Je touchais par ma grand'mère maternelle à un monde de bourgeoisie
beaucoup plus rangée. Ma bonne maman, comme je l'appelais, était un fort
aimable modèle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait été extrêmement
jolie. Je l'ai connue dans ses dernières années, gardant toujours la
mode du moment où elle devint veuve. Elle tenait à sa classe, ne quitta
jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'être appelée que
_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles
rencontraient ma soeur Henriette, elles la caressaient: «Ma petite, lui
disaient-elles, votre grand'mère était une personne bien recommandable,
nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle.» En effet, ma soeur l'aimait
extrêmement et la prit pour exemple; mais ma mère, rieuse et pleine
d'esprit, différait beaucoup d'elle; la mère et la fille faisaient en
tout le contraste le plus parfait.
Cette bonne bourgeoisie de Lannion était admirable de candeur, de
respect et d'honnêteté. Beaucoup de mes tantes restèrent sans se marier,
mais n'en étaient pas moins heureuses, grâce à un esprit de sainte
enfance qui rendait tout léger. On vivait ensemble, on s'aimait; on
participait aux mêmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre
divertissement que, le dimanche, après les offices, de faire voler une
plume, chacune soufflant à son tour pour l'empêcher de toucher terre.
Les grands éclats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de
joie pour huit jours. La piété de ma grand'mère, sa politesse, son culte
pour l'ordre établi, me sont restés comme une des meilleures images de
cette vieille société fondée sur Dieu et le roi, deux étais qu'il n'est
pas sûr qu'on puisse remplacer.
Quand la Révolution éclata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientôt
elle fut à la tête des pieuses personnes qui cachaient les prêtres
insermentés. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles étant
dans l'émigration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en
cela. La plupart de mes oncles, au contraire, étaient grands patriotes.
Quand il y avait des deuils publics, par exemple à propos de la trahison
de Dumouriez, mes oncles laissaient croître leur barbe, sortaient avec
des mines consternées, des cravates énormes et des vêtements en
désordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'étaient
pas sans danger: «Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur
nous est survenu? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à ma cousine
Amélie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma
cousine, la République est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher
Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un véritable poids de
dessus le coeur.»
Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle
si elle y échappa. Elle avait pour compagne de son dévouement une dame
Taupin, très pieuse comme elle. Les prêtres alternaient entre sa maison
et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., très révolutionnaire, au fond
excellent homme, lui disait souvent: «Ma cousine, prenez garde; si
j'étais obligé de savoir qu'il y a des prêtres ou des aristocrates
cachés chez vous, je vous dénoncerais.» Elle répondait qu'elle ne
connaissait que de vrais amis de la République, mais ce qui s'appelle de
vrais amis!...
C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotinée. Ma mère ne me
racontait jamais cette scène sans la plus vive émotion. Elle me montra,
dans mon enfance, les lieux où tout s'était passé. Le jour de
l'exécution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion,
pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit
avant le jour à une chapelle située à une demi-lieue de la ville, dans
un endroit désert, et dédiée à saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses
s'y rencontrèrent. Un signal devait les avertir du moment où la tête
tomberait, pour que tous fussent en prière quand l'âme de la martyre
serait présentée par les anges au trône de Dieu.
Tout cela créait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus
l'idée. Ma bonne maman aimait les prêtres, leur courage, leur
dévouement. Elle éprouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand
le culte fut rétabli, le prêtre qu'elle avait caché au péril de sa vie
fut nommé curé d'une paroisse près de Lannion. Elle prit ma mère, alors
enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues,
sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit
chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le
coeur. L'orgueil sacerdotal, peut-être le sentiment du devoir, inspira au
prêtre une étrange conduite. Il la reconnut à peine, la reçut debout et
la congédia après deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une
félicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa même pas un verre
d'eau. Ma grand'mère pensa défaillir; elle revint à Lannion avec ma
mère, fondant en larmes, soit qu'elle se reprochât une erreur de son
coeur de femme, soit qu'elle fût révoltée contre tant d'orgueil. Ma mère
ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le
froissement ou l'admiration l'emportèrent. Peut-être finit-elle par
comprendre la sagesse profonde de ce prêtre, qui sembla lui dire
brusquement: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?» et ne
voulut pas reconnaître qu'il dût lui savoir quelque gré du bien qu'elle
avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degré d'abstraction.
L'oeuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont
peine à trouver naturel qu'on ait combattu côte à côte sans se connaître
ni s'aimer.
Ma mère, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutôt la Révolution qu'elle ne
la haïssait. À l'insu de ma bonne maman, elle écoutait les chansons
patriotiques. Le _Chant du Départ_ lui avait fait une vive impression,
elle ne récitait jamais le beau vers prononcé par les mères:
De nos yeux maternels ne craignez point les larmes...
sans que sa voix fût émue. Ces grandes et terribles scènes avaient
laissé en elle une empreinte ineffaçable. Quand elle s'égarait en ces
souvenirs, indissolublement liés à l'éveil de sa première jeunesse,
quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui
alternaient avec les scènes de terreur, sa vie semblait renaître tout
entière. J'ai pris d'elle un goût invincible de la Révolution, qui me la
fait aimer malgré ma raison et malgré tout le mal que j'ai dit d'elle.
Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espèce
de rage avec laquelle des écrivains étrangers cherchent à prouver que la
révolution française n'a été que honte, folie, et qu'elle constitue un
fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence à croire que
c'est peut-être ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si
jaloux.
V
Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une énigme,
compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme,
bien plus un fils de la Révolution qu'un fils des croisés. C'était un
vieillard dont la vie, les idées, les habitudes, formaient avec celles
du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours,
couvert d'un manteau râpé, aller acheter chez une petite marchande pour
deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il était pauvre, sans être
précisément dans la misère. Il ne parlait à personne; mais son oeil
timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances
tout à fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui étaient
enchantées de son aménité, de son sourire, de sa haute raison.
Je n'ai jamais su son nom, et même je crois que personne ne le savait.
Il n'était pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix était
profonde, et la singularité de sa vie n'excitait plus que de
l'étonnement; mais ce résultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord.
Il avait fait bien des écoles. Un temps fut où il avait eu des rapports
avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses idées;
personne n'y comprit rien. Le mot _système_, qu'il prononça deux ou
trois fois, parut drôle. On l'appela _Système_, et bientôt il n'eut plus
d'autre nom. S'il eût continué, cela eût mal tourné, les enfants lui
eussent jeté des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot à
personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter
ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu
retiré. Son visage était sérieux, mais non triste, plutôt aimable que
malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par
Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modèle
tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout à fait
tranquille; on le respectait même. Sa résignation, sa mine souriante,
paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on
sentait en lui quelque chose de supérieur; on s'inclinait.
Il n'allait jamais à l'église et évitait toutes les occasions où il eût
fallu manifester une foi religieuse matérielle. Le clergé le voyait de
très mauvais oeil: on ne parlait pas contre lui au prône, car il n'y
avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononçait son nom qu'avec
épouvante. Une circonstance particulière augmentait cette animosité et
créait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphère de diaboliques
terreurs.
Il possédait une bibliothèque très considérable, composée d'écrits du
XVIIIe siècle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus
fait que Luther et Calvin, était là réunie. Le studieux vieillard la
savait par coeur et vivait des petits profits que lui rapportait le prêt
de ses volumes à quelques personnes qui lisaient. C'était là pour le
clergé une sorte de puits de l'abîme, dont on parlait avec horreur.
L'interdiction de lui emprunter des livres était absolue. Le grenier de
Système passait pour le réceptacle de toutes les impiétés.
Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard,
quand mes idées philosophiques se furent assises, que je songeai que
j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un véritable sage. Ses
idées, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui
m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu
était pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne
souffrait pas qu'on le niât. Il aimait l'humanité comme représentant la
raison, et haïssait la superstition comme la négation de la raison. Sans
avoir le souffle poétique que le XIXe siècle a su ajouter à ces grandes
vérités, Système, j'en suis sûr, vit très haut et très loin. Il était
dans le vrai. Loin de méconnaître Dieu, il avait honte pour ceux qui
s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincère
humilité, il voyait les erreurs des hommes avec plus de pitié que de
haine. Il était évident qu'il méprisait son siècle. La renaissance de la
superstition, qu'il avait crue enterrée par Voltaire et Rousseau, lui
semblait, dans la génération nouvelle, le signe d'un complet
abêtissement.
Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses
livres empilés. C'était après 1830; le maire lui fit le soir des
funérailles décentes. Le clergé acheta toute sa bibliothèque à vil prix
et la fit détruire. On ne découvrit dans sa commode aucun papier qui pût
aider à percer le mystère qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on
trouva soigneusement enveloppé un bouquet de fleurs desséchées, liées
par un ruban tricolore. On crut d'abord à quelque souvenir d'amour, et
plusieurs brodèrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban
tricolore troublait une telle hypothèse. Ma mère ne croyait nullement
que ce fût là l'explication véritable. Quoiqu'elle eût un respect
instinctif pour Système, elle me disait toujours: «C'est un vieux
terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a
juste les allures et les idées de M..., qui terrorisa Lannion et y tint
la guillotine en permanence tant que dura Robespierre.»
Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal, à
peu près ce qui suit:
Hier, dans une rue écartée, au fond du faubourg Saint-Jacques,
s'est éteint presque sans agonie un vieillard dont l'existence
intriguait fort le voisinage. Il était respecté dans le quartier
comme un modèle de bienfaisance et de bonté; mais il évitait tout
ce qui eût pu mettre sur la voie de son passé. Quelques livres, le
_Catéchisme_ de Volney, des volumes dépareillés de Rousseau,
étaient épars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le
commissaire de police, appelé à l'ouvrir, n'y a trouvé que quelques
pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fané, enveloppé avec soin
dans un papier sur lequel était écrit: _Bouquet que je portai à la
fête de l'Être suprême_, 20 _prairial, an_ II.
Ce fut là pour moi un trait de lumière. Je ne doutai pas que le bouquet
de Système ne se rattachât au même souvenir. Je me rappelai les rares
adeptes de l'Église jacobine que j'avais pu connaître, leur ardente
conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794,
leur impuissance à parler d'autre chose. Ce rêve d'une année fut si
ardent, que ceux qui l'avaient traversé ne purent désormais rentrer dans
la vie. Ils restèrent sous le coup d'une idée fixe, mornes, frappés de
stupéfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes.
C'étaient des croyants absolus; le monde, qui n'était plus à leur
diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurés seuls debout comme
les restes d'un monde de géants, chargés de la haine du genre humain,
ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris
l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amérique en 1833 et qu'il
apparut à ses confrères de l'Académie des sciences morales et politiques
comme un fantôme... Je compris Daunou et son obstination à voir dans M.
Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jésuites. Par un
contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes
titaniques étaient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour
être bon, d'avoir trouvé une base logique à sa bonté. Les plus cruels
inquisiteurs du moyen âge, Conrad de Marbourg, par exemple, étaient les
plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand maître, M.
Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut
devenir brûleur d'hommes par sensibilité, par charité[9].