II

Ainsi que je l'ai déjà dit, les deux années de philosophie qui servent

d'introduction à la théologie ne se font pas à Paris; elles se font à la

maison de campagne d'Issy, située dans le village de ce nom, un peu au

delà des dernières maisons de Vaugirard. La construction s'étend en

longueur au bas d'un vaste parc, et n'a de remarquable qu'un pavillon

central qui frappe le connaisseur par la finesse et l'élégance de son

style. Ce pavillon fut la résidence suburbaine de Marguerite de Valois,

la première femme de Henri IV, depuis 1606 jusqu'à sa mort en 1615.

L'intelligente et facile princesse, envers qui il ne convient pas d'être

plus sévère que ne le fut celui qui eut le droit de l'être le plus, s'y

entoura de tous les beaux esprits du temps, et _le Petit Olympe d'Issy_

de Michel Bouteroue[13] est le tableau de cette cour, à laquelle ne

manqua ni la gaieté ni l'esprit.

Je veux d'un excellent ouvrage,

Dedans un portrait racourcy,

Représenter le païsage

Du petit Olympe d'Issy,

Pourveu que la grande princesse,

La perle et fleur de l'univers,

À qui cest ouvrage s'addresse

Veuille favoriser mes vers.

Que l'ancienne poésie

Ne vante plus en ses écrits

Les lauriers du Daphné d'Asie

Et les beaux jardins de Cypris,

Les promenoirs et le bocage

Du Tempé frais et ombragé,

Qui parut lors qu'un marescage

En la mer se fust deschargé.

Qu'on ne vante plus la Touraine

Pour son air doux et gracieux,

Ny Chenonceaus, qui d'une reyne

Fut le jardin délicieux,

Ny le Tivoly magnifique

Où, d'un artifice nouveau,

Se faict une douce musique

Des accords du vent et de l'eau.

Issy de beauté les surpasse

En beaux jardins et prés herbus,

Dignes d'estre au lieu de Parnasse

Le séjour des soeurs de Phébus.

Mainte belle source ondoyante,

Découlant de cent lieux divers,

Maintient sa terre verdoyante

Et ses arbrisseaux toujours verds.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un vivier est à l'advenüe

Près la porte de ce verger,

Qui, par une sente cognüe,

En l'estang se va descharger;

Comme on voit les grandes rivières

Se perdre au giron de la mer,

Ainsi ces sources fontenières

En l'estang se vont renfermer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une autre mare plus petite,

Si l'on retourne vers le mont,

Par l'ombre de son boys invite

De passer sur un petit pont,

Pour aller au lieu de délices,

Au plus doux séjour du plaisir,

Des mignardises, des blandices.

Du doux repos et du loysir.

Après la mort de la reine Margot, le casin fut vendu et appartint à

diverses familles parisiennes, qui l'habitèrent jusque vers 1655. Olier

sanctifia la maison que rien jusque-là n'avait préparée à une

destination pieuse, en l'habitant dans les dernières années de sa vie.

M. de Bretonvilliers, son successeur, la donna à la compagnie de

Saint-Sulpice et en fit la succursale de la maison de Paris. Rien ne fut

changé au petit pavillon de la reine; on y ajouta de longues ailes et on

retoucha légèrement les peintures. Les Vénus devinrent des Vierges; avec

les Amours, on fit des anges; les emblèmes à devises espagnoles, qui

remplissaient les espaces perdus, ne choquaient personne. Une belle

pièce ornée de représentations toutes profanes a été badigeonnée il y a

une cinquantaine d'années; un lavage suffirait peut-être encore

aujourd'hui pour tout retrouver. Quant au parc chanté par Bouteroue, il

est resté tout à fait sans modification; des édicules pieux, des statues

de sainteté y ont seulement été ajoutées. Une cabane, décorée d'une

inscription et de deux bustes, est l'endroit où Bossuet et Fénelon, M.

Tronson et M. de Noailles eurent de longues conférences sur le quiétisme

et tombèrent d'accord sur les trente-quatre articles de la vie

spirituelle, dits «articles d'Issy». Plus loin, au fond d'une allée de

grands arbres, près du petit cimetière de la compagnie, se voit une

imitation intérieure de la Santa-Casa de Lorette, que la piété

sulpicienne a choisie pour son lieu de prédilection et décorée de ces

peintures emblématiques qui lui sont chères. Je vois encore la Rose

mystique, la Tour d'ivoire, la Porte d'or, devant lesquelles j'ai passé

de longues matinées en un demi-sommeil. _Hortus conclusus, fons

signatus_, très bien figurés en des espèces de miniatures murales, me

donnaient fort à rêver; mais mon imagination, tout à fait chaste,

restait dans une douce note de piété vague. Hélas! ce beau parc mystique

d'Issy, je crois que la guerre et la Commune l'ont ravagé. Il a été,

après la cathédrale de Tréguier, le second berceau de ma pensée.

Je passais des heures sous ces longues allées de charmes, assis sur un

banc de pierre et lisant. C'est là que j'ai pris (avec bien des

rhumatismes peut-être) un goût extrême de notre nature humide,

automnale, du nord de la France. Si, plus tard, j'ai aimé l'Hermon et

les flancs dorés de l'Antiliban c'est par suite de l'espèce de

polarisation qui est la loi de l'amour et qui nous fait rechercher nos

contraires. Mon premier idéal est une froide charmille janséniste du

XVIIe siècle, en octobre, avec l'impression vive de l'air et l'odeur

pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison

française de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux

palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres

austères qu'on a lus jadis sous ces allées. Malheur à qui n'a senti ces

mélancolies et ne sait pas combien de soupirs ont dû précéder les joies

actuelles de nos coeurs!

Les rapports des directeurs de Saint-Sulpice avec les élèves ont un

caractère large et grave. Il n'y a sûrement pas un établissement au

monde où l'élève soit plus libre. À Saint-Sulpice de Paris on pourrait

passer trois années sans avoir eu aucune relation sérieuse avec un seul

des directeurs. On suppose que le régime de la maison agit par lui-même.

Les directeurs mènent exactement la vie des élèves et s'occupent d'eux

aussi peu que possible. Si l'on veut travailler, on y est admirablement

placé pour cela. Si l'on n'a point l'amour du travail, on peut ne rien

faire, et il faut avouer qu'un grand nombre usent largement de la

permission. Les interrogations, les examens sont presque nuls;

l'émulation n'existe à aucun degré et serait tenue pour un mal. Si l'on

considère l'âge des élèves, en moyenne de dix-huit à vingt-quatre ans,

on peut trouver qu'une telle réserve est presque exagérée. Elle nuit

sûrement aux études. Mais, quand on y a réfléchi, on trouve que ce

respect suprême de la liberté, cette façon de traiter comme des hommes

faits des jeunes gens déjà consacrés par l'intention du sacerdoce, sont

la seule règle convenable à suivre dans la tâche épineuse de former des

sujets pour le ministère le plus élevé qu'il y ait d'après les idées

chrétiennes. J'estime même, pour ma part, que d'excellentes applications

pourraient en être faites aux services de l'instruction publique, et que

l'École normale, en particulier, devrait, sur certains points,

s'inspirer de cet esprit.

Le supérieur de la maison d'Issy, quand j'y passai, était M. Gosselin.

C'est l'homme le plus poli et le plus aimable que j'aie jamais connu. Sa

famille appartenait à cette partie de l'ancienne bourgeoisie qui, sans

être affiliée aux jansénistes, partageait l'attachement extrême de ces

derniers pour la religion. Sa mère, à laquelle il paraît qu'il

ressemblait beaucoup, vivait encore, et il l'entourait de respects

touchants. Il aimait à rappeler les premières leçons de politesse

qu'elle lui donnait vers 1799. Dans son enfance, il s'était habitué,

selon un usage auquel il était dangereux de se soustraire, à dire

«citoyen». Dès les premiers jours où l'on célébra la messe catholique,

après la Révolution, sa mère l'y mena. Ils se trouvèrent presque seuls

avec le prêtre. «Va offrir à monsieur de lui servir la messe,» lui dit

madame Gosselin. L'enfant s'approcha et balbutia en rougissant:

«Citoyen, voulez-vous me permettre de vous servir la messe?--Chut!

reprit sa mère; il ne faut jamais dire citoyen à un prêtre.» Il est

impossible d'imaginer une plus charmante affabilité, une aménité plus

exquise. Il n'avait que le souffle et il atteignit la vieillesse par des

prodiges de soin et de sobre hygiène. Sa jolie petite figure, maigre et

fine, son corps fluet, remplissant mal les plis de sa soutane, sa

propreté raffinée, fruit d'une éducation datant de l'enfance, le creux

de ses tempes se dessinant agréablement sous la petite calotte de soie

flottante qu'il portait toujours, formaient un ensemble très distingué.

M. Gosselin était un érudit plutôt qu'un théologien. Sa critique était

sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais

sérieusement les titres; sa placidité, absolue. Il a composé une

_Histoire littéraire de Fénelon_, qui est un livre fort estimé. Son

traité _du Pouvoir du pape sur les souverains au moyen âge_[14] est

plein de recherches. C'était le temps où les écrits de Voigt et de

Hurter révélèrent aux yeux des catholiques la grandeur des pontifes

romains du XIe et du XIIe siècle. Cette grandeur n'était pas sans causer

plus d'un embarras aux gallicans; car il faut avouer que Grégoire VII et

Innocent III ne conformèrent en rien leur conduite aux maximes de 1682.

M. Gosselin crut avoir résolu par un principe de droit public, reçu au

moyen âge, toutes les difficultés que causent aux théologiens modérés

ces histoires grandioses. M. Carrière souriait un peu de son assurance

et comparait l'essai de son savant confrère aux efforts d'une vieille

qui cherche à enfiler son aiguille en la tenant bien fixe entre la lampe

et ses lunettes. Un moment, le fil passe si près du trou qu'elle

s'écrie: «M'y voilà!» Hélas! non; il s'en faut de la largeur d'un atome;

c'est à recommencer.

Mon inclination et les conseils d'un pieux et savant ecclésiastique

breton qui était grand vicaire de M. de Quélen, M. l'abbé Tresvaux, me

firent prendre M. Gosselin pour directeur. J'ai gardé de lui un précieux

souvenir. Il n'est pas possible d'imaginer plus de bienveillance, de

cordialité, de respect pour la conscience d'un jeune homme. La liberté

qu'il me laissa était absolue. Comme il voyait l'honnêteté de ma nature,

la pureté de mes moeurs et la droiture de mon esprit, l'idée ne lui vint

pas un instant que des doutes s'élèveraient pour moi sur des matières où

lui-même n'en avait aucun. Le très grand nombre de jeunes

ecclésiastiques qui avaient passé entre ses mains avaient un peu émoussé

son diagnostic; il procédait par catégories générales, et je dirai

bientôt comment quelqu'un qui n'était pas mon directeur vit dans ma

conscience beaucoup plus clair que lui et que moi.

Deux directeurs, M. Gottofrey, l'un des professeurs de philosophie, et

M. Pinault, professeur de mathématiques et de physique, étaient en tout

le contraste absolu de M. Gosselin. M. Gottofrey, jeune prêtre de

vingt-six ou vingt-huit ans, n'était, je crois, qu'à demi de race

française. Il avait la ravissante figure rose d'une miss anglaise, de

beaux grands yeux, où respirait une candeur triste. C'était le plus

extraordinaire exemple que l'on puisse imaginer d'un suicide par

orthodoxie mystique. M. Gottofrey eût certainement été, s'il l'avait

voulu, un mondain accompli. Je n'ai pas connu d'homme qui eût pu être

plus aimé des femmes. Il portait en lui un trésor infini d'amour. Il

sentait le don supérieur qui lui avait été départi; puis, avec une sorte

de fureur, il s'ingéniait à s'anéantir lui-même. On eût dit qu'il voyait

Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue. Un

vertige s'emparait de lui; il se prenait de rage en se voyant si

charmant; il était comme une cellule de nacre où un petit génie pervers

serait toujours occupé à broyer sa perle intérieure. Aux temps héroïques

du christianisme, il eût cherché le martyre. À défaut du martyre, il

courtisa si bien la mort, que cette froide fiancée, la seule qu'il ait

aimée, finit par le prendre. Il partit pour le Canada. Le typhus, qui

sévit à Montréal en 1847, lui offrit une belle occasion de contenter sa

soif. Il soigna les malades avec frénésie et mourut.

J'ai toujours pensé qu'il y eut en la vie de M. Gottofrey un roman

secret, quelque erreur héroïque sur l'amour. Il en attendit trop

peut-être; ne le trouvant pas infini, il le brisa comme un faux dieu. Au

moins ne fut-il pas de «ceux qui, sachant aimer, n'en ont pas su

mourir». Tantôt je le vois perdu au ciel parmi les troupes d'anges roses

d'un paradis du Corrège; tantôt je me figure la femme qu'il eût pu

rendre folle d'amour le flagellant durant toute l'éternité. Ce qu'il y

avait d'injuste, c'est qu'il se vengeait des troubles de sa nature

inquiète sur la raison, qui peut-être n'y était pour rien. Il pratiquait

l'absurdité voulue de Tertullien, se complaisait en la folie de saint

Paul. Il était chargé d'un des cours de philosophie: jamais on ne vit

plus amère trahison; son dédain pour la philosophie perçait à chaque

mot; c'était un perpétuel sarcasme, où il développait une sorte de

talent âpre. M. Gosselin, qui prenait au sérieux la scolastique,

réagissait silencieusement contre ces excès. Mais le fanatisme rend

parfois très sagace. M. Gottofrey me remarqua, me suivit; il démêla ce

que l'optimisme paterne de M. Gosselin ne savait point voir. Il porta la

foudre dans ma conscience, comme je le dirai bientôt, et, d'une main

brutale, déchira tous les bandages par lesquels je me dissimulais à

moi-même les blessures d'une foi déjà profondément atteinte.

M. Pinault ressemblait beaucoup à M. Littré par sa passion concentrée et

par l'originalité de ses allures. Si M. Littré eût reçu une éducation

catholique, il eût été un mystique exalté; si M. Pinault avait été élevé

en dehors du catholicisme, il eût été révolutionnaire et positiviste.

Les natures absolues ont besoin de ces partis tranchés. La physionomie

de M. Pinault frappait tout d'abord. Criblé de rhumatismes, il semblait

cumuler en sa personne toutes les façons dont un corps peut être

contrefait. Sa laideur extrême n'excluait pas de ses traits une

singulière vigueur; mais il n'avait pas été élevé comme M. Gosselin; il

négligeait la propreté à un degré tout à fait choquant. Dans son cours,

son vieux manteau et les manches de sa soutane servaient à essuyer les

instruments et en général à tous les usages du torchon; sa calotte,

rembourrée pour préserver son vieux crâne des névralgies, formait autour

de sa tête un bourrelet hideux. Avec cela, éloquent, passionné, étrange,

parfois ironique, spirituel, incisif. Il avait peu de culture

littéraire, mais sa parole était pleine de saillies inattendues. On

sentait une puissante individualité, que la foi s'était assujettie, mais

que la règle ecclésiastique n'avait pas domptée. C'était un saint;

c'était à peine un prêtre; ce n'était pas du tout un sulpicien. Il

manquait à la première règle de la compagnie, qui est d'abdiquer tout ce

qui peut s'appeler talent, originalité, pour se plier à la discipline

d'une commune médiocrité.

M. Pinault avait commencé par être professeur de mathématiques dans

l'Université. Comment associa-t-il à des études qui, selon nous,

excluent la foi au surnaturel, un catholicisme fervent? De la même

manière que M. Cauchy fut à la fois un mathématicien de premier ordre et

un fidèle des plus dociles; de la même manière que l'Académie des

sciences possède encore aujourd'hui dans son sein un grand nombre de

croyants. Le christianisme se présente comme un fait historique

surnaturel. C'est par les sciences historiques qu'on peut établir (et,

selon moi, d'une manière péremptoire) que ce fait n'a pas été surnaturel

et que, même, il n'y a jamais eu de fait surnaturel. Ce n'est point par

un raisonnement _a priori_ que nous repoussons le miracle; c'est par un

raisonnement critique ou historique. Nous prouvons sans peine qu'il

n'arrive pas de miracles au XIXe siècle, et que les récits d'événements

miraculeux donnés comme ayant eu lieu de nos jours reposent sur

l'imposture ou la crédulité. Mais les témoignages qui établissent les

prétendus miracles du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle, ou bien ceux du

moyen âge, sont plus faibles encore, et on peut en dire autant des

siècles antérieurs; car plus on s'éloigne, plus la preuve d'un fait

surnaturel devient difficile à fournir. Pour bien comprendre cela, il

faut avoir l'habitude de la critique des textes et de la méthode

historique; or voilà ce que les mathématiques ne donnent en aucune

façon. N'a-t-on pas vu, de nos jours, un mathématicien éminent tomber

dans des illusions que la familiarité la plus élémentaire avec les

sciences historiques lui aurait appris à éviter?

La foi vive de M. Pinault le porta vers le sacerdoce. Il fit peu de

théologie; on se contenta pour lui d'un minimum, et on l'appliqua tout

d'abord aux cours de sciences, qui, dans le cadre des études

ecclésiastiques, sont l'accompagnement nécessaire des deux années de

philosophie. À Saint-Sulpice de Paris, avec sa nullité théologique et

son ardente imagination mystique, il eût paru étrange. Mais, à Issy, en

contact avec de tout jeunes gens qui n'avaient pas étudié les textes, il

acquit bien vite une influence considérable. Il fut le chef de ceux

qu'entraînait une ardente piété, des «mystiques», comme on les appelait.

Il était leur directeur à tous; cela faisait une coterie à part, une

sorte d'école d'où les profanes étaient exclus et qui avait ses hauts

secrets. Un auxiliaire très puissant de ce parti était le concierge

laïque de la maison, celui qu'on appelait le père Hanique. J'étonne

toujours les réalistes quand je leur dis que j'ai vu de mes yeux un type

que leur connaissance insuffisante du monde humain ne leur a pas permis

de trouver sur leur chemin, je veux dire le portier sublime, arrivé aux

degrés les plus transcendants de la spéculation. Dans sa pauvre loge de

concierge, Hanique avait presque autant d'importance que M. Pinault.

Ceux qui visaient à la sainteté le consultaient, l'admiraient. On

opposait sa simplicité à la froideur d'âme des savants; on le citait

comme un exemple de la gratuité absolue des dons de Dieu.

Tout cela constituait une division profonde dans la maison. Les

mystiques vivaient dans un état de tension si extraordinaire, que

quelques-uns d'entre eux moururent. Cela ne fit qu'augmenter

l'exaltation des autres. M. Gosselin avait trop de tact pour lever

drapeau contre drapeau. Il y avait cependant bel et bien deux partis

dans le jeune bataillon de ce Saint-Cyr ecclésiastique, les mystiques

recevant la direction intime de M. Pinault et du portier Hanique, les

«bons enfants» (c'était ainsi que nous nous appelions avec une modestie

d'assez bon goût) recevant la direction plane, simple, droite, et tout

bonnement chrétienne de M. Gosselin. Cette division perçait très peu

chez les maîtres. Cependant le sage M. Gosselin, opposé à tous les

excès, en suspicion contre les singularités et les nouveautés, fronçait

le sourcil devant certaines bizarreries. Dans les récréations, il

affectait une conversation gaie et presque profane, en opposition avec

les entretiens toujours sublimes de M. Pinault. Il avait peu d'égards

pour le bonhomme Hanique et n'aimait pas qu'on parlât de lui avec

admiration. Peut-être trouvait-il, au point de vue de la correction

hiérarchique, plus d'un inconvénient à ce qu'un concierge fût un trop

grand docteur. Quelques livres qui étaient la lecture favorite des

mystiques, tels que ceux de Marie d'Agreda, il les condamnait hautement

et les interdisait.

Le cours de M. Pinault était la chose du monde la plus singulière. Il ne

dissimulait pas son mépris pour les sciences qu'il enseignait et pour

l'esprit humain en général. Quelquefois il s'endormait presque en

faisant sa classe. Il détournait tout à fait ses adeptes de l'étude. Et

pourtant il restait en lui des parties de l'esprit scientifique, qu'il

n'avait pu détruire. Par moments, il avait des éclairs surprenants.

Quelques leçons qu'il nous fit sur l'histoire naturelle ont été une des

bases de ma pensée philosophique. Je lui dois beaucoup; mais l'instinct

d'apprendre qui est en moi et qui fera, j'espère, que j'apprendrai

jusqu'à l'heure de ma mort, ne me permettait pas d'être de sa bande. Il

m'aimait assez, mais ne cherchait pas à m'attirer. Son brûlant esprit

d'apostolat s'indignait de mes paisibles allures, de mon goût pour la

recherche. Un jour, il me trouva dans une allée du parc, assis sur un

banc de pierre; je me rappelle que je lisais le traité de Clarke sur

_l'Existence de Dieu_. Selon mon habitude, j'étais enveloppé dans une

épaisse houppelande. «Oh! le cher petit trésor, dit-il en s'approchant.

Mon Dieu, qu'il est donc joli là, si bien empaqueté! Oh! ne le dérangez

pas. Voilà comme il sera toujours... Il étudiera, étudiera sans cesse;

mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore.

Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le

trouver: «Oh! laissez-moi, laissez-moi.» Il s'aperçut que le trait avait

porté juste. J'étais troublé, mais non converti. Voyant que je ne

répondais rien, il me serra la main. «Ce sera un petit Gosselin,» dit-il

avec une nuance légère d'ironie; et il me laissa continuer ma lecture.

Certes, M. Pinault était fort supérieur à M. Gosselin par la force de sa

nature et la hardiesse de ses partis pris. Vrai Diogène, il voyait le

creux d'une foule de conventions qui étaient des articles de foi pour

mon excellent directeur. Mais il ne m'ébranla pas un moment. J'ai

toujours cru à l'esprit humain. M. Gosselin, par sa confiance en la

scolastique, m'encourageait dans mon rationalisme. Un autre directeur,

M. Manier, l'un des professeurs de philosophie, m'y encourageait plus

encore. C'était un parfait honnête homme, dont les opinions se

rapprochaient de celles de l'école universitaire modérée, si décriée

alors dans le clergé. Il affectionnait la philosophie écossaise et me

fit lire Thomas Reid. Il calma beaucoup ma pensée. Son autorité et celle

de M. Gosselin m'aidaient à repousser les exagérations de M. Pinault. Ma

conscience était tranquille; j'arrivais même à croire que le mépris de

la scolastique et de la raison, hautement professé par les mystiques,

sentait l'hérésie et justement celle des hérésies que les sulpiciens

orthodoxes trouvaient la plus dangereuse, je veux dire le _fidéisme_ de

M. de Lamennais.

Je m'abandonnai ainsi sans scrupule à mon goût pour l'étude. Ma solitude

était absolue. Pendant deux ans, je ne vins pas une seule fois à Paris,

quoique les permissions s'accordassent bien facilement. Je ne jouais

jamais; je passais les heures de récréation assis, cherchant à me

défendre contre le froid par de triples vêtements. Ces messieurs, plus

sages que moi, me faisaient remarquer combien ce régime d'immobilité, à

l'âge que j'avais, était préjudiciable à ma santé. Ma croissance était à

peine achevée; ma taille se voûtait. Mais ma passion l'emporta. Je m'y

livrai avec d'autant plus de sécurité que je la croyais bonne. C'était

une sorte de fureur; mais pouvais-je croire que l'ardeur de penser, que

je voyais louer dans Malebranche et dans tant d'autres hommes illustres

et saints, fût blâmable et dût me mener à un résultat que j'eusse

repoussé de toutes mes forces si j'avais pu l'entrevoir?

L'enseignement philosophique du séminaire était la scolastique en latin,

non la scolastique du XIIIe siècle, barbare et enfantine, mais ce qu'on

peut appeler la scolastique cartésienne, c'est-à-dire ce cartésianisme

mitigé qui fut adopté en général pour l'enseignement ecclésiastique, au

XVIIIe siècle, et fixé dans les trois volumes connus sous le nom de

_Philosophie de Lyon_. Ce nom vient de ce que le livre fit partie d'un

cours complet d'études ecclésiastiques rédigé il y a une centaine

d'années par l'ordre de M. de Montazet, l'archevêque janséniste de Lyon.

La partie théologique de l'ouvrage, entachée d'hérésie, est maintenant

oubliée; mais la partie philosophique, empreinte d'un rationalisme fort

respectable, était encore vers 1840 la base de l'enseignement dans les

séminaires, au grand scandale de l'école néo-catholique, qui trouvait le

livre dangereux et inepte. Les problèmes étaient au moins assez bien

posés, et toute cette dialectique en syllogismes constituait une

gymnastique excellente. Je dois la clarté de mon esprit, en particulier

une certaine habileté dans l'art de diviser (art capital, une des

conditions de l'art d'écrire), aux exercices de la scolastique et

surtout à la géométrie, qui est l'application par excellence de la

méthode syllogistique. M. Manier mêlait à ces vieilles thèses les

analyses psychologiques de l'école écossaise. Il devait à la

fréquentation de Thomas Reid une grande aversion pour la métaphysique et

une confiance absolue dans le bon sens. _Posuit in visceribus hominis

sapientiam_ était son texte favori; il ne songeait pas que, si, pour

trouver le vrai et le bien, l'homme n'a qu'à rentrer dans le plus

profond de son coeur, le _Catéchisme_ de M. Olier croulait par sa base.

La philosophie allemande commençait à être connue; ce que j'en

saisissais me fascinait étrangement. M. Manier me faisait remarquer que

cette philosophie changeait trop vite et que, pour la juger, il fallait

attendre qu'elle eût achevé son développement. «L'Écosse rassérène, me

disait-il, et conduit au christianisme;» et il me montrait ce bon Thomas

Reid à la fois philosophe et ministre du saint Évangile. Reid fut de la

sorte longtemps mon idéal; mon rêve eût été la vie paisible d'un

ecclésiastique laborieux, attaché à ses devoirs, dispensé du ministère

ordinaire pour ses recherches. La contradiction des travaux

philosophiques ainsi entendus avec la foi chrétienne ne m'apparaissait

point encore avec le degré de clarté qui bientôt ne devait laisser à mon

esprit aucun choix entre l'abandon du christianisme et l'inconséquence

la plus inavouable.

Les écrits de la philosophie moderne, en particulier ceux de MM. Cousin

et Jouffroy, n'entraient guère au séminaire. On ne parlait pourtant pas

d'autre chose, par suite des vives polémiques que ces écrits

provoquaient alors de la part du clergé. C'était l'année de la mort de

M. Jouffroy. Les belles pages de ce désespéré de la philosophie nous

enivraient; je les savais par coeur. Nous nous passionnions pour les

débats que souleva la publication de ses oeuvres posthumes. En réalité,

nous connaissions Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, comme on connaît

Valentin et Basilide, je veux dire par ceux qui les ont combattus. Le

formalisme rigide de la scolastique ne permet pas de clore la

démonstration d'une proposition sans l'avoir fait suivre de la rubrique:

_Solvuntur objecta_. Là sont exposées avec honnêteté les objections

contre la proposition qu'il s'agit d'établir; ces objections sont

ensuite résolues, souvent d'une manière qui laisse toute leur force aux

idées hétérodoxes qu'on prétend réduire à néant. Ainsi, sous le couvert

de réfutations faibles, tout l'ensemble des idées modernes venait à

nous. Nous vivions d'ailleurs beaucoup les uns des autres. L'un de nous,

qui avait fait sa philosophie dans l'Université, nous récitait M.

Cousin; un autre, qui avait des études historiques assez étendues, nous

disait Augustin Thierry; un troisième venait de l'école de MM. de

Montalembert et Lacordaire. Il nous plaisait par son imagination; mais

la _Philosophie de Lyon_ l'irritait; il ne put s'accoutumer au pain bis

de la scolastique; il partit.

M. Cousin nous enchantait; cependant Pierre Leroux, par son accent de

conviction et le sentiment profond qu'il avait des grands problèmes,

nous frappait plus vivement encore; nous ne voyions pas bien

l'insuffisance de ses études et la fausseté de son esprit. Mes lectures

habituelles étaient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz,

Descartes, Reid, Dugald Stewart. Comme livres de piété, je lisais

surtout les _Sermons_ de Bossuet et les _Élévations sur les mystères_.

Je connaissais aussi très bien François de Sales, par la continuelle

lecture qu'on faisait au séminaire de ses oeuvres et surtout du charmant

livre que Pierre Camus a écrit sur son compte. Quant aux écrits d'une

mysticité plus raffinée, tels que sainte Thérèse, Marie d'Agreda, Ignace

de Loyola, M. Olier, je ne les lisais pas. M. Gosselin, comme je l'ai

déjà dit, m'en dissuadait. Les Vies de saints écrites d'une façon trop

exaltée lui déplaisaient également. Fénelon était sa règle et sa limite.

Tel saint d'autrefois eût excité chez lui des préventions invincibles, à

cause de son peu de souci de la propreté, de sa faible éducation, de son

médiocre bon sens.

Le vif entraînement que j'avais pour la philosophie ne m'aveuglait pas

sur la certitude de ses résultats. Je perdis de bonne heure toute

confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une

science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les

plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive resta pour moi

la seule source de vérité. Plus tard, j'éprouvai une sorte d'agacement à

voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de

premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les

esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement

que lui. L'esprit scientifique était le fond de ma nature. M. Pinault

eût été mon véritable maître, si, par le plus étrange des travers, il

n'eût mis une sorte de rage à dissimuler et à fausser les plus belles

parties de son génie. Je le comprenais malgré lui et mieux qu'il n'eût

voulu. J'avais reçu de mes premiers maîtres, en Bretagne, une éducation

mathématique assez forte. Les mathématiques et l'induction physique ont

toujours été les éléments fondamentaux de mon esprit, les seules pierres

de ma bâtisse qui n'aient jamais changé d'assise et qui servent

toujours. Ce que M. Pinault m'apprit d'histoire naturelle générale et de

physiologie m'initia aux lois de la vie. J'aperçus l'insuffisance de ce

qu'on appelle le spiritualisme; les preuves cartésiennes de l'existence

d'une âme distincte du corps me parurent toujours très faibles; dès

lors, j'étais idéaliste, et non spiritualiste, dans le sens qu'on donne

à ce mot. Un éternel _fieri_, une métamorphose sans fin, me semblait la

loi du monde. La nature m'apparaissait comme un ensemble où la création

particulière n'a point de place, et où, par conséquent, tout se

transforme[15]. Comment cette conception, déjà assez claire, d'une

philosophie positive, ne chassait-elle pas de mon esprit la scolastique

et le christianisme? Parce que j'étais jeune, inconséquent, et que la

critique me manquait. L'exemple de tant de grands esprits, qui avaient

vu si profond dans la nature et qui pourtant étaient restés chrétiens,

me retenait. Je pensais surtout à Malebranche, qui dit sa messe toute sa

vie, en professant sur la providence générale de l'univers des idées peu

différentes de celles auxquelles j'arrivais. Les _Entretiens sur la

Métaphysique_ et les _Méditations chrétiennes_ étaient l'objet perpétuel

de mes réflexions.

Le goût de l'érudition est inné en moi. M. Gosselin contribua beaucoup à

le développer. Il eut la bonté de me prendre pour son lecteur. Tous les

jours, à sept heures du matin, j'allais dans sa chambre, et je lui

lisais, pendant qu'il se promenait de long en large, toujours vif,

animé, tantôt s'arrêtant, tantôt précipitant le pas, m'interrompant

fréquemment par des réflexions judicieuses ou piquantes. Je lui lus de

la sorte les longues histoires du Père Maimbourg, écrivain maintenant

oublié, mais qui fut en son temps estimé de Voltaire; diverses

publications de M. Benjamin Guérard, dont la science le frappait

beaucoup; quelques ouvrages de M. de Maistre, en particulier sa _Lettre

sur l'inquisition espagnole_. Ce dernier opuscule ne lui plut guère. À

chaque instant, il me disait en se frottant les mains: «Oh! comme on

voit bien, mon cher, que M. de Maistre n'est pas théologien!» Il

n'estimait que la théologie, et avait un profond mépris pour la

littérature. Il perdait peu d'occasions de traiter de fadaises et de

futilités les études si estimées des nicolaïtes. M. Dupanloup, dont le

premier dogme était que sans une bonne éducation littéraire on ne peut

être sauvé, lui était peu sympathique. Il évitait en générai de

prononcer son nom.

Pour moi, qui croîs que la meilleure manière de former des jeunes gens

de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de

les instruire et d'exciter fortement leur esprit sur les questions

philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques,

historiques; en un mot, de procéder par l'enseignement du fond des

choses, et non par l'enseignement d'une creuse rhétorique, je me

trouvais entièrement satisfait de cette nouvelle direction. J'oubliai

qu'il existait une littérature moderne. Le bruit qu'il y avait des

écrivains dans le siècle arrivait quelquefois jusqu'à nous; mais nous

étions si habitués à croire qu'il ne pouvait plus y en avoir de bons,

que nous dédaignions _a priori_ toutes les productions contemporaines.

Le _Télémaque_ était le seul livre léger qui fût entre mes mains, et

encore dans une édition où ne se trouvait pas l'épisode d'Eucharis, si

bien que je n'ai connu que plus tard ces deux ou trois adorables pages.

Je ne voyais l'antiquité que par _Télémaque_ et _Aristonoüs_. Je m'en

réjouis. C'est là que j'ai appris l'art de peindre la nature par des

traits moraux. Jusqu'en 1865, je ne me suis figuré l'île de Chio que par

ces trois mots de Fénelon, «l'île de Chio, fortunée patrie d'Homère.»

Ces trois mots, harmonieux et rythmés, me semblaient une peinture

accomplie, et, bien qu'Homère ne soit pas né à Chio, que peut-être il ne

soit né nulle part, ils me représentaient mieux la belle (et maintenant

si malheureuse) île grecque que tous les entassements de petits traits

matériels.

J'allais oublier un autre livre qui, avec le _Télémaque_, constitua

longtemps pour moi le dernier mot de la littérature. Un jour, M.

Gosselin me prit à part et, après un long préambule, me dit qu'il avait

pensé, pour mes lectures, à un livre que certaines personnes trouvaient

dangereux, qui l'était peut-être en effet pour quelques-uns, à cause de

la vivacité avec laquelle la passion y est exprimée; toutefois il me

croyait capable de porter cette lecture. Il s'agissait du _Comte de

Valmont_. Beaucoup de personnes demanderont sûrement ce qu'était cet

ouvrage, pour lequel mon respectable directeur croyait qu'il fallait une

préparation spéciale de jugement et de maturité. _Le Comte de Valmont,

ou les Égarements de la raison_, est un roman de l'abbé Gérard, où, sous

le couvert d'une intrigue des plus innocentes, l'auteur réfute les

doctrines du XVIIIe siècle et inculque les principes d'une religion

éclairée. Sainte-Beuve, qui connaissait _le Comte de Valmont_, comme il

connaissait toute chose, éclatait de rire quand je lui contais cette

histoire. Eh bien, oui! _le Comte de Valmont_ est un livre assez

dangereux[16]. Le christianisme dont on y fait l'apologie n'est que le

déisme; la religion du _Télémaque_, un culte qui est la piété _in

abstracto_, sans être aucune religion en particulier. Tout me confirmait

ainsi dans une paix trompeuse. Je m'imaginais qu'en étant poli comme M.

Gosselin et modéré comme M. Manier, j'étais chrétien.

Je ne peux pas dire, en effet, que ma foi chrétienne fût réellement

diminuée. Ma foi a été détruite par la critique historique, non par la

scolastique ni par la philosophie. L'histoire de la philosophie et

l'espèce de scepticisme dont j'étais atteint me retenaient dans le

christianisme plutôt qu'elles ne m'en chassaient. Je me répétais souvent

ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker[17]:

Discussi fateor, sectas attentius omnes,

Plurima quæsivi, per singula quæque cucurri,

Nec quidquam inveni melius quam credere Christo.

Une certaine modestie me retenait. Jamais la question capitale de la

vérité des dogmes chrétiens, de la Bible, ne se posait pour moi.

J'admettais la révélation en un sens général, comme Leibniz, comme

Malebranche. Certes ma philosophie du _fieri_ était l'hétérodoxie même;

mais je ne tirais pas les conséquences. Après tout, mes maîtres étaient

contents de moi. M. Pinault ne me troublait guère. Plus mystique que

fanatique, il s'occupait peu de ceux qui n'étaient point dans sa voie.

Le coup de pointe me fut porté par M. Gottofrey, avec une audace et une

justesse qui ne me sont apparues que plus tard. Un moment, cet homme

vraiment supérieur arracha les voiles que le prudent M. Gosselin et

l'honnête M. Manier avaient disposés autour de ma conscience pour la

calmer et l'endormir.

M. Gottofrey me parlait très rarement, mais il m'observait attentivement

avec une très grande curiosité. Mes argumentations latines, faites d'un

ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient. Tantôt j'avais trop

raison; tantôt je laissais voir ce que je trouvais de faible dans les

raisons données comme valables. Un jour que mes objections avaient été

poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses,

quelques sourires s'étaient produits dans la conférence, il interrompit

l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence

de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le

rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon

goût pour l'étude. La recherche!... à quoi bon? Tout ce qu'il y a

d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes.

Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné: «Vous

n'êtes pas chrétien!»

Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot

prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je

chancelais; ces mots: «Vous n'êtes pas chrétien!» retentirent toute la

nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre. Le lendemain, je confiai

mon angoisse à M. Gosselin. L'excellent homme me rassura: il ne vit

rien, ne voulut rien voir. Il ne me dissimula même pas tout à fait

combien il était surpris et mécontent de cette entreprise d'un zèle

intempestif sur une conscience dont il était plus que personne

responsable. Il tint, j'en suis sûr, l'acte illuminé de M. Gottofrey

pour une imprudence, qui ne pouvait être bonne qu'à troubler une

vocation naissante. Comme beaucoup de directeurs, M. Gosselin croyait

que les doutes sur la foi n'ont de gravité pour les jeunes gens que si

l'on s'y arrête, qu'ils disparaissent quand les engagements sont pris et

que la vie est arrêtée. Il me défendit de penser à ce qui venait

d'arriver; je le trouvai même ensuite plus affectueux que jamais. Il ne

comprit rien à la nature de mon esprit, ne devina pas ses futures

évolutions logiques. Seul, M. Gottofrey vit clair. Il avait raison,

pleinement raison; je le reconnais maintenant. Il fallait ses lumières

transcendantes de martyr et d'ascète pour découvrir ce qui échappait si

complètement à ceux qui dirigeaient ma conscience avec tant de droiture,

du reste, et de bonté.

Je causai aussi avec M. Manier, qui m'engagea vivement à ne pas faire

dépendre ma foi chrétienne d'objections de détail. Sur la question de

l'état ecclésiastique, il mettait toujours beaucoup de discrétion. Il ne

me disait jamais rien qui fût de nature à m'engager ou à me dissuader.

C'était là pour lui en quelque sorte une chose secondaire. Pour lui,

l'essentiel était le véritable esprit chrétien, inséparable de la vraie

philosophie. Prêtre ou professeur de philosophie écossaise dans

l'Université lui paraissait la même chose. Il me faisait souvent

envisager ce qu'une telle carrière a d'honorable, et plus d'une fois il

prononça le nom de l'École normale. Je ne parlai pas de cette ouverture

à M. Gosselin; car certainement la seule pensée de quitter le séminaire

pour l'École normale lui eût paru une idée de perdition.

Il fut donc décidé qu'après mes deux ans de philosophie, je passerais au

séminaire Saint-Sulpice pour faire ma théologie. L'éclair qui avait

traversé un moment l'esprit de M. Gottofrey n'eut pas de conséquence.

Mais, aujourd'hui, à trente-huit ans de distance, je reconnais la haute

pénétration dont il fit preuve. Lui seul fut clairvoyant, car c'était

tout à fait un saint. Certes, je regrette maintenant que je n'aie point

suivi son impulsion. Je serais sorti du séminaire sans avoir fait

d'hébreu ni de théologie. La physiologie et les sciences naturelles

m'auraient entraîné; or, je peux bien le dire, l'ardeur extrême que ces

sciences vitales excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je

les avais cultivées d'une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des

résultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai à Saint-Sulpice,

j'appris l'allemand et l'hébreu; cela changea tout. Je fus entraîné vers

les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont

sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans. On

voit poindre, en effet, un âge où l'homme n'attachera plus beaucoup

d'intérêt à son passé. Je crains fort que nos écrits de précision de

l'Académie des inscriptions et belles-lettres, destinés à donner quelque

exactitude à l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir été lus. C'est par

la chimie à un bout, par l'astronomie à un autre, c'est surtout par la

physiologie générale que nous tenons vraiment le secret de l'être, du

monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler. Le regret de ma vie est

d'avoir choisi pour mes études un genre de recherches qui ne s'imposera

jamais et restera toujours à l'état d'intéressantes considérations sur

une réalité à jamais disparue. Mais, pour l'exercice et le plaisir de ma

pensée, je pris certainement la meilleure part. À Saint-Sulpice, en

effet, je fus mis en face de la Bible et des sources du christianisme;

je dirai, dans le prochain récit, l'ardeur avec laquelle je me mis à

cette étude, et comment, par une série de déductions critiques qui

s'imposèrent à mon esprit, les bases de ma vie, telle que je l'avais

comprise jusque-là, furent totalement renversées.

V

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 37 / 48 题