VI

Quoique l'éducation religieuse et prématurément sacerdotale qui m'était

donnée ait empêché pour moi les liaisons de jeunesse avec des personnes

d'un autre sexe, j'avais des petites amies d'enfance dont une surtout

m'a laissé un profond souvenir. Très tôt, le goût des jeunes filles fut

vif en moi. Je les préférais de beaucoup aux petits garçons. Ceux-ci ne

m'aimaient pas; mon air délicat les agaçait. Nous ne pouvions jouer

ensemble; ils m'appelaient _mademoiselle_; il n'y avait taquinerie

qu'ils ne me fissent. J'étais, au contraire, tout à fait bien avec les

petites filles de mon âge: elles me trouvaient tranquille et

raisonnable. J'avais douze ou treize ans. Je ne me rendais aucun compte

de l'attrait qui m'attachait à elles. L'idée vague qui m'attirait me

semble avoir été surtout qu'il y a des choses permises aux hommes qui ne

sont pas permises aux femmes, si bien qu'elles m'apparaissaient comme

des créatures faibles et jolies, soumises, pour le gouvernement de leur

petite personne, à des règles qu'elles acceptaient. Toutes celles que je

connaissais étaient d'une modestie charmante. Il y avait dans le premier

éveil qui s'opérait en moi le sentiment d'une légère pitié, l'idée qu'il

fallait aider à une résignation si gentille, aimer leur retenue et la

seconder. Je voyais bien ma supériorité intellectuelle; mais, dès lors,

je sentais que la femme très belle ou très bonne résout complètement,

pour son compte, le problème qu'avec toute notre force de tête nous ne

faisons que gâcher. Nous sommes des enfants ou des pédants auprès

d'elle. Je ne comprenais que vaguement, déjà cependant j'entrevoyais que

la beauté est un don tellement supérieur, que le talent, le génie, la

vertu même, ne sont rien auprès d'elle, en sorte que la femme vraiment

belle a le droit de tout dédaigner, puisqu'elle rassemble, non dans une

oeuvre hors d'elle, mais dans sa personne même, comme en un vase myrrhin,

tout ce que le génie esquisse péniblement en traits faibles, au moyen

d'une fatigante réflexion.

Parmi ces petites camarades, j'ai dit qu'il y en avait une qui avait

pour moi un effet particulier de séduction. Elle s'appelait Noémi.

C'était un petit modèle de sagesse et de grâce. Ses yeux étaient d'une

délicieuse langueur, empreints à la fois de bonté et de finesse; ses

cheveux étaient d'un blond adorable. Elle pouvait avoir deux ans de plus

que moi, et la façon dont elle me parlait tenait le milieu entre le ton

d'une soeur aînée et les confidences de deux enfants. Nous nous

entendions à merveille. Quand les petites amies se querellaient, nous

étions toujours du même avis. Je m'efforçais de mettre la paix entre les

dissidentes. Elle était sceptique sur l'issue de mes tentatives.

«Ernest, me disait-elle, vous ne réussirez pas: vous voulez mettre tout

le monde d'accord.» Cette enfantine collaboration pacifique, qui nous

attribuait une imperceptible supériorité sur les autres, établissait

entre nous un petit lien très doux. Maintenant encore, je ne peux pas

entendre chanter: _Nous n'irons plus au bois_, ou _Il pleut, il pleut,

bergère_, sans être pris d'un léger tressaillement de coeur...

Certainement, sans l'étau fatal qui m'enserrait, j'eusse aimé Noémi deux

ou trois ans après; mais j'étais voué au raisonnement; la dialectique

religieuse m'occupait déjà tout entier. Le flot d'abstractions qui me

montait à la tête m'étourdissait et me rendait, pour tout le reste,

absent et distrait.

Un singulier défaut, d'ailleurs, qui plus d'une fois dans la vie devait

me nuire, traversa cette affection naissante et la fit dévier. Mon

indécision est cause que je me laisse facilement amener à des situations

contradictoires, dont je ne sais pas trancher le noeud. Ce trait de

caractère se compliqua, en cette circonstance, d'une qualité qui m'a

fait commettre autant d'inconséquences que le pire des défauts. Il y

avait, parmi ces enfants, une petite fille beaucoup moins belle que

Noémi, bonne et aimable sans doute, mais moins fêtée, moins entourée.

Elle me recherchait, peut-être même un peu plus que Noémi, et ne

dissimulait pas une certaine jalousie. Faire de la peine à quelqu'un a

toujours été pour moi une impossibilité. Je me figurais vaguement que la

femme qui n'est pas très jolie est malheureuse et doit se dévorer

intérieurement, comme si elle avait manqué sa destinée. J'allais avec la

moins aimée plus qu'avec Noémi, car je la voyais triste. Je laissai

ainsi bifurquer mon premier amour, comme plus tard je laissai bifurquer

ma politique, de la façon la plus maladroite. Une ou deux fois, je vis

Noémi rire sous cape de ma naïveté. Elle était toujours gentille pour

moi; mais il y avait par moments chez elle une nuance d'ironie qu'elle

ne dissimulait pas, et qui ne faisait que me la rendre plus charmante

encore.

La lutte qui remplit mon adolescence me la fit oublier à peu près. Plus

tard, son image s'est souvent représentée à moi. Je demandai un jour à

ma mère ce qu'elle était devenue.

«Elle est morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n'avait pas de

fortune. Quand elle eut perdu ses parents, sa tante, une très digne

femme qui tenait l'hôtellerie de ..., la plus honnête maison du monde,

la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l'as connue qu'enfant,

charmante déjà; mais, à vingt-deux ans, c'était un miracle. Ses cheveux,

qu'elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s'échappaient

en tresses tordues, comme des gerbes de blé mûr. Elle faisait ce qu'elle

pouvait pour cacher sa beauté. Sa taille admirable était dissimulée par

une pèlerine; ses mains, longues et blanches, étaient toujours perdues

dans des mitaines. Rien n'y faisait. À l'église, il se formait des

groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour

nos pays, et elle était aussi sage que belle.»

Cela me toucha vivement. Depuis, j'ai pensé beaucoup plus à elle, et,

quand Dieu m'a eu donné une fille, je l'ai appelée Noémi.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 28 / 48 题