Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son hôtel de la rue
Saint-Florentin, sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions
humaines un dernier mensonge et résolut de se réconcilier, pour les
apparences, avec une Église dont la vérité, une fois reconnue par lui,
le convainquait de sacrilège et d'opprobre. Il fallait, pour cette
délicate opération, non un prêtre sérieux de vieille école gallicane,
qui aurait pu avoir l'idée de rétractations motivées, de réparations, de
pénitence, non un jeune ultramontain de la nouvelle école, qui eût tout
d'abord inspiré au vieillard une complète antipathie; il fallait un
prêtre mondain, lettré, aussi peu philosophe que possible, nullement
théologien, ayant avec les anciennes classes ces relations d'origine et
de société sans lesquelles l'Évangile a peu d'accès en des cercles pour
lesquels il n'a pas été fait. M. l'abbé Dupanloup, déjà connu par ses
succès au catéchisme de l'Assomption, auprès d'un public plus exigeant
en fait de jolies phrases qu'en fait de doctrine, était juste l'homme
qu'il fallait pour participer innocemment à une collusion que les âmes
faciles à se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un
édifiant coup de la grâce. Ses relations avec madame la duchesse de
Dino, et surtout avec sa fille, dont il avait fait l'éducation
religieuse, sa parfaite entente avec M. de Quélen, les protections
aristocratiques qui, dès le début de sa carrière, l'avaient entouré et
l'avaient fait accepter dans le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un
qui en est, le désignaient pour une oeuvre de tact mondain plutôt que de
théologie, où il fallait savoir duper à la fois le monde et le ciel.
On prétend qu'au premier moment, surpris de quelques hésitations de la
part de celui qui allait le convertir, M. de Talleyrand aurait dit:
«Voilà un jeune prêtre qui ne sait pas son état.» S'il dit cela, il se
trompa tout à fait. Ce jeune prêtre savait son art comme personne ne le
sut jamais. Le vieillard, décidé à ne biffer sa vie que quand il
n'aurait plus une heure à vivre, opposait à toutes les supplications un
obstiné «Pas encore!» Le _Sto ad ostium et pulso_ dut être pratiqué avec
une rare habilité. Un évanouissement, une brusque accélération dans la
marche de l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunité déplacée
pouvait amener un _non_ qui eût renversé l'oeuvre si savamment concertée.
Le 17 mai, jour de la mort du vieux pécheur, au matin, rien n'était
signé encore. L'angoisse était extrême. On sait l'importance que les
catholiques attachent au moment de la mort. Si les rémunérations et les
châtiments futurs ont quelque réalité, il est clair que ces
rémunérations et ces châtiments doivent être proportionnés à une vie
entière de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une
bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernière
heure. Le temps pressait; on résolut de tout oser. M. Dupanloup se
tenait dans une pièce à côté du malade. La charmante enfant que le
vieillard admettait toujours avec un sourire fut dépêchée près de son
lit. Ô miracle de la grâce! la réponse fut _oui_; le prêtre entra; cela
dura quelques minutes, et Dieu dut se montrer content: on lui avait fait
sa part. Le jeune catéchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier
que le mourant avait signé de sa grande signature complète:
_Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent_.
Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le monde
catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré. On sut
gré de cette victoire, sans doute, avant tout à la grâce féminine qui
avait réussi, en entourant de caresses le vieillard, à lui faire
rétracter tout son passé révolutionnaire, mais aussi au jeune
ecclésiastique qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une habileté
supérieure, amener à bonne fin une négociation où il était si facile
d'échouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers prêtres de
France. Le monde le plus riche et le plus influent de Paris lui offrit
ce qu'il voulut, places, honneurs, importance, argent. Il accepta
l'argent. Gardez-vous de croire que ce fût là un calcul personnel;
jamais homme ne porta plus loin le désintéressement que M. Dupanloup; le
mot de la Bible qu'il citait le plus souvent, et qu'il aimait doublement
parce qu'il était biblique et qu'il finissait par hasard comme un vers
latin, était: _Da mihi animas, cetera tolle tibi_. Un plan général de
grande propagande par l'éducation classique et religieuse s'était dès
lors emparé de son esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur
passionnée qu'il portait dans toutes les oeuvres dont il s'occupait.
Le séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, situé à côté de l'église de ce
nom, entre la rue Saint-Victor et la rue de Pontoise, était devenu,
depuis la Révolution, le petit séminaire du diocèse de Paris. Telle
n'avait pas été sa destination primitive. Dans le grand mouvement de
réforme ecclésiastique qui marqua en France la première moitié du XVIIe
siècle et auquel se rattachent les noms de Vincent de Paul, d'Olier, de
Bérulle, du Père Eudes, l'église Saint-Nicolas du Chardonnet joua un
rôle analogue à celui de Saint-Sulpice, quoique moins considérable.
Cette paroisse, qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des
étudiants de l'Université de Paris au moyen âge, était alors le centre
d'un quartier riche, habité surtout par la magistrature. Comme Olier
fonda le séminaire Saint-Sulpice, Adrien de Bourdoise fonda la compagnie
des prêtres Saint-Nicolas du Chardonnet, et fit de la maison ainsi
constituée une pépinière de jeunes ecclésiastiques qui a existé jusqu'à
la Révolution. Mais la compagnie de Saint-Nicolas du Chardonnet ne fut
pas, comme la société de Saint-Sulpice, mère d'établissements du même
genre dans le reste de la France. En outre, la société des nicolaïtes ne
ressuscita pas après la Révolution comme celle des sulpiciens; le
bâtiment de la rue Saint-Victor demeura sans objet; lors du Concordat,
on le donna au diocèse de Paris pour servir de petit séminaire. Jusqu'en
1837 cet établissement n'eut aucun éclat. La renaissance brillante du
cléricalisme lettré et mondain se fait entre 1830 et 1840. Saint-Nicolas
fut, durant le premier tiers du siècle, un obscur établissement
religieux; les études y étaient faibles; le nombre des élèves restait
fort au-dessous des besoins du diocèse. Un prêtre assez remarquable le
dirigea pourtant, ce fut M. l'abbé Frère, théologien profond, très versé
dans la mystique chrétienne. Mais c'était l'homme le moins fait pour
éveiller et stimuler des enfants faisant leurs études littéraires.
Saint-Nicolas fut sous sa direction une maison tout ecclésiastique, peu
nombreuse, n'ayant en vue que la cléricature, un séminaire par
anticipation, ouvert aux seuls sujets qui se destinaient à l'état
ecclésiastique, et où le côté profane des études était tout à fait
négligé.
M. de Quélen eut une visée de génie en confiant la direction de cette
maison à M. Dupanloup. L'aristocratique prélat n'appréciait pas beaucoup
la direction toute cléricale de l'abbé Frère; il aimait la piété, mais
la piété mondaine, de bon ton, sans barbarie scolastique ni jargon
mystique, la piété comme complément d'un idéal de bonne société, qui
était, à vrai dire, sa principale religion. Si Hugues ou Richard de
Saint-Victor se fussent présentés à lui comme des pédants ou des
rustres, il les eût pris en maigre estime. Il avait pour M. Dupanloup la
plus vive affection. Celui-ci était alors légitimiste et ultramontain.
Il a fallu les exagérations des temps qui ont suivi pour intervertir les
rôles et pour qu'on ait pu le considérer comme un gallican et un
orléaniste. M. de Quélen trouvait en lui un fils spirituel, partageant
ses dédains, ses préjugés. Il savait sans doute le secret de sa
naissance. Les familles qui avaient veillé paternellement sur le jeune
ecclésiastique, qui en avaient fait un homme bien élevé et qui l'avaient
introduit dans leur monde fermé, étaient celles que connaissait le noble
archevêque et qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu
M. de Quélen; il m'a laissé l'idée du parfait évêque de l'ancien régime.
Je me rappelle sa beauté (une beauté de femme), sa taille élégante, la
ravissante grâce de ses mouvements. Son esprit n'avait d'autre culture
que celle de l'homme du monde d'une excellente éducation. La religion
était pour lui inséparable des bonnes manières et de la dose de bon sens
relatif que donnent les études classiques. Telle était aussi la mesure
intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'était ni la belle imagination qui
assure une valeur durable à certaines oeuvres de Lacordaire et de
Montalembert, ni la profonde passion de Lamennais; l'humanisme, la bonne
éducation, étaient ici le but, la fin, le terme de toute chose; la
faveur des gens du monde bien élevés devenait le suprême criterium du
bien. De part et d'autre, absence complète de théologie. On se
contentait de la révérer de loin. Les études théologiques de ces hommes
distingués avaient été très faibles. Leur foi était vive et sincère;
mais c'était une foi implicite, ne s'occupant guère des dogmes qu'il
faut croire. Ils sentaient le peu de succès qu'aurait la scolastique
auprès du seul public dont ils se préoccupaient, le public mondain et
assez frivole qu'a devant lui un prédicateur de Saint-Roch ou de
Saint-Thomas d'Aquin.
C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Quélen remit entre les
mains de M. Dupanloup l'austère et obscure maison de l'abbé Frère et
d'Adrien de Bourdoise. Le petit séminaire de Paris n'avait été
jusque-là, aux termes du Concordat, que la pépinière des prêtres de
Paris, pépinière bien insuffisante, strictement limitée à l'objet que la
loi lui prescrivait. C'était bien autre chose que rêvait le nouveau
supérieur porté par le choix de l'archevêque à la fonction, peu
recherchée, de diriger les études des jeunes clercs. Tout lui parut à
reconstruire, depuis les bâtiments, où le marteau ne laissa d'entier que
les murs, jusqu'au plan des études, que M. Dupanloup réforma de fond en
comble. Deux points essentiels résumèrent sa pensée. D'abord, il vit
qu'un petit séminaire tout ecclésiastique n'avait à Paris aucune chance
de succès, et ne suffirait jamais au recrutement du diocèse. Il conçut
l'idée, par des informations s'étendant surtout à l'ouest de la France
et à la Savoie, son pays natal, d'amener à Paris les sujets d'espérance
qui lui étaient signalés. Puis il voulut que sa maison fût une maison
d'éducation modèle telle qu'il la concevait, et non plus un séminaire au
type ascétique et clérical. Il prétendit, chose délicate peut-être, que
la même éducation servît aux jeunes clercs et aux fils des premières
familles de France. La réussite de la difficile affaire de la rue
Saint-Florentin l'avait mis à la mode dans le monde légitimiste;
quelques relations avec le monde orléaniste lui assuraient une autre
clientèle dont il n'était pas bon de se priver. À l'affût de tous les
vents de la mode et de la publicité, il ne négligeait rien de ce qui
avait la faveur du moment. Sa conception du monde était très
aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la noblesse, le
clergé et la littérature. Ce qu'il voulait, c'était une éducation
libérale, pouvant convenir également au clergé et à la jeunesse du
faubourg Saint-Germain, sur la base de la piété chrétienne et des
lettres classiques. L'étude des sciences était à peu près exclue; il
n'en avait pas la moindre idée.
La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi, pendant quelques
années, la maison de France où il y eut le plus de noms historiques ou
connus; y obtenir une place pour un jeune homme était une grâce
chèrement marchandée. Les sommes très considérables dont les familles
riches achetaient cette faveur servaient à l'éducation gratuite des
jeunes gens sans fortune qui étaient signalés par des succès constants.
La foi absolue de M. Dupanloup dans les études classiques se montrait en
ceci. Ces études, pour lui, faisaient partie de la religion. La jeunesse
destinée à l'état ecclésiastique et la jeunesse destinée au premier rang
social lui paraissaient devoir être élevées de la même manière. Virgile
lui semblait faire partie de la culture intellectuelle d'un prêtre au
moins autant que la Bible. Pour une élite de la jeunesse cléricale, il
espérait qu'il sortirait de ce mélange avec des jeunes gens du monde,
soumis aux mêmes disciplines, une teinture et des habitudes plus
distinguées que celles qui résultent de séminaires peuplés uniquement
d'enfants pauvres et de fils de paysans. Le fait est qu'il réalisa sous
ce rapport des prodiges. Composée de deux éléments en apparence
inconciliables, la maison avait une parfaite unité. L'idée que le talent
primait tout le reste étouffait les divisions, et, au bout de huit
jours, le plus pauvre garçon débarqué de province, gauche, embarrassé,
s'il faisait un bon thème ou quelques vers latins bien tournés, était
l'objet de l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en
douter.
En cette année 1838, j'obtins justement, au collège de Tréguier, tous
les prix de ma classe. Le _palmares_ tomba sous les yeux d'un des hommes
éclairés que l'ardent capitaine employait à recruter sa jeune armée. En
une minute, mon sort fut décidé. «Faites-le venir,» dit l'impétueux
supérieur. J'avais quinze ans et demi; nous n'eûmes pas le temps de la
réflexion. J'étais en vacances chez un ami, dans un village près de
Tréguier; le 4 septembre, dans l'après-midi, un exprès vint me chercher.
Je me rappelle ce retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à
faire à pied à travers la campagne. Les sonneries pieuses de l'_Angelus_
du soir, se répondant de paroisse en paroisse, versaient dans l'air
quelque chose de calme, de doux et de mélancolique, image de la vie que
j'allais quitter pour toujours. Le lendemain, je partais pour Paris; le
7, je vis des choses aussi nouvelles pour moi que si j'avais été jeté
brusquement en France de Tahiti ou de Tombouctou.