II

Avec la faculté que j'ai de suffire à mon propre bonheur et d'aimer par

conséquent la solitude, la petite pension de la rue des Deux-Églises[23]

eût été, en effet, pour moi un paradis, sans la crise terrible que

traversait ma conscience et le changement d'assise que je devais faire

subir à ma vie. Les poissons du lac Baïkal ont mis, dit-on, des milliers

d'années à devenir poissons d'eau douce après avoir été poissons d'eau

de mer. Je dus faire ma transition en quelques semaines. Comme un cercle

enchanté, le catholicisme embrasse la vie entière avec tant de force,

que, quand on est privé de lui, tout semble fade. J'étais terriblement

dépaysé. L'univers me faisait l'effet d'un désert sec et froid. Du

moment que le christianisme n'était pas la vérité, le reste me parut

indifférent, frivole, à peine digne d'intérêt. L'écroulement de ma vie

sur elle-même me laissait un sentiment de vide comme celui qui suit un

accès de fièvre ou un amour brisé. La lutte qui m'avait occupé tout

entier avait été si ardente, que maintenant je trouvais tout étroit et

mesquin. Le monde se montrait à moi médiocre, pauvre en vertu. Ce que je

voyais me semblait une chute, une décadence; je me crus perdu dans une

fourmilière de pygmées.

Ma tristesse était redoublée par la douleur que j'avais été obligé de

causer à ma mère. J'employai, pour lui arranger les choses de la manière

qui pouvait lui être le moins pénible, quelques artifices auxquels j'eus

peut-être tort de recourir. Ses lettres me déchiraient le coeur. Elle se

figurait ma position encore plus difficile qu'elle ne l'était, et,

comme, en me gâtant malgré notre pauvreté, elle m'avait rendu très

délicat, elle croyait qu'une vie rude et commune ne pourrait jamais

m'aller. «Toi qu'une pauvre petite souris empêchait de dormir,

m'écrivait-elle, comment vas-tu faire?...» Elle passait ses journées à

chanter les cantiques de Marseille, qui étaient son livre de

prédilection[24], surtout le cantique de Joseph:

Ô Joseph, ô mon aimable,

Fils affable,

Les bêtes t'ont dévoré;

Je perds avec toi l'envie

D'être en vie;

Le Seigneur soit adoré!

Quand elle m'écrivait cela, mon coeur était navré. Dans mon enfance,

j'avais l'habitude de lui demander dix fois par jour: «Maman, êtes-vous

contente de moi?» Le sentiment d'un déchirement entre elle et moi

m'était cruel. Je m'ingéniais alors à inventer des moyens pour lui

prouver que j'étais toujours le même «fils affable» que par le passé.

Peu à peu, la blessure se cicatrisa. Quand elle me vit rester pour elle

aussi bon et aussi tendre que je l'avais jamais été, elle admit

volontiers qu'il y a plusieurs manières d'être prêtre et que rien

n'était changé en moi que le costume; et c'était bien la vérité.

Mon ignorance du monde était complète. Tout ce qui n'est pas dans les

livres m'était inconnu. Comme, d'ailleurs, je n'ai jamais bien su que ce

que j'ai appris à Saint-Sulpice, la conséquence a été qu'en affaires je

suis toujours resté un enfant. Je ne fis donc aucun effort pour rendre

ma situation aussi bonne que possible. Penser me paraissait l'objet

unique de la vie. La carrière de l'instruction publique étant celle qui

ressemble le plus à la cléricature, je la choisis presque sans

réflexion. Certes, il était dur, après avoir touché à la plus haute

culture de l'esprit et avoir occupé une place déjà honorée, de descendre

au degré le plus humble. Je savais mieux que personne en France, après

M. Le Hir, la théorie comparée des langues sémitiques, et ma position

était celle du dernier maître d'étude; j'étais un savant et je n'étais

pas bachelier. Mais la satisfaction intime de ma conscience me

suffisait. Je n'eus jamais, au sujet de mes résolutions décisives du

mois d'octobre 1845, une ombre de regret.

Une récompense, d'ailleurs me fut réservée dès le lendemain même de mon

entrée dans la pension obscure où je devais occuper durant trois ans et

demi la situation la plus chétive. Parmi les élèves, il y en avait un

qui, à raison de ses succès et de son avancement, occupait un rang à

part dans la maison. Il avait dix-huit ans, et déjà l'esprit

philosophique, l'ardeur concentrée, la passion du vrai, la sagacité

d'invention, qui plus tard devaient rendre son nom célèbre, étaient

visibles pour ceux qui le connaissaient; je veux parler de M. Berthelot.

Ma chambre était contiguë à la sienne, et, dès le jour où nous nous

connûmes, nous fûmes pris d'une vive amitié l'un pour l'autre. Notre

ardeur d'apprendre était égale; nos cultures avaient été très diverses.

Nous mîmes en commun tout ce que nous savions; il en résulta une petite

chaudière où cuisaient ensemble des pièces assez disparates, mais où le

bouillonnement était fort intense. Berthelot m'apprit ce qu'on

n'enseignait pas au séminaire; de mon côté, je me mis en devoir de lui

apprendre la théologie et l'hébreu. Berthelot acheta une Bible

hébraïque, qui est encore, je crois, non coupée dans sa bibliothèque. Je

dois dire qu'il n'alla pas beaucoup au delà des _shevas_; le laboratoire

me fit bientôt une concurrence victorieuse. Notre honnêteté et notre

droiture s'embrassèrent. Berthelot me fit connaître son père, un de ces

caractères de médecins accomplis comme Paris sait les produire. M.

Berthelot père était chrétien gallican de l'ancienne école et d'opinions

politiques très libérales. C'était le premier républicain que j'eusse

vu; une telle apparition m'étonna. Il était quelque chose de plus; je

veux dire homme admirable par la charité et le dévouement. Il fit la

carrière scientifique de son fils en lui permettant de se livrer,

jusqu'à l'âge de plus de trente ans, à ses recherches spéculatives, sans

fonction, ni concours, ni école, ni travail rémunérateur. En politique,

Berthelot resta fidèle aux principes de son père. C'est là le seul point

sur lequel nous ne soyons pas toujours d'accord; car, pour moi, je me

résignerais volontiers, si l'occasion s'en présentait (je dois dire

qu'elle s'éloigne de jour en jour), à servir, pour le plus grand bien de

la pauvre humanité, à l'heure qu'il est si désemparée, un tyran

philanthrope, instruit, intelligent et libéral.

Nos discussions étaient sans fin, nos conversations toujours

renaissantes. Nous passions une partie des nuits à chercher, à

travailler ensemble. Au bout de quelque temps, M. Berthelot, ayant

achevé ses mathématiques spéciales au lycée Henri IV, retourna chez son

père, qui demeurait au pied de la tour Saint-Jacques de la Boucherie.

Quand il venait me voir, le soir, à la rue de l'Abbé-de-l'Épée, nous

causions pendant des heures; puis j'allais le reconduire à la tour

Saint-Jacques; mais, comme d'ordinaire la question était loin d'être

épuisée quand nous arrivions à sa porte, il me ramenait à Saint-Jacques

du Haut-Pas; puis je le reconduisais et ce mouvement de va-et-vient se

continuait nombre de fois. Il faut que les questions sociales et

philosophiques soient bien difficiles pour que nous ne les ayons pas

résolues dans notre effort désespéré. La crise de 1848 nous émut

profondément. Pas plus que nous, cette année terrible ne devait résoudre

les problèmes qu'elle posait. Mais elle montra la caducité d'une foule

de choses tenues pour solides; elle fut, pour les esprits jeunes et

actifs, comme la chute d'un rideau de nuages qui dissimulait l'horizon.

Le lien de profonde affection qui s'établit ainsi entre M. Berthelot et

moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier. Le

hasard rapprocha en nous deux natures essentiellement objectives, je

veux dire aussi dégagées qu'il est possible de l'étroit tourbillon qui

fait de la plupart des consciences un petit gouffre égoïste comme le

trou conique du formica-leo. Habitués à nous regarder très peu

nous-mêmes, nous nous regardions très peu l'un l'autre. Notre amitié

consista en ce que nous nous apprenions mutuellement, en une sorte de

commune fermentation qu'une remarquable conformité d'organisation

intellectuelle produisait en nous devant les mêmes objets. Ce que nous

avions vu à deux nous paraissait certain. Quand nous entrâmes en

rapports, il me restait un attachement tendre pour le christianisme;

Berthelot tenait aussi de son père un reste de croyances chrétiennes.

Quelques mois suffirent pour reléguer ces vestiges de foi dans la partie

de nos âmes consacrée aux souvenirs. L'affirmation que tout est d'une

même couleur dans le monde, qu'il n'y a pas de surnaturel particulier ni

de révélation momentanée, s'imposa d'une façon absolue à notre esprit.

La claire vue scientifique d'un univers où n'agit d'une façon

appréciable aucune volonté libre supérieure à celle de l'homme devint,

depuis les premiers mois de 1846, l'ancre inébranlable sur laquelle nous

n'avons jamais chassé. Nous n'y renouerons que quand il nous sera donné

de constater dans la nature un fait spécialement intentionnel, ayant sa

cause en dehors de la volonté libre de l'homme ou de l'action spontanée

des animaux.

Notre amitié fut ainsi quelque chose d'analogue à celle des deux yeux

quand ils fixent un même objet et que, de deux images, résulte au

cerveau une seule et même perception. Notre croissance intellectuelle

était comme ces phénomènes qui se produisent par une sorte d'action de

voisinage et de tacite complicité. M. Berthelot aimait autant que moi ce

que je faisais; j'aimais son oeuvre presque autant qu'il l'aimait

lui-même. Jamais il n'y eut entre nous, je ne dirai pas une détente

morale, mais une simple vulgarité. Nous avons toujours été l'un avec

l'autre comme on est avec une femme qu'on respecte. Quand je cherche à

me représenter l'unique paire d'amis que nous avons été, je me figure

deux prêtres en surplis se donnant le bras. Ce costume ne les gêne pas

pour causer des choses supérieures; mais l'idée ne leur viendrait pas,

en un tel habillement, de fumer un cigare ensemble, ou de tenir

d'humbles propos, ou de reconnaître les plus légitimes exigences du

corps. Ce pauvre Flaubert ne put jamais comprendre ce que Sainte-Beuve

raconte, dans son _Port-Royal_, de ces solitaires qui passaient leur vie

dans la même maison en s'appelant _monsieur_ jusqu'à la mort. C'est que

Flaubert ne se faisait pas une idée de ce que sont des natures

abstraites. Non seulement, M. Berthelot et moi, nous n'avons jamais eu

l'un avec l'autre la moindre familiarité; mais nous rougirions presque

de nous demander un service, même un conseil. Nous demander un service

serait à nos yeux un acte de corruption, une injustice à l'égard du

reste du genre humain; ce serait au moins reconnaître que nous tenons à

quelque chose. Or nous savons si bien que l'ordre temporel est vide,

vain, creux et frivole, que nous craignons de donner du corps même à

l'amitié. Nous nous estimons trop pour convenir l'un vis-à-vis de

l'autre d'une faiblesse. Également convaincus de l'insignifiance des

choses passagères, épris du même goût de l'éternel, nous ne pourrions

nous résigner à l'aveu d'une distraction consentie vers le fortuit et

l'accidentel. Il est certain, en effet, que l'amitié ordinaire suppose

qu'on n'est pas trop convaincu que tout est vain.

Dans la suite de la vie, une telle liaison a pu par moments cesser de

nous être nécessaire. Elle reprend toute sa vivacité chaque fois que la

figure de ce monde, qui change sans cesse, amène quelque tournant

nouveau sur lequel nous avons à nous interroger. Celui d'entre nous qui

mourra le premier laissera à l'autre un grand vide. Notre amitié me

rappelle celle de François de Sales et du président Favre: «Elles

passent donc ces années temporelles, monsieur mon frère; leurs mois se

réduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les

heures en moments, qui sont ceux-là seuls que nous possédons; mais nous

ne les possédons qu'à mesure qu'ils périssent...» La conviction de

l'existence d'un objet éternel, embrassée quand on est jeune, donne à la

vie une assiette particulière de solidité.--Que tout cela, direz-vous,

est peu humain, peu naturel! Sans doute, mais on n'est fort qu'en

contrariant la nature. L'arbre naturel n'a pas de beaux fruits. L'arbre

produit de beaux fruits dès qu'il est en espalier, c'est-à-dire dès

qu'il n'est plus un arbre.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 44 / 48 题