III

Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transporté en un clin

d'oeil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus

en tombant subitement dans un milieu aussi différent de celui de mes

vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totalement devenues de bois

ou de granit, sortes de colosses osiriens semblables à ceux que je

devais admirer plus tard en Égypte, se développant en longues allées,

grandioses en leur béatitude. Ma venue à Paris fut le passage d'une

religion à une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas

plus à celui que je trouvais ici qu'une vieille toile, dure comme une

planche, ne ressemble à de la percale. Ce n'était pas la même religion.

Mes vieux prêtres, dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme

des mages, ayant les paroles de l'éternité; maintenant, ce qu'on me

présentait, c'était une religion d'indienne et de calicot, une piété

musquée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots

de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d'un style

indéfinissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre

d'Heures de chez Lebel.

Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est

difficilement transplantable. La vive répulsion morale que j'éprouvais,

compliquée d'un changement total dans le régime et les habitudes, me

donna le plus terrible accès de nostalgie. L'internat me tuait. Les

souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais jusque-là menée avec

ma mère me perçaient le coeur. Je n'étais pas le seul à souffrir. M.

Dupanloup n'avait pas calculé toutes les conséquences de ce qu'il

faisait. Sa manière d'agir, impérieuse à la façon d'un général d'armée,

ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses jeunes recrues.

Nous nous communiquions nos tristesses. Mon meilleur ami, un jeune homme

de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent coeur, s'isola,

ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins

acclimatables encore. Un d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que, chaque

soir, il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du

pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les

apparences, j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en

des mélancolies infinies. Le dernier _Angelus_ du soir que j'avais

entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que j'avais

vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire

comme des flèches aiguës.

Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être

mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'année

suivante, donnèrent cette grande marque de fidélité: ils ne purent

s'habituer à ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelquefois qu'en

moi le Breton mourut; le Gascon, hélas! eut des raisons suffisantes de

vivre. Ce dernier s'aperçut même que ce monde nouveau était fort curieux

et valait la peine qu'on s y attachât.

Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis à cette cruelle

épreuve. Je dois deux choses à M. Dupanloup: de m'avoir fait venir à

Paris et de m'avoir empêché de mourir en y arrivant. La vie sortait de

lui; il m'entraîna. Naturellement, il s'occupa d'abord peu de moi.

L'homme le plus à la mode du clergé parisien, ayant une maison de deux

cents élèves à diriger ou plutôt à fonder, ne pouvait avoir le souci

personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance singulière fut un

lien entre nous. Le fond de ma blessure était le souvenir trop vivant de

ma mère. Ayant toujours vécu seul auprès d'elle, je ne pouvais me

détacher des images de la vie si douce que j'avais goûtée pendant des

années. J'avais été heureux, j'avais été pauvre avec elle. Mille détails

de cette pauvreté même, rendus plus touchants par l'absence, me

creusaient le coeur. Pendant la nuit, je ne pensais qu'à elle; je ne

pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation était de lui écrire

des lettres pleines d'un sentiment tendre et tout humides de regrets.

Nos lettres, selon l'usage des maisons religieuses, étaient lues par un

des directeurs. Celui qui était chargé de ce soin fut frappé de l'accent

d'amour profond qui était dans ces pages d'enfant. Il communiqua une de

mes lettres à M. Dupanloup, qui en fut tout à fait étonné.

Le plus beau trait du caractère de M. Dupanloup était l'amour qu'il

avait pour sa mère. Quoique sa naissance fût, par un côté, la plus

grande difficulté de sa vie, il honorait sa mère d'un vrai culte. Cette

vieille dame demeurait à côté de lui; nous ne la voyions jamais; nous

savions cependant que, tous les jours, il passait quelque temps avec

elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du

respect qu'ils ont eu pour leur mère. Il nous donnait à cet égard des

règles excellentes, que j'avais du reste toujours pratiquées, comme de

ne jamais tutoyer sa mère et de ne jamais finir une lettre à elle

adressée sans y mettre le mot _respect_. Par là, il y eut entre nous une

vraie étincelle de communication. Le jour où ma lettre lui fut remise

était un vendredi. C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa

présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette

fois-là réussi ma composition: j'étais le cinquième ou le sixième. «Ah!

dit-il, si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin,

Ernest Renan eût été le premier.» Dès lors, il me remarqua. J'existai

pour lui, il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie,

une sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes

premiers maîtres s'en trouva fort affaibli.

Ceux-là seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans

ces années brillantes de 1838 à 1844, peuvent se faire une idée de la

vie intense qui s'y développait[10]. Et cette vie n'avait qu'une seule

source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il était sa maison tout

entière. Le règlement, l'usage, l'administration, le gouvernement

spirituel et temporel, c'était lui. La maison était pleine de parties

défectueuses; il suppléait à tout. L'écrivain, l'orateur, chez lui,

étaient de second ordre; l'éducateur était tout à fait sans égal.

L'ancien règlement de Saint-Nicolas du Chardonnet renfermait, comme tous

les règlements de séminaire, un exercice appelé _la lecture

spirituelle_. Tous les soirs, une demi-heure devait être consacrée à la

lecture d'un ouvrage ascétique; M. Dupanloup se substitua d'emblée à

saint Jean Climaque et aux _Vies des Pères du désert_. Cette demi-heure,

il la prit pour lui. Tous les jours, il se mit directement en rapport

avec la totalité de ses élèves par un entretien intime, souvent

comparable, pour l'abandon et le naturel, aux homélies de Jean

Chrysostome dans la _Palæa_ d'Antioche. Toute circonstance de la vie

intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou à l'un

des élèves, était l'occasion d'un entretien rapide, animé. La séance des

notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et plus

personnel encore. Chacun vivait dans l'attente de ce jour. Les

observations dont le supérieur accompagnait la lecture des notes étaient

la vie ou la mort. Il n'y avait aucune punition dans la maison; la

lecture des notes et les réflexions du supérieur étaient l'unique

sanction qui tenait tout en haleine et en éveil.

Ce régime avait ses inconvénients, cela est hors de doute. Adoré de ses

élèves, M. Dupanloup n'était pas toujours agréable à ses collaborateurs.

On m'a dit que, plus tard, dans son diocèse, les choses se passèrent de

la même manière, qu'il fut toujours plus aimé de ses laïques que de ses

prêtres. Il est certain qu'il écrasait tout autour de lui. Mais sa

violence même nous attachait; car nous sentions que nous étions son but

unique. Ce qu'il était, c'était un éveilleur incomparable; pour tirer de

chacun de ses élèves la somme de ce qu'il pouvait donner, personne ne

l'égalait. Chacun de ses deux cents élèves existait distinct dans sa

pensée; il était pour chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le

motif de vivre et de travailler. Il croyait au talent et en faisait la

base de la foi. Il répétait souvent que l'homme vaut en proportion de sa

faculté d'admirer. Son admiration n'était pas toujours assez éclairée

par la science; mais elle venait d'une grande chaleur d'âme et d'un coeur

vraiment possédé de l'amour du beau. Il a été le Villemain de l'école

catholique. M. Villemain fut, parmi les laïques, l'homme qu'il a le plus

aimé et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait de le voir, il nous

racontait la conversation qu'il avait eue avec lui sur le ton de la plus

chaleureuse sympathie.

Les défauts de l'éducation qu'il donnait étaient les défauts mêmes de

son esprit. Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On eût

dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poètes,

écrivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. Cela

se voyait surtout à l'entrée des nicolaïtes à Saint-Sulpice, où le

talent n'avait aucune valeur, où la scolastique et l'érudition étaient

seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et de la

philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de

belles-lettres, étaient réfractaires et se refusaient à une aussi rude

nourriture. Aussi les nicolaïtes étaient-ils peu estimés à

Saint-Sulpice. On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop

peu théologien. Quand un ancien élève de Saint-Nicolas se hasardait à

rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait là pour dire:

«Oh! oui, du temps de M. Bourdoise...,» montrant clairement qu'il

n'admettait pour cette maison d'autre illustration que son passé du

XVIIe siècle.

Faibles à quelques égards, ces études de Saint-Nicolas étaient très

distinguées, très littéraires. L'éducation cléricale a une supériorité

sur l'éducation universitaire, c'est sa liberté en tout ce qui ne touche

pas à la religion. La littérature y est livrée à toutes les disputes; le

joug du dogme classique y est moins lourd. C'est ainsi que Lamartine,

formé tout entier par l'éducation cléricale, a bien plus d'intelligence

qu'aucun universitaire; quand l'émancipation philosophique vient

ensuite, cela produit des esprits très ouverts. Je sortis de mes études

classiques sans avoir lu Voltaire; mais je savais par coeur les _Soirées

de Saint-Pétersbourg_. Ce style, dont je ne vis que plus tard les

défauts, m'excitait vivement. Les discussions du romantisme pénétraient

dans la maison de toutes parts; on ne parlait que de Lamartine, de

Victor Hugo. Le supérieur s'y mêlait, et, pendant près d'un an, aux

lectures spirituelles, il ne fut pas question d'autre chose. L'autorité

faisait ses réserves; mais les concessions allaient bien au delà des

réserves. C'est ainsi que je connus les batailles du siècle. Plus tard,

la liberté de penser arriva également jusqu'à moi par les _Solvuntur

objecta_ des Théologies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement

ecclésiastique consistait à ne rien dissimuler de la force des

objections; comme les réponses étaient très faibles, un bon esprit

pouvait faire son profit de la vérité où il la trouvait.

Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif éveil. M. l'abbé

Richard[11] faisait ce cours dans l'esprit de l'école moderne, de la

manière la plus distinguée. Je ne sais pourquoi il cessa de professer le

cours de notre année; il fut remplacé par un directeur, très occupé

d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens cahiers, auxquels il

mêlait des extraits de livres modernes. Or, parmi ces volumes modernes,

qui détonnaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j'en

remarquai un qui produisait sur moi un effet singulier. Dès que le

chargé de cours le prenait et se mettait à le lire, je n'étais plus

capable de prendre une note; une sorte d'harmonie me saisissait,

m'enivrait. C'était Michelet, les parties admirables de Michelet, dans

les tomes V et VI de l'_Histoire de France_. Ainsi le siècle pénétrait

jusqu'à moi par toutes les fissures d'un ciment disjoint. J'étais venu à

Paris formé moralement, mais ignorant autant qu'on peut l'être. J'eus

tout à découvrir. J'appris avec étonnement qu'il y avait des laïques

sérieux et savants; je vis qu'il existait quelque chose en dehors de

l'antiquité et de l'Église, et en particulier qu'il y avait une

littérature contemporaine digne de quelque attention. La mort de Louis

XIV ne fut plus pour moi la fin du monde. Des idées, des sentiments

m'apparurent, qui n'avaient eu d'expression ni dans l'antiquité, ni au

XVIIe siècle.

Ainsi le germe qui était en moi fut fécondé. Quoique antipathique par

bien des côtés à ma nature, cette éducation fut comme le réactif qui fit

tout vivre et tout éclater. L'essentiel, en effet, dans l'éducation, ce

n'est pas la doctrine enseignée, c'est l'éveil. Autant le sérieux de ma

foi religieuse avait été atteint en trouvant sous les mêmes noms des

choses si différentes, autant mon esprit but avidement le breuvage

nouveau qui lui était offert. Le monde s'ouvrit pour moi. Malgré sa

prétention d'être un asile fermé aux bruits du dehors, Saint-Nicolas

était à cette époque la maison la plus brillante et la plus mondaine.

Paris y entrait à pleins bords par les portes et les fenêtres, Paris

tout entier, moins la corruption, je me hâte de le dire, Paris avec ses

petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force

révolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prêtres de Bretagne

savaient bien mieux les mathématiques et le latin que mes nouveaux

maîtres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumière et sans air.

Ici, l'atmosphère du siècle circulait librement. Dans nos promenades à

Gentilly, aux récréations du soir, nos discussions étaient sans fin. Les

nuits, après cela, je ne dormais pas: Hugo et Lamartine me remplissaient

la tête. Je compris la gloire, que j'avais cherchée si vaguement à la

voûte de la chapelle de Tréguier. Au bout de quelque temps, une chose

tout à fait inconnue m'était révélée. Les mots talent, éclat, réputation

eurent un sens pour moi. J'étais perdu pour l'idéal modeste que mes

anciens maîtres m'avaient inculqué; j'étais engagé sur une mer où toutes

les tempêtes, tous les courants du siècle avaient leur contre-coup. Il

était écrit que ces courants et ces tempêtes emporteraient ma barque

vers des rivages où mes anciens amis me verraient aborder avec terreur.

Mes succès dans les classes étaient très inégaux. Je fis un jour un

_Alexandre_, qui doit être au _Cahier d'honneur_, et que je publierais

si je l'avais. Mais les compositions de pure rhétorique m'inspiraient un

profond ennui; je ne pus jamais faire un discours supportable. À propos

d'une distribution de prix, nous donnâmes une représentation du concile

de Clermont; les différents discours qui purent être tenus en cette

circonstance furent mis au concours. J'échouai totalement dans Pierre

l'Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jugé aussi dénué que

possible d'esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et

adoniques fut trouvé moins mauvais. Mon refrain, _Sternite Turcas_,

solution brève et tranchante de la question d'Orient, fut adopté dans la

récitation publique. J'étais trop sérieux pour ces enfantillages. On

nous donnait à faire des récits du moyen âge, qui se terminaient

toujours par quelque beau miracle; j'abusais déplorablement des

guérisons de lépreux. Le souvenir de mes premières études de

mathématiques, qui avaient été assez fortes, me revenait quelquefois.

J'en parlais à mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces

études leur paraissaient quelque chose de tout à fait bas, comparées aux

exercices littéraires qu'on leur présentait comme le but suprême de

l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se révéla que plus tard, en

philosophie, à Issy. La première fois que mes condisciples m'entendirent

argumenter en latin, ils furent surpris. Ils virent bien alors que

j'étais d'une autre race qu'eux et que je continuerais à marcher quand

ils auraient trouvé leur point d'arrêt. Mais, en rhétorique, je laissai

un renom douteux. Écrire sans avoir à dire quelque chose de pensé

personnellement me paraissait dès lors le jeu d'esprit le plus

fastidieux.

Le fond des idées qui formait la base de cette éducation était faible;

mais la forme était brillante, et un sentiment noble dominait et

entraînait tout. J'ai dit qu'il n'y avait dans la maison aucune

punition; il serait plus exact de dire qu'il n'y en avait qu'une,

l'expulsion. À moins de faute très grave, cette expulsion n'avait rien

de blessant; on n'en donnait pas les motifs: «Vous êtes un excellent

jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut;

séparons-nous amis; quel service puis-je vous rendre?» Tel était le

résumé du discours d'adieu du supérieur à l'élève congédié. On prisait

si haut la faveur de participer à une éducation tenue pour

exceptionnelle, que cette paternelle déclaration était redoutée comme un

arrêt de mort.

Là est une des supériorités que présentent les établissements

ecclésiastiques sur ceux de l'État; le régime y est très libéral, car

personne n'a droit d'y être; la coercition y devient tout de suite la

séparation. L'établissement de l'État a quelque chose de militaire, de

froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, puisque

l'élève a un droit obtenu au concours dont on ne peut le priver. Pour ma

part, j'ai peine à comprendre une école normale, par exemple, où le

directeur ne puisse pas dire, sans s'expliquer davantage, aux sujets

dénués de vocation: «Vous n'avez pas l'esprit de notre état; en dehors

de cela, vous devez avoir tous les mérites; vous réussirez mieux

ailleurs. Adieu.» La punition même la plus légère implique un principe

servile d'obéissance par crainte. Pour moi, je ne crois pas qu'à aucune

époque de ma vie j'aie obéi; oui, j'ai été docile, soumis, mais à un

principe spirituel, jamais à une force matérielle procédant par la

crainte du châtiment. Ma mère ne me commanda jamais rien. Entre moi et

mes maîtres ecclésiastiques tout fut libre et spontané. Qui a connu ce

_rationabile obsequium_ n'en peut plus souffrir d'autre. Un ordre est

une humiliation; qui a obéi est un _capitis minor_, souillé dans le

germe même de la vie noble. L'obéissance ecclésiastique n'abaisse pas;

car elle est volontaire, et on peut se séparer. Dans une des utopies de

société aristocratique que je rêve il n'y aurait qu'une seule peine, la

peine de mort, ou plutôt l'unique sanction serait un léger blâme des

autorités reconnues, auquel aucun homme d'honneur ne survivrait. Je

n'aurais pu être soldat; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je

crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni

exception ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à

subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des

années au port d'armes à la façon allemande est mort pour les oeuvres

fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée tout entière à la

vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers

qui elle est si ingrate.

La génération, qui avait de quinze à vingt ans au moment d'éclat que je

raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq à soixante ans.

A-t-elle rempli les espérances illimitées qu'avait conçues l'âme ardente

de notre grand éducateur? Non assurément; si ses espérances avaient été

réalisées, c'est le monde entier qui eût été changé de fond en comble,

et on ne s'aperçoit pas d'un tel changement. M. Dupanloup aimait trop

peu son siècle et lui faisait trop peu de concessions pour qu'il pût lui

être donné de former des hommes au droit fil du temps. Quand je me

figure une de ces lectures spirituelles où le maître répandait si

abondamment son esprit, cette salle du rez-de-chaussée, avec ses bancs

serrés où se pressaient deux cents figures d'enfants tenus immobiles par

l'attention et le respect, et que je me demande vers quels vents du ciel

se sont envolées ces deux cents âmes si fortement unies alors par

l'ascendant du même homme, je trouve plus d'un déchet, plus d'un cas

singulier. Comme il est naturel, je trouve d'abord des évêques, des

archevêques, des ecclésiastiques considérables, tous relativement

éclairés et modérés. Je trouve des diplomates, des conseillers d'État,

d'honorables carrières dont quelques-unes eussent été plus brillantes si

la tentative du 16 mai eût réussi. Mais voici quelque chose d'étrange. À

côté de tel pieux condisciple prédestiné à l'épiscopat, j'en vois un qui

aiguisera si savamment son couteau pour tuer son archevêque, qu'il

frappera juste au coeur... Je crois me rappeler Verger; je peux dire de

lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut

canonisée: _Fu mia vicina, andava come le altre_. Cette éducation avait

des dangers: elle surchauffait, surexcitait, pouvait très bien rendre

fou (Verger l'était bel et bien).

Un exemple plus frappant encore du _Spiritus ubi vult spirat_ fut celui

de H. de ***. Quand j'arrivai à Saint-Nicolas, il fut ma plus grande

admiration. Son talent était hors ligne: il avait sur tous ses

condisciples de rhétorique une immense supériorité. Sa piété, sérieuse

et vraiment élevée, provenait d'une nature douée des plus hautes

aspirations. H. de *** réalisait, d'après nos idées, la perfection même;

aussi, selon l'usage des maisons ecclésiastiques, où les élèves avancés

partagent les fonctions des maîtres, était-il chargé des rôles les plus

importants. Sa piété se maintint plusieurs années au séminaire

Saint-Sulpice. Durant des heures, aux fêtes surtout, on le voyait à la

chapelle, baigné de larmes. Je me souviens d'un soir d'été, sous les

ombrages de Gentilly (Gentilly était la maison de campagne du petit

séminaire Saint-Nicolas); serrés autour de quelques anciens et de celui

des directeurs qui avait le mieux l'accent de la piété chrétienne, nous

écoutions. Il y avait dans l'entretien quelque chose de grave et de

profond. Il s'agissait du problème éternel qui fait le fond du

christianisme, l'élection divine, le tremblement où toute âme doit

rester jusqu'à la dernière heure en ce qui regarde le salut. Le saint

prêtre insistait sur ce doute terrible: non, personne, absolument

personne, n'est sûr qu'après les plus grandes faveurs du ciel il ne sera

pas abandonné de la grâce. «Je crois, dit-il, avoir connu un

prédestiné!...» Un silence se fit; il hésita: «C'est H. de ***,

ajouta-t-il; si quelqu'un peut être sûr de son salut, c'est bien lui. Eh

bien, non, il n'est pas sûr que H. de *** ne soit pas un réprouvé.»

Je revis H. de *** quelques années plus tard. Il avait fait dans

l'intervalle de fortes études bibliques; je ne pus savoir s'il était

tout à fait détaché du christianisme; mais il ne portait plus l'habit

ecclésiastique et il était dans une vive réaction contre l'esprit

clérical. Plus tard, je le trouvai passé à des idées politiques très

exaltées; la passion vive, qui faisait le fond de son caractère, s'était

tournée vers la démocratie; il rêvait la justice, il en parlait d'une

manière sombre et irritée; il pensait à l'Amérique, et je crois qu'il

doit y être. Il y a quelques années, un de nos anciens condisciples me

dit qu'il avait cru reconnaître parmi les noms des fusillés de la

Commune un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. Mais

sûrement la vie de ce pauvre H. de *** a été traversée par quelque grand

naufrage. Il gâta par la passion des qualités supérieures. C'est de

beaucoup le sujet le plus éminent que j'aie eu pour condisciple dans mon

éducation ecclésiastique. Mais il n'eut pas la sagesse de rester sobre

en politique. À la façon dont il prenait les choses, il n'y aurait

personne qui n'eût, dans sa vie, vingt occasions de se faire fusiller.

Les idéalistes comme nous doivent n'approcher de ce feu-là qu'avec

beaucoup de précautions. Nous y laisserions presque toujours notre tête

ou nos ailes. Certes la tentation est grande pour le prêtre qui

abandonne l'Église de se faire démocrate; il retrouve ainsi l'absolu

qu'il a quitté, des confrères, des amis; il ne fait en réalité que

changer de secte. Telle fut la destinée de Lamennais. Une des grandes

sagesses de M. l'abbé Loyson a été de résister sur ce point à toutes les

séductions et de se refuser aux caresses que le parti avancé ne manque

jamais de faire à ceux qui rompent les liens officiels.

Durant trois ans, je subis cette influence profonde, qui amena dans mon

être une complète transformation. M. Dupanloup m'avait à la lettre

transfiguré. Du pauvre petit provincial le plus lourdement engagé dans

sa gaine, il avait tiré un esprit ouvert et actif. Certes quelque chose

manquait à cette éducation, et, tant qu'elle dut me suffire, j'eus

toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait la science positive,

l'idée d'une recherche critique de la vérité. Cet humanisme superficiel

fit chômer en moi trois ans le raisonnement, en même temps qu'il

détruisait la naïveté première de ma foi. Mon christianisme subit de

grandes diminutions; il n'y avait cependant rien dans mon esprit qui pût

encore s'appeler doute. Chaque année, à l'époque des vacances, j'allais

en Bretagne. Malgré plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier,

tel que mes premiers maîtres m'avaient fait.

Selon la règle, après avoir terminé ma rhétorique à Saint-Nicolas du

Chardonnet, j'allai à Issy, maison de campagne du séminaire

Saint-Sulpice. Je sortais ainsi de la direction de M. Dupanloup pour

entrer sous une discipline absolument opposée à celle de Saint-Nicolas

du Chardonnet. Saint-Sulpice m'apprit d'abord à considérer comme

enfantillage tout ce que M. Dupanloup m'avait appris à estimer le plus.

Quoi de plus simple? Si le christianisme est chose révélée, l'occupation

capitale du chrétien n'est-elle pas l'étude de cette révélation même,

c'est-à-dire la théologie? La théologie et l'étude de la Bible allaient

bientôt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au

christianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhérer. Durant

quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu'à ce que ce

mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabolique: «Cela

n'est pas vrai!» retentît à mon oreille intérieure avec une persistance

invincible. Je raconterai cela dans les chapitres suivants. Je peindrai

aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de

Saint-Sulpice, qui est plus séparée du temps présent que si trois mille

lieues de silence l'entouraient. J'essayerai enfin de montrer comment

l'étude directe du christianisme, entreprise dans l'esprit le plus

sérieux, ne me laissa plus assez de foi pour être un prêtre sincère, et

m'inspira, d'un autre côté, trop de respect pour que je pusse me

résigner à jouer avec les croyances les plus respectables une odieuse

comédie.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 34 / 48 题