PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE

I

J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai définitivement le

séminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre à l'hôtel le

plus voisin. Je ne sais pas quel était le nom de cet hôtel; on

l'appelait toujours «l'hôtel de mademoiselle Céleste», du nom de la

personne recommandable qui en avait l'administration ou la propriété.

C'était sûrement un hôtel unique dans Paris que celui de mademoiselle

Céleste, une espèce d'annexe du séminaire, où la règle du séminaire se

continuait presque. On n'y était reçu que sur une recommandation de ces

messieurs ou de quelque autorité pieuse. C'était le lieu de séjour

momentané des élèves qui, en entrant au séminaire ou en en sortant,

avaient besoin de quelques jours libres; les ecclésiastiques en voyage,

les supérieures de couvent qui avaient des affaires à Paris, y

trouvaient un asile commode et à bon marché. La transition de l'habit

ecclésiastique à l'habit laïque est comme le changement d'état d'une

chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous

dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil hôtel

maintenant disparu, nous aurions d'intéressantes confidences. Il ne

faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse

route. Je me rappelle mademoiselle Céleste; dans le souvenir

reconnaissant que beaucoup d'ecclésiastiques conservaient d'elle, il n'y

avait rien qui, au point de vue des canons les plus sévères, ne se pût

avouer.

Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Céleste, que ma métamorphose

fût achevée, la bonté de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait

écrit pour moi à M. l'abbé Gratry, alors directeur du collège Stanislas,

et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division

supérieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: «Ne vous y

trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prêtre distingué, tout ce qu'il

y a de plus distingué.» J'acceptai; je n'eus qu'à me louer de tout le

monde; mais cela dura quinze jours à peine. Je trouvai que ma situation

nouvelle impliquait encore ce à quoi j'avais voulu mettre fin en sortant

du séminaire, je veux dire une profession extérieure avouée de

cléricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout à fait

passagers. C'était un homme de coeur, un écrivain assez habile; mais le

fond était nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M.

Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous

eûmes ensemble deux ou trois entretiens, où je lui exposai mes doutes

positifs, fondés sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son

transcendant dut trouver ma précision bien terre à terre. Il n'avait

aucune science ecclésiastique, ni exégèse ni théologie. Tout se bornait

à des phrases générales, à des applications puériles des mathématiques à

ce qui est «matière de fait». L'immense supériorité de la théologie de

Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour

scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce

qu'est le christianisme; l'École polytechnique ne le sait pas. Mais, je

le répète, l'honnêteté de M. Gratry était parfaite, et c'était un homme

très attachant, un vrai galant homme.

Je me séparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitté le

premier séminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe

avait été mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou

3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'Église avait

voulu me retenir, et j'allai m'établir dans une institution du quartier

Saint-Jacques, relevant du lycée Henri IV, comme répétiteur _au pair_,

c'est-à-dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans

appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les élèves, à

peine deux heures par jour occupées, beaucoup de temps par conséquent

pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 43 / 48 题