VII

Le monde, en marchant, n'a pas beaucoup plus de souci de ce qu'il écrase

que le char de l'idole de Jugurnath. Toute cette vieille société dont je

viens d'essayer un crayon a maintenant disparu. Bréhat n'existe plus; je

l'ai revu il y a six ans, je ne l'ai pas reconnu. On a découvert au

chef-lieu du département que certains usages anciens de l'île ne sont

pas conformes à je ne sais quel code; on a réduit une population douce

et aisée à la révolte et à la misère. La petite marine que fournissaient

ces îles et ces côtes n'existe plus. Les chemins de fer et les bateaux à

vapeur l'ont ruinée. Et les vieux bardes! ô ciel! en quel état je les ai

vus réduits! J'en trouvai plusieurs, il y a quelques années, parmi les

Bas-Bretons qui viennent à Saint-Malo demander aux plus sordides

besognes de quoi ne pas mourir de faim. L'un d'eux désira me voir; il

était sous-aide balayeur. Il m'exposa en breton (il ne savait pas un mot

de français) ses idées sur la fin de toute poésie et sur l'infériorité

des nouvelles écoles. Il était partisan de l'ancien genre, de la

complainte narrative, et il se mit à me chanter celle qu'il tenait pour

la plus belle. Le sujet était la mort de Louis XVI. Il fondait en

larmes. Arrivé au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller

plus loin. «S'il lui avait été permis de parler, me dit-il en se levant

fièrement, le peuple se serait révolté.» Pauvre honnête homme!

En présence de pareils exemples, le cas de l'opulent Z... me devenait de

plus en plus énigmatique. Quand je demandais à ma mère de me donner

l'explication de cette singularité, elle répondait toujours d'une

manière évasive, me parlait vaguement d'aventures dans les mers de

Madagascar, refusait de répondre. Un jour, je la pressai plus vivement.

«Mais comment donc, lui dis-je, le cabotage, qui n'a jamais enrichi

personne, a-t-il pu faire un millionnaire?

--Mon dieu, Ernest, que tu es entêté! Je t'ai déjà dit de ne pas me

demander cela. Z... est le seul homme un peu comme il faut de notre

entourage; il a une belle position; il est riche, estimé, on ne lui

demande pas compte de la manière dont il a pu acquérir sa fortune.

--Dites-le moi tout de même.

--Eh bien, que veux-tu? On ne devient pas riche sans se salir un peu. Il

avait fait la traite des nègres...»

Un peuple noble, bon seulement pour servir des nobles, en harmonie

d'idées avec eux, est, de notre temps, un peuple placé à l'antipode de

ce qu'on appelle la saine économie politique et destiné à mourir de

faim. Pour les délicats, retenus par une foule de points d'honneur, la

concurrence est impossible avec de prosaïques lutteurs, bien décidés à

ne se priver d'aucun avantage dans la bataille de la vie. C'est ce que

je découvris bien vite, dès que je commençai à connaître un peu la

planète où nous vivons. Alors s'établit en moi une lutte ou plutôt une

dualité qui a été le secret de toutes mes opinions. Je n'abandonnai

nullement mon goût pour l'idéal; je l'ai plus vif que jamais, je l'aurai

toujours. Le moindre acte de vertu, le moindre grain de talent, me

paraissent infiniment supérieurs à toutes les richesses, à tous les

succès du monde. Mais, comme j'avais l'esprit juste, je vis en même

temps que l'idéal et la réalité n'ont rien à faire ensemble; que le

monde, jusqu'à nouvel ordre, est voué sans appel à la platitude, à la

médiocrité; que la cause qui plaît aux âmes bien nées est sûre d'être

vaincue; que ce qui est vrai en littérature, en poésie, aux yeux des

gens raffinés, est toujours faux dans le monde grossier des faits

accomplis. Les événements qui suivirent la révolution de 1848 me

fortifièrent dans cette idée. Il se trouva que les plus beaux rêves,

transportés dans le domaine des faits, avaient été funestes, et que les

choses humaines ne commencèrent à mieux aller que quand les idéologues

cessèrent de s'en occuper. Je m'habituai dès lors à suivre une règle

singulière, c'est de prendre pour mes jugements pratiques le contre-pied

exact de mes jugements théoriques, de ne regarder comme possible que ce

qui contredisait mes aspirations. Une expérience assez suivie m'avait

montré, en effet, que la cause que j'aimais échouait toujours et que ce

qui me répugnait était ce qui devait triompher. Plus une solution

politique fut chétive, plus elle me parut dès lors avoir de chances pour

réussir dans le monde des réalités.

En fait, je n'ai d'amour que pour les caractères d'un idéalisme absolu,

martyrs, héros, utopistes, amis de l'impossible. De ceux-là seuls je

m'occupe; ils sont, si j'ose le dire, ma spécialité. Mais je vois ce que

ne voient pas les exaltés; je vois, dis-je, que ces grands accès n'ont

plus d'utilité et que, d'ici à longtemps, les héroïques folies que le

passé a déifiées ne réussiront plus. L'enthousiasme de 1792 fut une

belle et grande chose, mais une chose qui ne peut se renouveler. Le

jacobinisme, comme M. Thiers l'a très bien prouvé, a sauvé la France;

maintenant il la perdrait. Les événements de 1870 ne m'ont pas

précisément guéri de mon pessimisme. Ce que j'appris cette année-là,

c'est le prix de la méchanceté, c'est ce fait que l'aveu éhonté qu'on

n'est ni sentimental, ni généreux, ni chevaleresque, plaît au monde, le

fait sourire d'aise et réussit toujours. L'égoïsme est juste le

contraire de ce que j'avais été habitué à regarder comme beau et bien.

Or le spectacle de ce monde nous montre l'égoïsme seul récompensé.

L'Angleterre a été jusqu'à ces dernières années la première des nations,

parce qu'elle a été la plus égoïste. L'Allemagne a conquis l'hégémonie

du monde en reniant hautement les principes de moralité politique

qu'elle avait autrefois si éloquemment prêchés.

Là est l'explication de cette singularité que, ayant eu quelquefois à

émettre des conseils pratiques dans l'intérêt de mon pays, ces conseils

ont été au rebours de mes opinions d'artiste. J'ai agi en homme

consciencieux. Je me suis défié de la cause ordinaire de mes erreurs;

j'ai pris le contre-pied de mes instincts; je me suis mis en garde

contre mon idéalisme. Je crains toujours que mes habitudes d'esprit ne

me trompent, ne me cachent un côté des choses. C'est comme cela qu'il se

fait que, tout en aimant beaucoup le bien, j'ai une indulgence peut-être

fâcheuse pour ceux qui ont pris la vie par un autre côté, et que, tout

en étant fort appliqué, je me demande sans cesse si ce ne sont pas les

gens frivoles qui ont raison.

Enthousiaste, je le suis autant que personne; mais je pense que la

réalité ne veut plus d'enthousiasme, et qu'avec le règne des gens

d'affaires, des industriels, de la classe ouvrière (la plus intéressée

de toutes les classes), des juifs, des Anglais de l'ancienne école, des

Allemands de la nouvelle, a été inauguré un âge matérialiste où il sera

aussi difficile de faire triompher une pensée généreuse que de produire

le son argentin du bourdon de Notre-Dame avec une cloche de plomb ou

d'étain. Il est curieux, du reste, que, sans contenter les uns, je n'aie

pas trompé les autres. Les bourgeois ne m'ont su aucun gré de mes

concessions; ils ont vu plus clair que moi en moi-même; ils ont bien

senti que j'étais un faible conservateur, et qu'avec la meilleure foi du

monde, je les aurais trahis vingt fois, par faiblesse pour mon ancienne

maîtresse, l'idéal. Ils ont senti que les duretés que je lui disais

n'étaient qu'apparentes, et qu'au premier sourire d'elle, je faiblirais.

Il faut créer le royaume de Dieu, c'est-à-dire de l'idéal, au dedans de

nous. Le temps n'est plus où l'on pouvait former des petits mondes, des

Thélèmes délicats, fondés sur l'estime et l'amour réciproques; mais la

vis bien prise et bien pratiquée, dans un petit cercle de personnes qui

se comprennent, est à elle-même sa propre récompense. Le commerce des

âmes est la plus grande et la seule réalité. Voilà pourquoi j'aime à

penser à ces bons prêtres qui furent mes premiers maîtres, à ces

excellents marins, qui ne vécurent que du devoir; à la petite Noémi, qui

mourut parce qu'elle était trop belle; à mon grand-père, qui ne voulut

pas acheter de biens nationaux; au bonhomme Système, qui fut heureux

puisqu'il eut son heure d'illusion. Le bonheur, c'est le dévouement à un

rêve ou à un devoir; le sacrifice est le plus sûr moyen d'arriver au

repos. Un des anciens bouddhas antérieurs à Sakya-Mouni atteignit le

_nirvana_ d'une étrange manière. Il vit un jour un faucon qui

poursuivait un petit oiseau. «Je t'en prie, dit-il à la bête de proie,

laisse cette jolie créature; je te donnerai son poids de ma chair.» Une

petite balance descendit incontinent du ciel, et l'exécution du marché

commença. L'oisillon s'installa commodément dans un des plateaux; dans

l'autre, le saint mit une large tranche de sa chair; le fléau de la

balance ne bougeait pas. Lambeau par lambeau, le corps y passa tout

entier; la balance ne remuait pas encore. Au moment où le dernier

morceau du corps du saint homme fut mis dans le plateau, le fléau

s'abaissa enfin, le petit oiseau s'envola, et le saint entra dans le

_nirvana_. Le faucon, qui, après tout, avait fait une bonne affaire, se

gorgea de sa chair.

Le petit oiseau représente les parcelles de beauté et d'innocence que

notre triste planète recèlera toujours, quels que soient ses

épuisements. Le faucon est la part infiniment plus forte d'égoïsme et de

grossièreté qui constitue le train du monde. Le sage rachète la liberté

du bien et du beau en abandonnant sa chair aux avides, qui, tandis

qu'ils mangent ces dépouilles matérielles, le laissent en repos, ainsi

que ce qu'il aime. Les balances descendues du ciel sont la fatalité: on

ne la fléchit pas, on ne lui fait point sa part; mais, au moyen de

l'abnégation absolue, en lui jetant sa proie, on lui échappe; car elle

n'a plus alors de prise sur nous. Quant au faucon, il se tient

tranquille dès que la vertu, par ses sacrifices, lui procure des

avantages supérieurs à ceux qu'il atteindrait par sa propre violence.

Tirant profit de la vertu, il a intérêt à ce qu'il y en ait; ainsi, au

prix de l'abandon de sa partie matérielle, le sage atteint son but

unique, qui est de jouir en paix de l'idéal.

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 29 / 48 题