II

En somme, malgré des lacunes, Saint-Sulpice, quand j'y passai il y a

quarante ans, présentait un ensemble d'assez fortes études. Mon ardeur

de savoir avait sa pâture. Deux mondes inconnus étaient devant moi, la

théologie, l'exposé raisonné du dogme chrétien, et la Bible, censée le

dépôt et la source de ce dogme. Je m'enfonçai dans le travail. Ma

solitude était plus grande encore qu'à Issy. Je ne connaissais pas une

âme dans Paris. Je fus deux ans sans suivre d'autre rue que la rue de

Vaugirard, qui, une fois par semaine, nous menait à Issy. Je parlais

extrêmement peu. Ces messieurs, pendant tout ce temps, furent pour moi

d'une bonté extrême. Mon caractère doux et mes habitudes studieuses, mon

silence, ma modestie leur plurent, et je crois que plusieurs d'entre eux

firent tout bas la réflexion que me communiqua M. Carbon: «Voilà pour

nous un futur bon confrère.» Le 29 mars 1844, j'écrivais à un de mes

amis de Bretagne, alors au séminaire de Saint-Brieuc:

Je me trouve fort bien ici. Le ton de la maison est excellent,

également éloigné de la rusticité, d'un égoïsme grossier et de

l'afféterie. On se connaît peu, et le coeur est un peu à froid; mais

les conversations sont dignes et élevées; il s'y mêle peu de

banalités et de commérages. On chercherait en vain entre les

directeurs et les élèves la cordialité; c'est là une plante qui ne

croît guère qu'en Bretagne; mais les directeurs ont un certain

esprit large et bon, qui plaît et convient parfaitement à l'état

moral des jeunes gens tels qu'ils leur arrivent. Leur gouvernement

est à peine sensible: c'est la maison qui marche, ce ne sont pas

eux qui la conduisent. Le règlement, les usages et l'esprit de la

maison font tout; les hommes sont passifs, ils sont là seulement

pour conserver. C'est une machine bien montée depuis deux cents

ans; elle marche toute seule; le mécanicien n'a qu'à veiller sur

elle, tout au plus, de temps en temps, à tourner un écrou et à

huiler les ressorts. Ce n'est pas comme à Saint Nicolas, par

exemple, où on ne laissait jamais la machine aller seule; le

mécanicien était toujours là, volant à droite, à gauche, mettant

partout le doigt, essoufflé, empressé, parce qu'on ne songeait pas

que la machine la mieux montée est celle qui exige le moins

d'action de la part du moteur. Le grand avantage que je trouve ici,

ce sont les remarquables facilités que l'on a pour le travail,

lequel est devenu pour moi un besoin et, eu égard à mon état

intérieur, un devoir. Le cours de morale est très bien fait; il

n'en est pas de même du cours de dogme: le professeur est nouveau,

ce qui, joint à l'importance majeure, et personnelle pour moi, des

traités _de la Religion_ et _de l'Église_, m'arrangerait fort mal,

si je ne trouvais auprès de ces autres messieurs le moyen d'y

suppléer.

J'avais, en effet, pour les sciences ecclésiastiques un goût

particulier. Les textes se cantonnaient bien dans ma mémoire; ma tête

était à l'état d'un _Sic et Non_ d'Abélard. Tout entière construction du

XIIIe siècle, la théologie ressemble à une cathédrale gothique: elle en

a la grandeur, les vides immenses et le peu de solidité. Ni les Pères de

l'Église, ni les écrivains chrétiens de la première moitié du moyen âge

ne songèrent à dresser une exposition systématique des dogmes chrétiens

dispensant de lire la Bible avec suite. La _Somme_ de saint Thomas

d'Aquin, résumé de la scolastique antérieure, est comme un immense

casier, qui, si le catholicisme est éternel, servira à tous les siècles:

les décisions des conciles et des papes à venir y ayant leur place en

quelque sorte d'avance étiquetée. Il ne peut être question de progrès

dans un tel ordre d'exposition. Au XVIe siècle, le concile de Trente

détermine une foule de points qui étaient jusque-là controversables;

mais chacun de ces _anathèmes_ avait déjà sa rubrique ouverte dans

l'immense cadre de saint Thomas. Melchior Canus et Suarès refont la

_Somme_ sans y rien ajouter d'essentiel. Au XVIIe et au XVIIIe siècle,

la Sorbonne compose, pour l'usage des écoles, des traités commodes, qui

ne sont le plus souvent que la _Somme_ remaniée et amoindrie. Partout ce

sont les mêmes textes découpés et séparés de ce qui les explique, les

mêmes syllogismes triomphants, mais posant sur le vide, les mêmes

défauts de critique historique, provenant de la confusion des dates et

des milieux.

La théologie se divise en dogmatique et en morale. La théologie

dogmatique, outre les Prolégomènes comprenant les discussions relatives

aux sources de l'autorité divine, se divise en quinze traités ayant pour

objet tous les dogmes du christianisme. À la base est le traité _de la

Vraie Religion_, où l'on essaye de démontrer le caractère surnaturel de

la religion chrétienne, c'est-à-dire des Écritures révélées et de

l'Église. Puis tous les dogmes se prouvent par l'Écriture, par les

conciles, par les Pères, par les théologiens. Il ne faut pas nier qu'un

rationalisme très avoué ne soit au fond de tout cela. Si la scolastique

est fille de saint Thomas d'Aquin, elle est petite-fille d'Abélard. Dans

un tel système, la raison est avant toute chose, la raison prouve la

révélation, la divinité de l'Écriture et l'autorité de l'Église. Cela

fait, la porte est ouverte à toutes les déductions. Le seul accès de

colère que Saint-Sulpice ait éprouvé, depuis qu'il n'y a plus de

jansénisme, fut contre M. de Lamennais, le jour où cet exalté vint dire

qu'il faut débuter, non par la raison, mais par la foi. Et qui reste

juge en dernier lieu des titres de la foi, si ce n'est la raison?

La théologie morale se compose d'une douzaine de traités, comprenant

tout l'ensemble de la morale philosophique et du droit, complétés par la

révélation et les décisions de l'Église. Tout cela fait une sorte

d'encyclopédie très fortement enchaînée. C'est un édifice dont les

pierres sont liées par des tenons en fer; mais la base est d'une

faiblesse extrême. Cette base, c'est le traité _de la Vraie Religion_,

lequel est tout à fait ruineux. Car non seulement on n'arrive pas à

établir que la religion chrétienne soit plus particulièrement que les

autres divine et révélée, mais on ne réussit pas à prouver que, dans le

champ de la réalité attingible à nos observations, il se soit passé un

événement surnaturel, un miracle. L'inexorable phrase de M. Littré:

«Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit

là où il pouvait être observé et constaté,» cette phrase, dis-je, est un

bloc qu'on ne remuera point. On ne saurait prouver qu'il soit arrivé un

miracle dans le passé, et nous attendrons sans doute longtemps avant

qu'il s'en produise un dans les conditions correctes qui seules

donneraient à un esprit juste la certitude de ne pas être trompé.

En admettant la thèse fondamentale du traité _de la Vraie Religion_, le

champ de bataille est restreint; mais la bataille est loin d'être finie.

La lutte est maintenant avec les protestants et les sectes dissidentes,

qui, tout en admettant les textes révélés, refusent d'y voir les dogmes

dont l'Église catholique s'est chargée avec les siècles. Ici, la

controverse porte sur des milliers de points; son bilan se chiffre en

défaites sans nombre. L'Église catholique s'oblige à soutenir que ses

dogmes ont toujours existé tels qu'elle les enseigne, que Jésus a

institué la confession, l'extrême-onction, le mariage; qu'il a enseigné

ce qu'ont décidé plus tard les conciles de Nicée et de Trente. Rien de

plus inadmissible. Le dogme chrétien s'est fait, comme toute chose,

lentement, peu à peu, par une sorte de végétation intime. La théologie,

en prétendant le contraire, entasse contre elle des montagnes

d'objections, s'oblige à rejeter toute critique. J'engage les personnes

qui voudraient se rendre compte de cela à lire dans une Théologie le

traité des sacrements: elles y verront par quelles suppositions

gratuites, dignes des Évangiles apocryphes, de Marie d'Agreda, ou de

Catherine Emmerich, on arrive à prouver que tous les sacrements ont été

établis par Jésus-Christ à un moment de sa vie. Les discussions sur la

matière et la forme des sacrements prêtent aux mêmes observations.

L'obstination à trouver en toute chose la matière et la forme date de

l'introduction de l'aristotélisme en théologie au XIIIe siècle. Or on

encourait les censures ecclésiastiques, si l'on repoussait cette

application rétrospective de la philosophie d'Aristote aux créations

liturgiques de Jésus.

L'intuition du devenir, dans l'histoire comme dans la nature, était dès

lors l'essence de ma philosophie. Mes doutes ne vinrent pas d'un

raisonnement, ils vinrent de dix mille raisonnements. L'orthodoxie a

réponse à tout et n'avoue pas une bataille perdue. Certes, la critique

elle-même veut que, dans certains cas, on admette une réponse subtile

comme valable. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une

réponse subtile peut être vraie. Deux réponses subtiles peuvent même à

la rigueur être vraies à la fois. Trois, c'est plus difficile. Quatre,

c'est presque impossible. Mais que, pour défendre la même thèse, dix,

cent, mille réponses subtiles doivent être admises comme vraies à la

fois, c'est la preuve que la thèse n'est pas bonne. Le calcul des

probabilités appliqué à toutes ces petites banqueroutes de détail est

pour un esprit sans parti pris d'un effet accablant. Or Descartes

m'avait enseigné que la première condition pour trouver la vérité est de

n'avoir aucun parti pris. L'oeil complètement achromatique est seul fait

pour apercevoir la vérité dans l'ordre philosophique, politique et

moral.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 39 / 48 题