20 mars.

On m'a cherchée pour me rendre auprès de mon petit chéri; j'ai été

obligée d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma

chère et bien bonne amie, pour vous exhorter à mettre en Dieu seul

toute votre confiance; il nous afflige, mais il nous console par

l'espoir d'une récompense bien au delà et sans proportions avec ce

que nous souffrons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne

sont que pour un temps limité par sa providence, et la récompense

sera éternelle.

La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre

patience et de votre résignation dans les peines les plus aiguës.

Ah! je vous reconnais bien à ces beaux sentiments! Pas une plainte,

me marque-t-elle, dans les plus grandes souffrances! Combien, ma

chère amie, vous êtes agréable et chère à Dieu par votre patience

et votre résignation à sa sainte volonté! Il vous afflige, car il

châtie ceux qu'il aime. Être aimée de Dieu, y a-t-il un bonheur

comparable? Je vous envoie _l'Âme sur le Calvaire_; vous trouverez

dans ce livre des motifs d'une bien grande consolation par

l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour nous. Madame D...

aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-même, de vous

lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincère

attachement; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et

des vôtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si

cela ne vous importune pas, je vous écrirai plus assidûment. Adieu,

ma chère et bonne amie; que Dieu vous comble de ses grâces et de

ses bontés! De la patience et du courage, ce sont les voeux bien

sincères de votre toute dévouée amie.

Ve ***.

Ma communion d'aujourd'hui s'est faite à votre intention. Ma fille,

Henriette, Ernest, qui a passé une bien meilleure nuit, se

rappellent à votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons

bien souvent de vous. De vos nouvelles, je vous en prie! Lorsque

vous aurez lu _l'Âme sur le Calvaire_, vous me le renverrez, et je

vous ferai passer _l'Esprit consolateur_.

La lettre et le livre ne partirent point. Ma mère, qui était chargée de

l'expédition, apprit la mort de mademoiselle Guyon et garda la lettre.

Quelques-unes des consolations qu'elle renferme peuvent paraître

faibles. Mais en avons-nous de meilleures à offrir à une personne

atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum.

En réalité, la Révolution avait été non avenue pour le monde où je

vivais. Les idées religieuses du peuple n'avaient pas été atteintes; les

congrégations se reformaient; les religieuses des anciens ordres,

devenues maîtresses d'école, donnaient aux femmes la même éducation

qu'autrefois. Ma soeur eut ainsi pour première maîtresse une vieille

ursuline qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre par coeur les

psaumes qu'on chante à l'église. Après un ou deux ans, la bonne vieille

fut au bout de son latin et vint consciencieusement trouver ma mère: «Je

ne peux plus lui rien apprendre, dit-elle; elle sait tout ce que je sais

mieux que moi.» Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus, avec

toute sa respectable gravité et, pour son bonheur, débarrassé des

chaînes mondaines et temporelles que l'ancien régime y avait attachées.

Cette complexité d'origine est en grande partie, je crois, la cause de

mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une partie de

moi rit quant l'autre pleure. C'est là l'explication de ma gaieté. Comme

il y a deux hommes en moi, il y en a toujours un qui a lieu d'être

content. Pendant que, d'un côté, je n'aspirais qu'à être curé de

campagne ou professeur de séminaire, il y avait en moi un songeur.

Durant les offices, je tombais dans de véritables rêves; mon oeil errait

aux voûtes de la chapelle; j'y lisais je ne sais quoi; je pensais à la

célébrité des grands hommes dont parlent les livres. Un jour (j'avais

six ans), je jouais avec un de mes cousins et avec d'autres camarades;

nous nous amusions à choisir notre état pour l'avenir:--«Et toi,

qu'est-ce que tu seras? me demanda mon cousin.--Moi, répondis-je, je

ferai des livres.--Ah! tu veux être libraire?--Oh! non, dis-je, je veux

faire des livres, en composer.»

Pour se développer, ces dispositions à l'éveil avaient besoin de temps

et de circonstances favorables. Ce qui manquait totalement autour de

moi, c'était le talent. Mes vertueux maîtres n'avaient rien de ce qui

séduit. Avec leur solidité morale inébranlable, ils étaient en tout le

contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout

brille et tout sonne. Les idées ne se choquaient pas dans leur esprit

par leurs parties sonores. Leur tête était ce que serait un bonnet

chinois sans clochettes; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas.

Ce qui constitue l'essence du talent, le désir de montrer la pensée sous

un jour avantageux, leur eût semblé une frivolité, comme la parure des

femmes, qu'ils traitaient nettement de péché. Cette abnégation exagérée,

cette trop grande facilité à repousser ce qui plaît au monde par un

_Abrenuntio tibi, Satana_, est mortelle pour la littérature. Mon Dieu!

peut-être la littérature implique-t-elle un peu de péché. Si le penchant

gascon à trancher beaucoup de difficultés par un sourire, que ma mère

avait mis en moi, eût dormi éternellement, peut-être mon salut eût-il

été plus assuré. En tout cas, si j'étais resté en Bretagne, je serais

toujours demeuré étranger à cette vanité que le monde a aimée,

encouragée, je veux dire à une certaine habileté dans l'art d'amener le

cliquetis des mots et des idées. En Bretagne, j'aurais écrit comme

Rollin. À Paris, sitôt que j'eus montré le petit carillon qui était en

moi, le monde s'y plut, et, peut-être pour mon malheur, je fus engagé à

continuer.

Je raconterai plus tard comment des circonstances particulières

amenèrent ce changement, où je restai au fond très conséquent avec

moi-même. L'idée sérieuse que je m'étais faite de la foi et du devoir

fut cause que, la foi étant perdue, il ne m'était pas possible de garder

un masque auquel tant d'autres se résignent. Mais le pli était pris. Je

ne fus pas prêtre de profession, je le fus d'esprit. Tous mes défauts

tiennent à cela; ce sont des défauts de prêtre. Mes maîtres m'avaient

appris le mépris du laïque et inculqué cette idée que l'homme qui n'a

pas une mission noble est le goujat de la création. J'ai toujours ainsi

été très injuste d'instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un

goût vif pour le peuple, pour le pauvre. J'ai pu, seul en mon siècle,

comprendre Jésus et François d'Assise. Il était à craindre que cela ne

fît de moi un démocrate à la façon de Lamennais. Mais Lamennais échangea

une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse à la critique

et à la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me détacha du

christianisme me rendit du même coup impropre à tout enthousiasme

pratique. Ce fut la philosophie même de la connaissance qui, dans ma

révolte contre la scolastique, fut profondément modifiée en moi.

Un inconvénient plus grave, c'est que, ne m'étant pas amusé quand

j'étais jeune, et ayant pourtant dans le caractère beaucoup d'ironie et

de gaieté, j'ai dû, à l'âge où on voit la vanité de toute chose, devenir

d'une extrême indulgence pour des faiblesses que je n'avais point eu à

me reprocher; si bien que des personnes qui n'ont peut-être pas été

aussi sages que moi ont pu quelquefois se montrer scandalisées de ma

mollesse. En politique surtout, les puritains n'y comprennent rien;

c'est l'ordre de choses où je suis le plus content de moi, et cependant

une foule de gens m'y tiennent pour très relâché. Je ne peux m'ôter de

l'idée que c'est peut-être après tout le libertin qui a raison et qui

pratique la vraie philosophie de la vie. De là quelques surprises,

quelques admirations exagérées. Sainte-Beuve, Théophile Gautier, me

plurent un peu trop. Leur affectation d'immoralité m'empêcha de voir le

décousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, l'idée,

tout évangélique du reste, que l'immaculé a le droit d'être indulgent,

la crainte de tromper si, par hasard, tout ce que disent les professeurs

de philosophie n'était pas vrai, ont donné à ma morale un air

chancelant. En réalité, c'est qu'elle est à toute épreuve. Ces petites

libertés sont la revanche que je prends de ma fidélité à observer la

règle commune. De même, en politique, je tiens des propos réactionnaires

pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libéral. Je ne veux pas qu'on me

croie plus dupe que je ne le suis en réalité; j'aurais horreur de

bénéficier de mes opinions; je redoute surtout de me faire à moi-même

l'effet d'un placeur de faux billets de banque. Jésus, sur ce point, a

été mon maître plus qu'on ne pense, Jésus, qui aime à provoquer, à

narguer l'hypocrisie, et qui, par la parabole de l'Enfant prodigue, a

posé la morale sur sa vraie base, la bonté du coeur, en ayant l'air d'en

renverser les fondements.

À la même cause se rattache un autre de mes défauts, une sorte de

mollesse dans la communication verbale de ma pensée qui m'a presque

annulé en certains ordres. Le prêtre porte en tout sa politique sacrée;

ce qu'il dit implique beaucoup de convenu. Sous ce rapport, je suis

resté prêtre, et cela est d'autant plus absurde que je n'en retire aucun

bénéfice ni pour moi, ni pour mes opinions. Dans mes écrits, j'ai été

d'une sincérité absolue. Non seulement je n'ai rien dit que ce que je

pense; chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je

pense. Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois

d'étranges défaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit

nombre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternité

intellectuelle, je dis à chacun ce que je suppose devoir lui faire

plaisir. Ma nullité avec les gens du monde dépasse toute imagination. Je

m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'égare en un tissu

d'inepties. Voué par une sorte de parti pris à une politesse exagérée,

une politesse de prêtre, je cherche trop à savoir ce que mon

interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand je suis avec

quelqu'un, est de deviner ses idées et, par excès de déférence, de les

lui servir anticipées. Cela se rattache à la supposition que très peu

d'hommes sont assez détachés de leurs propres idées pour qu'on ne les

blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils pensent. Je ne

m'exprime librement qu'avec les gens que je sais dégagés de toute

opinion et placés au point de vue d'une bienveillante ironie

universelle. Quant à ma correspondance, ce sera ma honte après ma mort,

si on la publie. Écrire une lettre est pour moi une torture. Je

comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme devant dix mille

personnes; mais devant une personne!... Avant d'écrire, j'hésite, je

réfléchis, je fais un plan pour un chiffon de quatre pages; souvent je

m'endors. Il n'y a qu'à regarder ces lettres lourdement contournées,

inégalement tordues par l'ennui, pour voir que tout cela a été composé

dans la torpeur d'une demi-somnolence. Quand je relis ce que j'ai écrit,

je m'aperçois que le morceau est très faible, que j'y ai mis une foule

de choses dont je ne suis pas sûr. Par désespoir, je ferme la lettre,

avec le sentiment de mettre à la poste quelque chose de pitoyable.

En somme, dans tous mes défauts actuels, je retrouve les défauts du

petit séminariste de Tréguier. J'étais né prêtre _a priori_, comme tant

d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je

réussissais dans mes classes était un indice. À quoi bon apprendre le

latin, sinon pour l'Église? Un paysan, voyant un jour mes dictionnaires:

«Ce sont là, sans doute, me dit-il, les livres qu'on étudie quand on

doit être prêtre.» Effectivement, au collège, tous ceux qui apprenaient

quelque chose se destinaient à l'état ecclésiastique. La prêtrise

égalait celui qui en était revêtu à un noble. «Quand vous rencontrez un

noble, entendais-je dire, vous le saluez, car il représente le roi;

quand vous rencontre un prêtre, vous le saluez, car il représente Dieu.»

Faire un prêtre était l'oeuvre par excellence; les vieilles filles qui

avaient quelque bien n'imaginaient pas de meilleur emploi de leur petite

fortune que d'entretenir au collège un jeune paysan pauvre et laborieux.

Ce prêtre était ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. Elles le

suivaient dans sa carrière, et veillaient sur ses moeurs avec une sorte

de soin jaloux.

La prêtrise était donc la conséquence de mon assiduité à l'étude. Avec

cela, j'étais sédentaire, impropre par ma faiblesse musculaire à tous

les exercices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des

hommes, qui voyait cela de mauvais oeil. Il était horloger, et

m'envisageait comme devant être le continuateur de son état. Mes succès

le désolaient; car il sentait bien que tout ce latin contreminait

sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de l'Église,

qu'il n'aimait pas. Il ne manquait jamais l'occasion de placer devant

moi son mot favori: «Un âne chargé de latin!» Plus tard, lors de la

publication de mes premiers écrits, il triompha. Je me reproche

quelquefois d'avoir contribué au triomphe de M. Homais sur son curé. Que

voulez-vous? c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions

tous brûlés vifs. Mais, je le répète, quand on s'est donné bien du mal

pour trouver la vérité, il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles,

ceux qui sont bien résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint

Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant

d'emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie! c'est

bien dur à penser.

Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, poète breton d'une verve si

originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie trouvé la

faculté de créer les mythes, a rendu ce tour de ma destinée par une

fiction très ingénieuse. Il prétend que mon âme habitera, après ma mort,

sous la forme d'une mouette blanche, autour de l'église ruinée de

Saint-Michel, vieille masure frappée par la foudre, qui domine Tréguier.

L'oiseau volera toutes les nuits avec des cris plaintifs autour de la

porte et des fenêtres barricadées, cherchant à pénétrer dans le

sanctuaire, mais ignorant l'entrée secrète; et ainsi, durant toute

l'éternité, sur cette colline, ma pauvre âme gémira d'un gémissement

sans fin.--«C'est l'âme d'un prêtre qui veut dire sa messe,» murmurera

le paysan qui passe.--«Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui

servir,» répliquera un autre. Effectivement, voilà ce que je suis: un

prêtre manqué. Quellien a très bien compris ce qui fera toujours défaut

à mon Église, c'est l'enfant de choeur. Ma vie est comme une messe sur

laquelle pèse un sort, un éternel _Introïbo ad altare Dei_, et personne

pour répondre: _Ad Deum qui lætificat juventutem meam_. Ma messe n'aura

pas de servant. Faute de mieux, je me la réponds à moi-même; mais ce

n'est pas la même chose.

Ainsi tout me prédestinait à une modeste carrière ecclésiastique en

Bretagne. J'eusse été un très bon prêtre, indulgent, paternel,

charitable, sans reproche en mes moeurs. J'aurais été en prêtre ce que

j'ai été en père de famille, très aimé de mes ouailles, aussi peu gênant

que possible dans l'exercice de mon autorité. Certains défauts que j'ai

fussent devenus des qualités. Certaines erreurs que je professe eussent

été le fait d'un homme qui a l'esprit de son état. J'aurais supprimé

quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, n'étant que laïque,

d'extirper sérieusement, mais qu'il n'eût dépendu que de moi d'arracher.

Ma carrière eût été celle-ci: à vingt-deux ans, professeur au collège de

Tréguier; vers cinquante ans, chanoine, peut-être grand vicaire à

Saint-Brieuc, homme très consciencieux, très estimé, bon et sûr

directeur. Médiocrement partisan des dogmes nouveaux, j'aurais poussé la

hardiesse jusqu'à dire, comme beaucoup de bons ecclésiastiques, après le

concile du Vatican: _Posui custodiam ori meo_. Mon antipathie pour les

jésuites se fût exprimée en ne parlant jamais d'eux; un fond de

gallicanisme mitigé se fût dissimulé sous le couvert d'une profonde

connaissance du droit canonique.

Un incident extérieur vint changer tout cela. De la petite ville la plus

obscure de la province la plus perdue, je fus jeté, sans préparation,

dans le milieu parisien le plus vivant. Le monde me fut révélé; mon être

se dédoubla; le Gascon prit le dessus sur le Breton; plus de _custodia

oris mei_; adieu le cadenas que j'aurais sans cela mis à ma bouche! Pour

le fond, je restai le même. Mais, ô ciel! combien les applications

furent changées! J'avais vécu jusque-là dans un hypogée, éclairé de

lampes fumeuses; maintenant le soleil et la lumière allaient m'être

montrés.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 32 / 48 题