Quoique l'éducation religieuse et prématurément sacerdotale qui m'était
donnée ait empêché pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes
d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout
m'a laissé un profond souvenir. Très tôt, le goût des jeunes filles fut
vif en moi. Je les préférais de beaucoup aux petits garçons. Ceux-ci ne
m'aimaient pas; mon air délicat les agaçait. Nous ne pouvions jouer
ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie
qu'ils ne me fissent. J'étais, au contraire, tout à fait bien avec les
petites filles de mon âge: elles me trouvaient tranquille et
raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte
de l'attrait qui m'attachait à elles. L'idée vague qui m'attirait me
semble avoir été surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne
sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme
des créatures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur
petite personne, à des règles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je
connaissais étaient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier
éveil qui s'opérait en moi le sentiment d'une légère pitié, l'idée qu'il
fallait aider à une résignation si gentille, aimer leur retenue et la
seconder. Je voyais bien ma supériorité intellectuelle; mais, dès lors,
je sentais que la femme très belle ou très bonne résout complètement,
pour son compte, le problème qu'avec toute notre force de tête nous ne
faisons que gâcher. Nous sommes des enfants ou des pédants auprès
d'elle. Je ne comprenais que vaguement, déjà cependant j'entrevoyais que
la beauté est un don tellement supérieur, que le talent, le génie, la
vertu même, ne sont rien auprès d'elle, en sorte que la femme vraiment
belle a le droit de tout dédaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une
oeuvre hors d'elle, mais dans sa personne même, comme en un vase myrrhin,
tout ce que le génie esquisse péniblement en traits faibles, au moyen
d'une fatigante réflexion.
Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait
pour moi un effet particulier de séduction. Elle s'appelait Noémi.
C'était un petit modèle de sagesse et de grâce. Ses yeux étaient d'une
délicieuse langueur, empreints à la fois de bonté et de finesse; ses
cheveux étaient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus
que moi, et la façon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton
d'une soeur aînée et les confidences de deux enfants. Nous nous
entendions à merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous
étions toujours du même avis. Je m'efforçais de mettre la paix entre les
dissidentes. Elle était sceptique sur l'issue de mes tentatives.
«Ernest, me disait-elle, vous ne réussirez pas: vous voulez mettre tout
le monde d'accord.» Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous
attribuait une imperceptible supériorité sur les autres, établissait
entre nous un petit lien très doux. Maintenant encore, je ne peux pas
entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut,
bergère_, sans être pris d'un léger tressaillement de coeur...
Certainement, sans l'étau fatal qui m'enserrait, j'eusse aimé Noémi deux
ou trois ans après; mais j'étais voué au raisonnement; la dialectique
religieuse m'occupait déjà tout entier. Le flot d'abstractions qui me
montait à la tête m'étourdissait et me rendait, pour tout le reste,
absent et distrait.
Un singulier défaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait
me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dévier. Mon
indécision est cause que je me laisse facilement amener à des situations
contradictoires, dont je ne sais pas trancher le noeud. Ce trait de
caractère se compliqua, en cette circonstance, d'une qualité qui m'a
fait commettre autant d'inconséquences que le pire des défauts. Il y
avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que
Noémi, bonne et aimable sans doute, mais moins fêtée, moins entourée.
Elle me recherchait, peut-être même un peu plus que Noémi, et ne
dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine à quelqu'un a
toujours été pour moi une impossibilité. Je me figurais vaguement que la
femme qui n'est pas très jolie est malheureuse et doit se dévorer
intérieurement, comme si elle avait manqué sa destinée. J'allais avec la
moins aimée plus qu'avec Noémi, car je la voyais triste. Je laissai
ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer
ma politique, de la façon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis
Noémi rire sous cape de ma naïveté. Elle était toujours gentille pour
moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle
ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante
encore.
La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier à peu près. Plus
tard, son image s'est souvent représentée à moi. Je demandai un jour à
ma mère ce qu'elle était devenue.
«Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de
fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une très digne
femme qui tenait l'hôtellerie de ..., la plus honnête maison du monde,
la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant,
charmante déjà; mais, à vingt-deux ans, c'était un miracle. Ses cheveux,
qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'échappaient
en tresses tordues, comme des gerbes de blé mûr. Elle faisait ce qu'elle
pouvait pour cacher sa beauté. Sa taille admirable était dissimulée par
une pèlerine; ses mains, longues et blanches, étaient toujours perdues
dans des mitaines. Rien n'y faisait. À l'église, il se formait des
groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour
nos pays, et elle était aussi sage que belle.»
Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pensé beaucoup plus à elle, et,
quand Dieu m'a eu donné une fille, je l'ai appelée Noémi.