I
Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'étonnent que
j'aie pu, dans mon enfance et dans ma jeunesse, adhérer à des croyances
dont l'impossibilité s'est ensuite révélée à moi d'une façon évidente.
Rien de plus simple cependant, et il est bien probable que, si un
incident extérieur n'était venu me tirer brusquement du milieu honnête,
mais borné, où s'était passée mon enfance, j'aurais conservé toute ma
vie la foi qui m'était apparue d'abord comme l'expression absolue de la
vérité. J'ai raconté comment je reçus mon éducation dans un petit
collège d'excellents prêtres, qui m'apprirent le latin à l'ancienne
manière (c'était la bonne), c'est-à-dire avec des livres élémentaires
détestables, sans méthode, presque sans grammaire, comme l'ont appris,
au XVe et au XVIe siècles, Érasme et les humanistes qui, depuis
l'antiquité, l'ont le mieux su. Ces dignes ecclésiastiques étaient les
hommes les plus respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle
maintenant _pédagogie_, ils pratiquaient la première règle de
l'éducation, qui est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but
est la difficulté vaincue. Ils cherchaient, par-dessus tout, à former
d'honnêtes gens. Leurs leçons de bonté et de moralité, qui me semblaient
la dictée même du coeur et de la vertu, étaient pour moi inséparables du
dogme qu'ils enseignaient. L'éducation historique qu'ils me donnèrent
consista uniquement à me faire lire Rollin. De critique, de sciences
naturelles, de philosophie, il ne pouvait naturellement être question
encore. Quant au XIXe siècle, à ces idées neuves en histoire et en
littérature, déjà professées par tant de bouches éloquentes, c'était ce
que mes excellents maîtres ignoraient le plus. On ne vit jamais un
isolement plus complet de l'air ambiant. Un légitimisme implacable
écartait jusqu'à la possibilité de nommer sans horreur la Révolution et
Napoléon. Je ne connus guère l'Empire que par le concierge du collège.
Il avait dans sa loge beaucoup d'images populaires: «Regarde
_Bonaparte_, me dit-il un jour en me montrant une de ces images; ah!
c'était un patriote, celui-là!» De la littérature contemporaine, jamais
un mot. La littérature française finissait à l'abbé Delille. On
connaissait Chateaubriand; mais, avec un instinct plus juste que celui
des prétendus néo-catholiques, pleins de naïves illusions, ces bons
vieux prêtres se défiaient de lui. Un Tertullien égayant son
Apologétique par _Atala_ et _René_ leur inspirait peu de confiance.
Lamartine les troublait encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu
solide; ils voyaient ses fugues ultérieures. Toutes ces observations
faisaient honneur à leur sagacité orthodoxe; mais il en résultait pour
leurs élèves un horizon singulièrement fermé. Le _Traité des Études_ de
Rollin est un livre plein de vues larges auprès du cercle de pieuse
médiocrité où s'enfermaient par devoir ces maîtres exquis.
Ainsi, au lendemain de la révolution de 1830, l'éducation que je reçus
fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les sociétés
religieuses les plus austères. Elle n'en était pas plus mauvaise pour
cela; c'était la forte et sobre éducation, très pieuse, mais très peu
jésuitique, qui forma les générations de l'ancienne France, et d'où l'on
sortait à la fois si sérieux et si chrétien. Élevé par des maîtres qui
renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hérésie, mais aussi moins le
talent d'écrire, je fus donc excusable, à l'âge de douze ou quinze ans,
d'avoir, comme un élève de Nicole ou de M. Hermant, admis la vérité du
christianisme. Mon état ne différait pas de celui de tant de bons
esprits du XVIIe siècle, mettant la religion hors de doute; ce qui
n'empêchait pas qu'ils n'eussent sur tout le reste des idées fort
claires. J'appris plus tard des choses qui me firent renoncer aux
croyances chrétiennes; mais il faut profondément ignorer l'histoire et
l'esprit humain pour ne pas savoir quelle chaîne ces simples, fortes et
honnêtes disciplines créaient pour les meilleurs esprits.
La base de ces anciennes éducations était une sévère moralité, tenue
pour inséparable de la pratique religieuse, une manière de prendre la
vie comme impliquant des devoirs envers la vérité. La lutte même pour se
débarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses avantages.
De ce qu'un gamin de Paris écarte par une plaisanterie des croyances
dont la raison d'un Pascal ne réussit pas à se dégager, il ne faut
cependant pas conclure que Gavroche est supérieur à Pascal. Je l'avoue,
je me sens parfois humilié qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de
recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémitiques, Gesenius, Ewald,
pour arriver juste au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord.
Ces entassements d'Ossa sur Pélion m'apparaissent alors comme une énorme
illusion. Mais le Père Hardouin disait qu'il ne s'était pas levé
quarante ans à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde.
Je ne puis admettre non plus que je me sois donné tant de mal pour
combattre une pure _chimæra bombinans_. Non, je ne peux croire que mes
labeurs aient été vains, ni qu'en théologie on puisse avoir raison à
aussi bon marché que le croient les rieurs. En réalité, peu de personnes
ont le droit de ne pas croire au christianisme. Si tous savaient combien
le filet tissé par les théologiens est solide, comme il est difficile
d'en rompre les mailles, quelle érudition on y a déployée, quelle
habitude il faut pour dénouer tout cela!... J'ai remarqué que
d'excellents esprits, qui s'étaient mis trop tard à cette étude, se sont
pris à la glu et n'ont pu s'en détacher.
Mes maîtres m'enseignèrent, d'ailleurs, quelque chose qui valait
infiniment mieux que la critique ou la sagacité philosophique: ils
m'apprirent l'amour de la vérité, le respect de la raison, le sérieux de
la vie. Voilà la seule chose en moi qui n'ait jamais varié. Je sortis de
leurs mains avec un sentiment moral tellement prêt à toutes les
épreuves, que la légèreté parisienne put ensuite patiner ce bijou sans
l'altérer. Je fus fait de telle sorte pour le bien, pour le vrai, qu'il
m'eût été impossible de suivre une carrière non vouée aux choses de
l'âme. Mes maîtres me rendirent tellement impropre à toute besogne
temporelle, que je fus frappé d'une marque irrévocable pour la vie
spirituelle. Cette vie m'apparaissait comme la seule noble; toute
profession lucrative me semblait servile et indigne de moi. Ce bon et
sain programme de l'existence, que mes professeurs m'inculquèrent, je
n'y ai jamais renoncé. Je ne crois plus que le christianisme soit le
résumé surnaturel de ce que l'homme doit savoir; mais je persiste à
croire que l'existence est la chose du monde la plus frivole, si on ne
la conçoit comme un grand et continuel devoir. Vieux et chers maîtres,
maintenant presque tous morts, dont l'image m'apparaît souvent dans mes
rêves, non comme un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai
pas été aussi infidèle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre
histoire était insuffisante, que votre critique n'était pas née, que
votre philosophie naturelle était tout à fait au-dessous de celle qui
nous fait accepter comme un dogme fondamental: «Il n'y a pas de
surnaturel particulier;» néanmoins je suis toujours votre disciple. La
vie n'a de prix que par le dévouement à la vérité et au bien. Ce bien,
vous l'entendiez d'une manière un peu étroite. Cette vérité, vous la
faisiez trop matérielle, trop concrète; au fond, cependant, vous aviez
raison, et je vous remercie d'avoir imprimé en moi comme une seconde
nature ce principe, funeste à la réussite mondaine, mais fécond pour le
bonheur, que le but d'une vie noble doit être une poursuite idéale et
désintéressée.
Tout le milieu où je vivais m'inspirait les mêmes sentiments, la même
façon de prendre la vie. Mes condisciples étaient pour la plupart de
jeunes paysans des environs de Tréguier, vigoureux, bien portants,
braves, et, comme tous les individus placés à un degré de civilisation
inférieure, portés à une sorte d'affectation virile, à une estime
exagérée de la force corporelle, à un certain mépris des femmes et de ce
qui leur paraît féminin. Presque tous travaillaient pour être prêtres.
Ce que j'ai vu alors m'a donné une grande aptitude pour comprendre les
phénomènes historiques qui se passent au premier contact d'une barbarie
énergique avec la civilisation. La situation intellectuelle des Germains
à l'époque carlovingienne, l'état psychologique et littéraire d'un Saxo
Grammaticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses très claires pour moi. Le
latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C'étaient
comme des mastodontes faisant leurs humanités. Ils prenaient tout au
sérieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la Bible à lire.
Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live, des réflexions qui
devaient fort ressembler à celles qu'échangeaient entre eux les
disciples de saint Gall ou de saint Colomban apprenant le latin. Nous
décidions que César n'était pas un grand homme, parce qu'il n'avait pas
été vertueux; notre philosophie de l'histoire était celle d'un Gépide ou
d'un Hérule par sa naïveté et sa simplicité.
Les moeurs de cette jeunesse, livrée à elle-même, sans surveillance,
étaient à l'abri de tout reproche. Il y avait alors au collège de
Tréguier très peu d'internes. La plupart des élèves étrangers à la ville
vivaient dans les maisons des particuliers; leurs parents de la campagne
leur apportaient, le jour du marché, leurs petites provisions. Je me
rappelle une de ces maisons, voisine de celle de ma famille, et où
j'avais plusieurs condisciples. La maîtresse, courageuse femme s'il en
fût, vint à mourir. Son mari avait aussi peu de tête que possible, et le
peu qu'il en avait il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre.
Une petite servante, une enfant extrêmement sage, sauva la situation.
Les jeunes étudiants résolurent de la seconder; la maison continua de
marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes camarades
parler avec une rare estime de cette petite servante, qui était en effet
un modèle de vertu, et joignait à cela la figure la plus agréable et la
plus douce.
Le fait est que ce qu'on dit des moeurs cléricales est, selon mon
expérience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie
entre les mains des prêtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale; je
n'ai connu que de bons prêtres. La confession peut avoir, dans certains
pays, de graves inconvénients. Je n'en ai pas vu une trace dans ma
jeunesse ecclésiastique. Le vieux livre où je faisais mes examens de
conscience était l'innocence même. Un seul péché excitait ma curiosité
et mon inquiétude. Je craignais de l'avoir commis sans le savoir. Un
jour, je pris mon courage à deux mains, et je montrai à mon confesseur
l'article qui me troublait. Voici ce qu'il y avait: «Pratiquer la
simonie dans la collation des bénéfices.» Je demandai à mon confesseur
ce que cela signifiait, si je pouvais avoir commis ce péché-là. Le digne
homme me rassura et me dit qu'un tel acte était tout à fait hors de ma
portée.
Persuadé par mes maîtres de deux vérités absolues: la première, que
quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu'à une oeuvre idéale, que
le reste est secondaire, infime, presque honteux, _ignominia seculi_; la
seconde, que le christianisme est le résumé de tout idéal, il était
inévitable que je me crusse destiné à être prêtre. Cette pensée ne fut
pas le résultat d'une réflexion, d'une impulsion, d'un raisonnement.
Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possibilité d'une carrière
profane ne me vint même pas à l'esprit. Étant, en effet, entré avec le
sérieux et la docilité la plus parfaite dans les principes de mes
maîtres, envisageant comme eux toute profession bourgeoise ou lucrative
comme inférieure, basse, humiliante, bonne tout au plus pour ceux qui ne
réussissent pas dans leurs études, il était naturel que je voulusse être
ce qu'ils étaient. Ils devinrent le type de ma vie, et je n'eus d'autre
rêve que d'être, comme eux, professeur au collège de Tréguier, pauvre,
exempt de souci matériel, estimé, respecté comme eux.
Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entraînèrent hors de ces
sentiers paisibles n'existassent déjà en moi; mais ils dormaient. Par ma
race, j'étais partagé et comme écartelé entre des forces contraires. Il
y avait, comme je l'ai dit, dans la famille de ma mère des éléments de
sang basque et bordelais. Un Gascon, sans que je le susse, jouait en moi
des tours incroyables au Breton et lui faisait des mines de singe... Ma
famille elle-même était partagée. Mon père, mon grand-père paternel, mes
oncles, n'étaient rien moins que cléricaux. Mais ma grand'mère
maternelle était le centre d'une société où le royalisme ne se séparait
pas de la religion. Dernièrement, en classant de vieux papiers, je
trouvai une lettre d'elle qui m'a frappé. Elle est adressée à une
excellente demoiselle Guyon, bonne vieille fille, qui me gâtait beaucoup
quand j'étais enfant, et que rongeait alors un affreux cancer.
Tréguier, 19 mars 1831.
Après deux mois écoulés depuis que Natalie m'a fait part de votre
départ pour Tréglamus, j'ai un petit moment à moi pour vous
exprimer, ma chère et bien bonne amie, toute la part que je prends
à votre triste position. L'état de souffrance où vous êtes me
pénètre le coeur; il a fallu que des circonstances bien impérieuses
m'aient empêchée de vous écrire. La mort d'un neveu, fils aîné de
ma défunte soeur, nous a plongés dans la plus vive douleur. Peu de
jours après, le pauvre petit Ernest, fils de ma fille aînée et
frère d'Henriette, ce petit pour lequel vous aviez tant de bontés
et qui ne vous a pas oubliée, est tombé malade. Il a été quarante
jours entre la mort et la vie, et nous sommes au
cinquante-cinquième jour de sa maladie, et sa convalescence
n'avance pas. Le jour, il est passablement; mais les nuits sont
cruelles pour lui: agitation, fièvre, délire, voilà son état depuis
dix heures du soir jusqu'à cinq ou six heures du matin, et
constamment tous les soirs. C'est assez parler pour ma
justification à l'amie à laquelle je m'adresse; son coeur m'est
connu; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprès de vous, ô
mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez prodigués avec
tant d'amitié, de zèle et de bienveillance! Toute ma peine est de
ne pouvoir vous être utile.