I
La maison fondée par M. Olier, en 1645, n'était pas la grande
construction quadrangulaire, à l'aspect de caserne, qui forme maintenant
un côté de la place Saint-Sulpice. L'ancien séminaire du XVIIe et du
XVIIIe siècle couvrait toute l'étendue de la place actuelle et masquait
complètement la façade de Servandoni. L'emplacement du séminaire
d'aujourd'hui était occupé autrefois par les jardins et par le collège
de boursiers qu'on appelait les robertins. Le bâtiment primitif disparut
à l'époque de la Révolution. La chapelle, dont le plafond passait pour
le chef-d'oeuvre de Lebrun, a été détruite, et, de toute l'ancienne
maison, il ne reste qu'un tableau de Lebrun représentant la Pentecôte
d'une façon qui étonnerait l'auteur des _Actes des apôtres_. La Vierge y
est au centre et reçoit pour son compte tout l'effluve du Saint-Esprit,
qui, d'elle, se répand sur les apôtres. Sauvé à la Révolution, puis
compris dans la galerie du cardinal Fesch, ce tableau a été racheté par
la compagnie de Saint-Sulpice; il orne aujourd'hui la chapelle du
séminaire.
À part les murs et les meubles, tout est ancien à Saint-Sulpice; on s'y
croit complètement au XVIIe siècle. Le temps et les communes défaites
ont effacé bien des différences. Saint-Sulpice cumule aujourd'hui les
choses autrefois les plus dissemblables; si l'on veut voir ce qui, de
nos jours, rappelle le mieux Port-Royal, l'ancienne Sorbonne et, en
général, les institutions du vieux clergé de France, c'est là qu'il faut
aller. Quand j'entrai au séminaire Saint-Sulpice, en 1843, il y avait
encore quelques directeurs qui avaient vu M. Émery; il n'y en avait, je
crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Révolution. M.
Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand à la chapelle
d'Issy, en 1788. Il paraît que, pendant la cérémonie, la tenue de l'abbé
de Périgord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il
s'accusa, le samedi suivant, en confession, «d'avoir formé des jugements
téméraires sur la piété d'un saint évêque». Quant au supérieur général,
M. Garnier, il avait plus de quatre-vingts ans. C'était en tout un
ecclésiastique de l'ancienne école. Il avait fait ses études aux
robertins, puis à la Sorbonne. Il semblait en sortir, et, à l'entendre
parler de «monsieur Bossuet», de «monsieur Fénelon[18]», on se serait
cru devant un disciple immédiat de ces grands hommes. Ces
ecclésiastiques de l'ancien régime et ceux d'aujourd'hui n'avaient de
commun que le nom et le costume. Comparé aux piétistes exaltés d'Issy,
M. Garnier me faisait presque l'effet d'un laïque. Absence totale de
démonstrations extérieures, piété sobre et toute raisonnable. Le soir,
quelques-uns des jeunes allaient dans la chambre du vieux supérieur pour
lui tenir compagnie pendant une heure. La conversation n'avait jamais de
caractère mystique. M. Garnier racontait ses souvenirs, parlait de M.
Émery, entrevoyait sa mort prochaine avec tristesse. Cela nous étonnait
par le contraste avec les brûlantes ardeurs de M. Pinault, de M.
Gottofrey. Tout dans ces vieux prêtres était honnête, sensé, empreint
d'un profond sentiment de droiture professionnelle. Ils observaient
leurs règles, défendaient leurs dogmes comme un bon militaire défend le
poste qui lui a été confié. Les questions supérieures leur échappaient.
Le goût de l'ordre et le dévouement au devoir étaient le principe de
toute leur vie. M. Garnier était un savant orientaliste et l'homme le
plus versé de France dans l'exégèse biblique, telle qu'elle s'enseignait
chez les catholiques il y a une centaine d'années. La modestie
sulpicienne l'empêcha de rien publier. Le résultat de ses études fut un
immense ouvrage manuscrit, représentant un cours complet d'Écriture
sainte, selon les idées relativement modérées qui dominaient chez les
catholiques et les protestants à la fin du XVIIIe siècle. L'esprit en
était fort analogue à celui de Rosenmüller, de Hug, de Jahn. Quand
j'entrai à Saint-Sulpice, M. Garnier était trop vieux pour enseigner; on
nous lisait ses cahiers. L'érudition était énorme, la science des
langues, très solide. De temps en temps, certaines naïvetés faisaient
sourire; par exemple, la façon dont l'excellent supérieur résolvait les
difficultés qui s'attachent à l'aventure de Sara en Égypte. On sait que,
vers la date où le Pharaon conçut pour Sara cet amour qui mit Abraham
dans de si grands embarras, Sara, d'après le texte, aurait été presque
septuagénaire. Pour lever cette difficulté, M. Garnier faisait observer
qu'après tout pareille chose s'était vue, et que «mademoiselle de
Lenclos» inspira des passions, causa des duels à soixante-dix ans. M.
Garnier ne s'était pas tenu au courant des derniers travaux de la
nouvelle école allemande; il resta toujours dans une quiétude parfaite
sur les blessures que la critique du XIXe siècle avait faites au vieux
système. Sa gloire est d'avoir formé en M. Le Hir un élève qui, héritier
de son vaste savoir, y joignit la connaissance des travaux modernes et,
avec une sincérité qu'expliquait sa foi profonde, ne dissimula rien de
la largeur de la plaie.
Accablé par l'âge et absorbé par les soucis du généralat de la société,
M. Garnier laissait au directeur, M. Carbon, tout le soin de la maison
de Paris. M. Carbon était la bonté, la jovialité, la droiture mêmes. Il
n'était pas théologien; ce n'était nullement un esprit supérieur; on
pouvait d'abord le trouver simple, presque commun; puis on s'étonnait de
découvrir sous cette humble apparence la chose du monde la moins
commune, l'absolue cordialité, une maternelle condescendance, une
charmante bonhomie. Je n'ai jamais vu une telle absence d'amour-propre.
Il riait le premier de lui-même, de ses bévues à demi intentionnelles,
des plaisantes situations où le mettait sa naïveté. Comme tous les
directeurs, il faisait l'oraison à son tour. Il n'y pensait pas cinq
minutes d'avance; il s'embrouillait parfois dans son improvisation d'une
manière si comique, qu'on s'étouffait pour ne pas rire. Il s'en
apercevait, et trouvait cela tout naturel. C'était lui qui lisait, au
cours d'Écriture sainte, le manuscrit de M. Garnier. Il pataugeait
exprès, pour nous égayer, dans les parties devenues surannées. Ce qu'il
y avait de singulier, en effet, c'est qu'il n'était pas très mystique.
«Quel peut être, pensez-vous, le mobile de vie de M. Carbon? demandai-je
un jour à un de mes condisciples.--Le sentiment le plus abstrait du
devoir,» me répondit-il. M. Carbon m'adopta tout d'abord; il reconnut
que le fond de mon caractère est la gaieté et l'acceptation résignée du
sort. «Je vois que nous ferons bon ménage ensemble,» me dit-il avec son
excellent sourire. Effectivement M. Carbon est un des hommes que j'ai le
plus aimés. Me voyant studieux, appliqué, consciencieux, il me dit au
bout de très peu de temps: «Songez donc à notre société; là est votre
place.» Il me traitait déjà presque en confrère. Sa confiance en moi
était absolue.
Les autres directeurs, chargés de l'enseignement des diverses branches
de la théologie, étaient sans exception de dignes continuateurs d'une
respectable tradition. Sous le rapport de la doctrine, cependant, la
brèche était faite. L'ultramontanisme et le goût de l'irrationnel
s'introduisaient dans la citadelle de la théologie modérée. L'ancienne
école savait délirer avec sobriété; elle portait dans l'absurde même les
règles du bon sens. Elle n'admettait l'irrationnel, le miracle, que dans
la mesure strictement exigée par l'Écriture et l'autorité de l'Église.
La nouvelle école s'y complaît et semble à plaisir rétrécir le champ de
défense de l'apologétique. Il ne faut pas nier, d'un autre côté, que la
nouvelle école ne soit à quelques égards plus ouverte, plus conséquente,
et qu'elle ne tienne, surtout de son commerce avec l'Allemagne, des
éléments de discussion qu'ignoraient absolument les vieux traités _de
Locis theologicis_. Dans cette voie pleine d'imprévu et, si l'on veut,
de périls, Saint-Sulpice n'a été représenté que par un seul homme; mais
cet homme fut certainement le sujet le plus remarquable que le clergé
français ait produit de nos jours; je veux parler de M. Le Hir. Je l'ai
connu à fond, comme on le verra tout à l'heure. Pour comprendre ce qui
va suivre, il faut être très versé dans les choses de l'esprit humain et
en particulier dans les choses de la foi.
M. Le Hir était un savant et un saint; il était éminemment l'un et
l'autre. Cette cohabitation dans une même personne de deux entités qui
ne vont guère ensemble se faisait chez lui sans collision trop sensible;
car le saint l'emportait absolument et régnait en maître. Pas une des
objections du rationalisme qui ne soit venue jusqu'à lui. Il n'y faisait
aucune concession; car la vérité de l'orthodoxie ne fut jamais pour lui
l'objet d'un doute. C'était là, de sa part, un acte de volonté
triomphante plus qu'un résultat subi. Tout à fait étranger à la
philosophie naturelle et à l'esprit scientifique, dont la première
condition est de n'avoir aucune foi préalable et de rejeter ce qui
n'arrive pas, il resta dans cet équilibre où une conviction moins
ardente eût trébuché. Le surnaturel ne lui causait aucune répugnance
intellectuelle. Sa balance était très juste; mais dans un des plateaux
il y avait un poids infini, une foi inébranlable. Ce qu'on aurait pu
mettre dans l'autre plateau eût paru léger; toutes les objections du
monde ne l'eussent point fait vaciller.
La supériorité de M. Le Hir venait surtout de sa profonde connaissance
de l'exégèse et de la théologie allemandes. Ce qu'il trouvait dans cette
interprétation de compatible avec l'orthodoxie catholique, il se
l'appropriait. En critique, les incompatibilités se produisaient à
chaque pas. En grammaire, au contraire, l'accord était facile. Ici M. Le
Hir n'avait pas de supérieur. Il possédait à fond la doctrine de
Gesenius et d'Ewald, et la discutait savamment sur plusieurs points. Il
s'occupa des inscriptions phéniciennes et fit une supposition très
ingénieuse, qui depuis a été confirmée. Sa théologie était presque tout
entière empruntée à l'école catholique allemande, à la fois plus avancée
et moins raisonnable que notre vieille scolastique française. M. Le Hir
rappelle, à beaucoup d'égards, Doellinger par son savoir et ses vues
d'ensemble; mais sa docilité l'eût préservé des dangers que le concile
du Vatican a fait courir à la foi de la plupart des ecclésiastiques
instruits.
Il mourut prématurément en 1868, au milieu des projets du concile, aux
travaux préparatoires duquel il était appelé. J'avais toujours eu
l'intention de proposer à mes confrères de l'Académie des inscriptions
et belles-lettres de le nommer membre libre de notre compagnie. Il eût
rendu, je n'en doute pas, à la commission du _Corpus_ des inscriptions
sémitiques des services considérables.
À son immense savoir M. Le Hir joignait une manière d'écrire juste et
ferme. Il aurait eu beaucoup d'esprit s'il se fût permis d'en avoir. Sa
mysticité tendue rappelait celle de M. Gottofrey; mais il avait bien
plus de rectitude de jugement. Sa mine était étrange. Il avait la taille
d'un enfant et l'apparence la plus chétive, mais des yeux et un front
indiquant la compréhension la plus vaste. Au fond, il ne lui manqua que
ce qui l'eût fait cesser d'être catholique, la critique. Je dis mal: il
avait la critique très exercée en tout ce qui ne tient pas à la foi;
mais la foi avait pour lui un tel coefficient de certitude, que rien ne
pouvait la contre-balancer. Sa piété était vraiment comme les
mères-perles de François de Sales, «qui vivent emmy la mer sans prendre
aucune goutte d'eau marine». La science qu'il avait de l'erreur était
toute spéculative; une cloison étanche empêchait la moindre infiltration
des idées modernes de se faire dans le sanctuaire réservé de son coeur,
où brûlait, à côté du pétrole, la petite lampe inextinguible d'une piété
tendre et absolument souveraine. Comme je n'avais pas en mon esprit ces
sortes de cloisons étanches, le rapprochement d'éléments contraires qui,
chez M. Le Hir, produisait une profonde paix intérieure, aboutit chez
moi à d'étranges explosions.