c'est

vrai; mais «tous» renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes

d'esprit pour qui seuls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là.

V

Je termine ici ces souvenirs, en demandant pardon au lecteur de la faute

insupportable qu'un tel genre fait commettre à chaque ligne.

L'amour-propre est si habile en ses calculs secrets, que, tout en

faisant la critique de soi-même, on est suspect de ne pas y aller de

franc jeu. Le danger, en pareil cas, est, par une petite rouerie

inconsciente, d'avouer, avec une humilité sans grand mérite, des défauts

légers et tout extérieurs pour s'attribuer par ricochet de grandes

qualités. Ah! le subtil démon que celui de la vanité! Aurais-je, par

hasard, été sa dupe? Si les gens de goût me reprochent de m'être montré

fils de mon siècle en prétendant ne pas l'être, je les prie d'être bien

persuadés au moins que cela ne m'arrivera plus.

Claudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt.

Il me reste trop de choses à faire pour que je m'amuse désormais à un

jeu que plusieurs taxeront de frivole. Ma famille maternelle de Lannion,

du côté de laquelle vient mon tempérament, a offert beaucoup de cas de

longévité; mais des troubles persistants me portent à croire que

l'hérédité sera dérangée en ce qui me concerne. Dieu soit loué, si c'est

pour m'épargner des années de décadence et d'amoindrissement, qui sont

la seule chose dont j'aie horreur! Le temps qui peut me rester à vivre,

en tout cas, sera consacré à des recherches de pure vérité objective. Si

ces lignes étaient les dernières confidences que j'échange avec le

public, qu'il me permette de le remercier de la façon intelligente et

sympathique dont il m'a soutenu. Autrefois toute la faveur à laquelle

pouvait aspirer l'homme qui maintenait sa personnalité en dehors des

routines établies était d'être toléré. Mon siècle et mon pays ont eu

pour moi bien plus d'indulgence. Malgré de sensibles défauts, malgré

l'humilité de son origine, ce fils de paysans et de pauvres marins,

couvert du triple ridicule d'échappé de séminaire, de clerc défroqué, de

cuistre endurci, on l'a tout d'abord accueilli, écouté, choyé même,

uniquement parce qu'on trouvait dans sa voix des accents sincères. J'ai

eu d'ardents adversaires, je n'ai pas eu un ennemi personnel. Les deux

seules ambitions que j'aie avouées, l'Institut et le Collège de France,

ont été satisfaites. La France m'a fait bénéficier des faveurs qu'elle

réserve à tout ce qui est libéral, de sa langue admirable, de sa belle

tradition littéraire, de ses règles de tact, de l'audience dont elle

jouit dans le monde. L'étranger même m'a aidé dans mon oeuvre autant que

mon pays; je mourrai ayant au coeur l'amour de l'Europe autant que

l'amour de la France; je voudrais parfois me mettre à genoux pour la

supplier de ne pas se diviser par des jalousies fratricides, de ne pas

oublier son devoir, son oeuvre commune, qui est la civilisation.

Presque tous les hommes avec lesquels j'ai été en rapport ont été pour

moi d'une bienveillance extrême. Au sortir du séminaire, je traversai,

ainsi que je l'ai dit, une période de solitude, où je n'eus pour me

soutenir que les lettres de ma soeur et les entretiens de M. Berthelot;

mais bientôt je trouvai de tous côtés des sourires et des

encouragements. M. Egger, dès les premiers mois de 1846, devenait mon

ami et mon guide dans l'oeuvre difficile de reprendre tardivement mes

études classiques. Eugène Burnouf, sur la vue d'un essai bien imparfait

que je présentai au concours du prix Volney, en 1847, m'adopta comme son

élève. M. et madame Adolphe Garnier furent pour moi de la plus grande

bonté. C'était un couple charmant Madame Garnier, rayonnante de grâce et

de naturel, fut ma première admiration dans un genre de beauté dont la

théologie m'avait sevré. M. Victor Le Clerc faisait revivre devant mes

yeux toutes les qualités d'étude et de savante application de mes

anciens maîtres. Dès mon séjour à Saint-Sulpice, j'avais appris à

l'estimer: c'était le seul laïque dont ces messieurs fissent cas; ils

lui enviaient son extraordinaire érudition ecclésiastique. M. Cousin,

quoiqu'il m'ait plus d'une fois témoigné de l'amitié, était trop entouré

de disciples pour que j'essayasse de percer cette foule, un peu liée à

la parole du maître. M. Augustin Thierry, au contraire, fut pour moi un

vrai père spirituel. Ses conseils me sont tous présents à l'esprit, et

c'est à lui que je dois d'avoir évité dans ma manière d'écrire quelques

défauts tout à fait choquants, que de moi-même je n'aurais peut-être pas

découverts. C'est par lui que je connus la famille Scheffer, à laquelle

je dois une compagne qui s'est toujours montrée si parfaitement assortie

aux conditions assez serrées de mon programme de vie, que parfois je

suis tenté, en réfléchissant à tant d'heureuses coïncidences, de croire

à la prédestination.

Ma philosophie, selon laquelle le monde dans son ensemble est plein d'un

souffle divin, n'admet pas les volontés particulières dans le

gouvernement de l'univers. La providence individuelle, comme on

l'entendait autrefois, n'a jamais été prouvée par un fait caractérisé.

Sans cela, certainement, je m'inclinerais reconnaissant devant des

concours de circonstances où un esprit moins dominé que le mien par les

raisonnements généraux verrait les traces d'une protection particulière

de dieux bienveillants. Les hasards qu'il faut pour amener un terne ou

un quaterne ne sont rien auprès de ce qu'il a fallu pour que la

combinaison dont je touche les fruits ne fût pas dérangée. Si mes

origines eussent été moins disgraciées selon le monde, je ne fusse point

entré, je n'eusse point persévéré dans cette royale voie de la vie selon

l'esprit, à laquelle un voeu de nazaréen m'attacha dès mon enfance. Le

déplacement d'un atome rompait la chaîne de faits fortuits qui, au fond

de la Bretagne, me prépara pour une vie d'élite; qui me fit venir de

Bretagne à Paris; qui, à Paris, me conduisit dans la maison de France où

l'on pouvait recevoir l'éducation la plus sérieuse; qui, au sortir du

séminaire, me fit éviter deux ou trois fautes mortelles, lesquelles

m'auraient perdu; qui, en voyage, me tira de certains dangers où, selon

les chances ordinaires, je devais succomber; qui fit, en particulier,

que le docteur Suquet put venir à Amschit me tirer des bras de la mort,

où j'étais déjà enserré. Je ne conclus rien de là, sinon que l'effort

inconscient vers le bien et le vrai qui est dans l'univers joue son coup

de dé par chacun de nous. Tout arrive, les quaternes comme le reste.

Nous pouvons déranger le dessein providentiel dont nous sommes l'objet;

nous ne sommes pour presque rien dans sa réussite. _Quid habes quod non

accepisti?_ Le dogme de la grâce est le plus vrai des dogmes chrétiens.

Mon expérience de la vie a donc été fort douce, et je ne crois pas qu'il

y ait eu, dans la mesure de conscience que comporte maintenant notre

planète, beaucoup d'êtres plus heureux que moi. J'ai eu un goût vif de

l'univers. Le scepticisme subjectif a pu m'obséder par moments; il ne

m'a jamais fait sérieusement douter de la réalité; ses objections sont

par moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d'oubli; je n'y pense

jamais. Ma paix d'esprit est parfaite. D'un autre côté, j'ai trouvé une

bonté extrême dans la nature et dans la société. Par suite de la chance

particulière qui s'est étendue à toute ma vie et qui a fait que je n'ai

rencontré sur mon chemin que des hommes excellents, je n'ai jamais eu à

changer violemment les partis pris généraux que j'avais adoptés. Une

bonne humeur, difficilement altérable, résultat d'une bonne santé

morale, résultat elle-même d'une âme bien équilibrée et d'un corps

supportable, malgré ses défauts, m'a jusqu'ici maintenu dans une

philosophie tranquille, soit qu'elle se traduise en optimisme

reconnaissant, soit qu'elle aboutisse à une ironie gaie. Je n'ai jamais

beaucoup souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a

plus d'une fois mis des coussins pour m'épargner les chocs trop rudes.

Une fois, lors de la mort de ma soeur, elle m'a, à la lettre, chloroformé

pour que je ne fusse pas témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait

une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma

pensée.

Ainsi, sans savoir au juste qui je dois remercier, pourtant je remercie.

J'ai tant joui dans cette vie, que je n'ai vraiment pas le droit de

réclamer une compensation d'outre-tombe; c'est pour d'autres raisons que

je me fâche parfois contre la mort; elle est égalitaire à un degré qui

m'irrite; c'est une démocrate qui nous traite à coups de dynamite; elle

devrait au moins attendre, prendre notre heure, se mettre à notre

disposition. Je reçois plusieurs fois par an une lettre anonyme,

contenant ces mots, toujours de la même écriture: «Si pourtant il y

avait un enfer!» Sûrement la personne pieuse qui m'écrit cela veut le

salut de mon âme, et je la remercie. Mais l'enfer est une hypothèse bien

peu conforme à ce que nous savons par ailleurs de la bonté divine.

D'ailleurs, la main sur la conscience, s'il y en a un, je ne crois pas

l'avoir mérité. Un peu de purgatoire serait peut-être juste; j'en

accepterais la chance, puisqu'il y aurait le paradis ensuite, et que de

bonnes âmes me gagneraient, j'espère, des indulgences pour m'en tirer.

L'infinie bonté que j'ai rencontrée en ce monde m'inspire la conviction

que l'éternité est remplie par une bonté non moindre, en qui j'ai une

confiance absolue.

Et maintenant je ne demande plus au bon génie qui m'a tant de fois

guidé, conseillé, consolé, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui

m'est fixée, proche ou lointaine. Les stoïciens soutenaient qu'on a pu

mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est

trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte à blasphémer. La seule

mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique,

mais une fin voulue et précieuse devant l'Éternel. La mort sur le champ

de bataille est la plus belle de toutes; il y en a d'autres illustres.

Si parfois j'ai pu désirer d'être sénateur, c'est que j'imagine que,

sans tarder peut-être, ce mandat fournira de belles occasions de se

faire assommer, fusiller, des formes de trépas, enfin, bien préférables

à une longue maladie qui vous tue lentement et par démolitions

successives. La volonté de Dieu soit faite! Désormais, je n'apprendrai

plus grand'chose; je vois bien à peu près ce que l'esprit humain, au

moment actuel de son développement, peut apercevoir de la vérité. Je

serais désolé de traverser une de ces périodes d'affaiblissement où

l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la

ruine de lui-même, et souvent, à la grande joie des sots, s'occupe à

détruire la vie qu'il avait laborieusement édifiée. Une telle vieillesse

est le pire don que les dieux puissent faire à l'homme. Si un tel sort

m'était réservé, je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un

cerveau ramolli pourrait me faire dire ou signer. C'est Renan sain

d'esprit et de coeur, comme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan à

moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-même, comme je le serai

si je me décompose lentement, que je veux qu'on croie et qu'on écoute.

Je renie les blasphèmes que les défaillances de la dernière heure

pourraient me faire prononcer contre l'Éternel. L'existence qui m'a été

donnée sans que je l'eusse demandée a été pour moi un bienfait. Si elle

m'était offerte, je l'accepterais de nouveau avec reconnaissance. Le

siècle où j'ai vécu n'aura probablement pas été le plus grand, mais il

sera tenu sans doute pour le plus amusant des siècles. À moins que mes

dernières années ne me réservent des peines bien cruelles, je n'aurai,

en disant adieu à la vie, qu'à remercier la cause de tout bien de la

charmante promenade qu'il m'a été donné d'accomplir à travers la

réalité.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 46 / 48 题