IV

Je touchais par ma grand'mère maternelle à un monde de bourgeoisie

beaucoup plus rangée. Ma bonne maman, comme je l'appelais, était un fort

aimable modèle de la bourgeoisie d'autrefois. Elle avait été extrêmement

jolie. Je l'ai connue dans ses dernières années, gardant toujours la

mode du moment où elle devint veuve. Elle tenait à sa classe, ne quitta

jamais ses coiffes de bourgeoise, ne souffrit jamais d'être appelée que

_mademoiselle_. Les dames nobles l'avaient en haute estime. Quand elles

rencontraient ma soeur Henriette, elles la caressaient: «Ma petite, lui

disaient-elles, votre grand'mère était une personne bien recommandable,

nous l'aimions beaucoup; soyez comme elle.» En effet, ma soeur l'aimait

extrêmement et la prit pour exemple; mais ma mère, rieuse et pleine

d'esprit, différait beaucoup d'elle; la mère et la fille faisaient en

tout le contraste le plus parfait.

Cette bonne bourgeoisie de Lannion était admirable de candeur, de

respect et d'honnêteté. Beaucoup de mes tantes restèrent sans se marier,

mais n'en étaient pas moins heureuses, grâce à un esprit de sainte

enfance qui rendait tout léger. On vivait ensemble, on s'aimait; on

participait aux mêmes croyances. Mes tantes X... n'avaient d'autre

divertissement que, le dimanche, après les offices, de faire voler une

plume, chacune soufflant à son tour pour l'empêcher de toucher terre.

Les grands éclats de rire que cela leur causait les approvisionnaient de

joie pour huit jours. La piété de ma grand'mère, sa politesse, son culte

pour l'ordre établi, me sont restés comme une des meilleures images de

cette vieille société fondée sur Dieu et le roi, deux étais qu'il n'est

pas sûr qu'on puisse remplacer.

Quand la Révolution éclata, ma bonne maman l'eut en horreur, et bientôt

elle fut à la tête des pieuses personnes qui cachaient les prêtres

insermentés. La messe se disait dans son salon. Les dames nobles étant

dans l'émigration, elle regardait comme son devoir de les remplacer en

cela. La plupart de mes oncles, au contraire, étaient grands patriotes.

Quand il y avait des deuils publics, par exemple à propos de la trahison

de Dumouriez, mes oncles laissaient croître leur barbe, sortaient avec

des mines consternées, des cravates énormes et des vêtements en

désordre. Ma bonne maman avait alors de fines railleries, qui n'étaient

pas sans danger: «Ah! mon pauvre Tanneguy, qu'avez-vous? quel malheur

nous est survenu? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à ma cousine

Amélie? Est-ce que l'asthme de ma tante Augustine va plus mal?--Non, ma

cousine, la République est en danger.--Ce n'est que cela? Ah! mon cher

Tanneguy, que vous me soulagez! Vous m'enlevez un véritable poids de

dessus le coeur.»

Elle joua ainsi pendant deux ans avec la guillotine, et ce fut miracle

si elle y échappa. Elle avait pour compagne de son dévouement une dame

Taupin, très pieuse comme elle. Les prêtres alternaient entre sa maison

et celle de madame Taupin. Mon oncle Y..., très révolutionnaire, au fond

excellent homme, lui disait souvent: «Ma cousine, prenez garde; si

j'étais obligé de savoir qu'il y a des prêtres ou des aristocrates

cachés chez vous, je vous dénoncerais.» Elle répondait qu'elle ne

connaissait que de vrais amis de la République, mais ce qui s'appelle de

vrais amis!...

C'est, en effet, madame Taupin qui fut guillotinée. Ma mère ne me

racontait jamais cette scène sans la plus vive émotion. Elle me montra,

dans mon enfance, les lieux où tout s'était passé. Le jour de

l'exécution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion,

pour ne point participer au crime qui allait s'y accomplir. On se rendit

avant le jour à une chapelle située à une demi-lieue de la ville, dans

un endroit désert, et dédiée à saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses

s'y rencontrèrent. Un signal devait les avertir du moment où la tête

tomberait, pour que tous fussent en prière quand l'âme de la martyre

serait présentée par les anges au trône de Dieu.

Tout cela créait des liens d'une profondeur dont nous n'avons plus

l'idée. Ma bonne maman aimait les prêtres, leur courage, leur

dévouement. Elle éprouva leur glaciale froideur. Sous le Consulat, quand

le culte fut rétabli, le prêtre qu'elle avait caché au péril de sa vie

fut nommé curé d'une paroisse près de Lannion. Elle prit ma mère, alors

enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues,

sous un soleil ardent. Revoir celui qu'elle avait vu officier de nuit

chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le

coeur. L'orgueil sacerdotal, peut-être le sentiment du devoir, inspira au

prêtre une étrange conduite. Il la reconnut à peine, la reçut debout et

la congédia après deux ou trois paroles. Pas un remerciement, pas une

félicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa même pas un verre

d'eau. Ma grand'mère pensa défaillir; elle revint à Lannion avec ma

mère, fondant en larmes, soit qu'elle se reprochât une erreur de son

coeur de femme, soit qu'elle fût révoltée contre tant d'orgueil. Ma mère

ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le

froissement ou l'admiration l'emportèrent. Peut-être finit-elle par

comprendre la sagesse profonde de ce prêtre, qui sembla lui dire

brusquement: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?» et ne

voulut pas reconnaître qu'il dût lui savoir quelque gré du bien qu'elle

avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degré d'abstraction.

L'oeuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu'un, et elles ont

peine à trouver naturel qu'on ait combattu côte à côte sans se connaître

ni s'aimer.

Ma mère, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutôt la Révolution qu'elle ne

la haïssait. À l'insu de ma bonne maman, elle écoutait les chansons

patriotiques. Le _Chant du Départ_ lui avait fait une vive impression,

elle ne récitait jamais le beau vers prononcé par les mères:

De nos yeux maternels ne craignez point les larmes...

sans que sa voix fût émue. Ces grandes et terribles scènes avaient

laissé en elle une empreinte ineffaçable. Quand elle s'égarait en ces

souvenirs, indissolublement liés à l'éveil de sa première jeunesse,

quand elle se rappelait tant d'enthousiasmes, tant de joies folles, qui

alternaient avec les scènes de terreur, sa vie semblait renaître tout

entière. J'ai pris d'elle un goût invincible de la Révolution, qui me la

fait aimer malgré ma raison et malgré tout le mal que j'ai dit d'elle.

Je n'efface rien de ce que j'ai dit; mais, depuis que je vois l'espèce

de rage avec laquelle des écrivains étrangers cherchent à prouver que la

révolution française n'a été que honte, folie, et qu'elle constitue un

fait sans importance dans l'histoire du monde, je commence à croire que

c'est peut-être ce que nous avons fait de mieux, puisqu'on en est si

jaloux.

V

Un personnage singulier, qui resta longtemps pour nous une énigme,

compta pour quelque chose parmi les causes qui firent de moi, en somme,

bien plus un fils de la Révolution qu'un fils des croisés. C'était un

vieillard dont la vie, les idées, les habitudes, formaient avec celles

du pays le plus singulier contraste. Je le voyais tous les jours,

couvert d'un manteau râpé, aller acheter chez une petite marchande pour

deux sous de lait dans un vase de fer-blanc. Il était pauvre, sans être

précisément dans la misère. Il ne parlait à personne; mais son oeil

timide avait beaucoup de douceur. Les personnes que des circonstances

tout à fait exceptionnelles mettaient en rapport avec lui étaient

enchantées de son aménité, de son sourire, de sa haute raison.

Je n'ai jamais su son nom, et même je crois que personne ne le savait.

Il n'était pas du pays et n'avait aucune famille. Sa paix était

profonde, et la singularité de sa vie n'excitait plus que de

l'étonnement; mais ce résultat, il ne l'avait pas conquis tout d'abord.

Il avait fait bien des écoles. Un temps fut où il avait eu des rapports

avec les gens du pays, leur avait dit quelques-unes de ses idées;

personne n'y comprit rien. Le mot _système_, qu'il prononça deux ou

trois fois, parut drôle. On l'appela _Système_, et bientôt il n'eut plus

d'autre nom. S'il eût continué, cela eût mal tourné, les enfants lui

eussent jeté des pierres. En vrai sage, il se tut, ne dit plus mot à

personne et eut le repos. Il sortait tous les jours pour aller acheter

ses petites provisions; le soir, il se promenait dans quelque lieu

retiré. Son visage était sérieux, mais non triste, plutôt aimable que

malveillant. Dans la suite, quand je lus la _Vie de Spinoza_ par

Colerus, je vis que j'avais eu sous les yeux dans mon enfance un modèle

tout semblable au saint d'Amsterdam. On le laissait tout à fait

tranquille; on le respectait même. Sa résignation, sa mine souriante,

paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on

sentait en lui quelque chose de supérieur; on s'inclinait.

Il n'allait jamais à l'église et évitait toutes les occasions où il eût

fallu manifester une foi religieuse matérielle. Le clergé le voyait de

très mauvais oeil: on ne parlait pas contre lui au prône, car il n'y

avait pas scandale; mais, en secret, on ne prononçait son nom qu'avec

épouvante. Une circonstance particulière augmentait cette animosité et

créait autour du vieux solitaire une sorte d'atmosphère de diaboliques

terreurs.

Il possédait une bibliothèque très considérable, composée d'écrits du

XVIIIe siècle. Toute cette grande philosophie, qui, en somme, a plus

fait que Luther et Calvin, était là réunie. Le studieux vieillard la

savait par coeur et vivait des petits profits que lui rapportait le prêt

de ses volumes à quelques personnes qui lisaient. C'était là pour le

clergé une sorte de puits de l'abîme, dont on parlait avec horreur.

L'interdiction de lui emprunter des livres était absolue. Le grenier de

Système passait pour le réceptacle de toutes les impiétés.

Naturellement je partageais cette horreur, et c'est bien plus tard,

quand mes idées philosophiques se furent assises, que je songeai que

j'avais eu le bonheur dans mon enfance de voir un véritable sage. Ses

idées, je les reconstruisis sans peine en rapprochant quelques mots qui

m'avaient paru autrefois inintelligibles, et dont je me souvenais. Dieu

était pour lui l'ordre de la nature, la raison intime des choses. Il ne

souffrait pas qu'on le niât. Il aimait l'humanité comme représentant la

raison, et haïssait la superstition comme la négation de la raison. Sans

avoir le souffle poétique que le XIXe siècle a su ajouter à ces grandes

vérités, Système, j'en suis sûr, vit très haut et très loin. Il était

dans le vrai. Loin de méconnaître Dieu, il avait honte pour ceux qui

s'imaginent le toucher. Perdu dans une paix profonde et une sincère

humilité, il voyait les erreurs des hommes avec plus de pitié que de

haine. Il était évident qu'il méprisait son siècle. La renaissance de la

superstition, qu'il avait crue enterrée par Voltaire et Rousseau, lui

semblait, dans la génération nouvelle, le signe d'un complet

abêtissement.

Un matin, on le trouva mort dans sa pauvre chambre, au milieu de ses

livres empilés. C'était après 1830; le maire lui fit le soir des

funérailles décentes. Le clergé acheta toute sa bibliothèque à vil prix

et la fit détruire. On ne découvrit dans sa commode aucun papier qui pût

aider à percer le mystère qui l'entourait. Seulement, dans un coin, on

trouva soigneusement enveloppé un bouquet de fleurs desséchées, liées

par un ruban tricolore. On crut d'abord à quelque souvenir d'amour, et

plusieurs brodèrent sur ce canevas le roman de l'inconnu; mais le ruban

tricolore troublait une telle hypothèse. Ma mère ne croyait nullement

que ce fût là l'explication véritable. Quoiqu'elle eût un respect

instinctif pour Système, elle me disait toujours: «C'est un vieux

terroriste. Je me figure par moments l'avoir vu en 1793. Et puis il a

juste les allures et les idées de M..., qui terrorisa Lannion et y tint

la guillotine en permanence tant que dura Robespierre.»

Il y a quinze ou vingt ans, je lus, aux _faits divers_ d'un journal, à

peu près ce qui suit:

Hier, dans une rue écartée, au fond du faubourg Saint-Jacques,

s'est éteint presque sans agonie un vieillard dont l'existence

intriguait fort le voisinage. Il était respecté dans le quartier

comme un modèle de bienfaisance et de bonté; mais il évitait tout

ce qui eût pu mettre sur la voie de son passé. Quelques livres, le

_Catéchisme_ de Volney, des volumes dépareillés de Rousseau,

étaient épars sur la table. Une malle composait tout son avoir. Le

commissaire de police, appelé à l'ouvrir, n'y a trouvé que quelques

pauvres effets, parmi lesquels un bouquet fané, enveloppé avec soin

dans un papier sur lequel était écrit: _Bouquet que je portai à la

fête de l'Être suprême_, 20 _prairial, an_ II.

Ce fut là pour moi un trait de lumière. Je ne doutai pas que le bouquet

de Système ne se rattachât au même souvenir. Je me rappelai les rares

adeptes de l'Église jacobine que j'avais pu connaître, leur ardente

conviction, leur attachement sans borne aux souvenirs de 1793 et 1794,

leur impuissance à parler d'autre chose. Ce rêve d'une année fut si

ardent, que ceux qui l'avaient traversé ne purent désormais rentrer dans

la vie. Ils restèrent sous le coup d'une idée fixe, mornes, frappés de

stupéfaction; ils avaient le _delirium tremens_ des ivresses sanglantes.

C'étaient des croyants absolus; le monde, qui n'était plus à leur

diapason, leur semblait vide et enfantin. Demeurés seuls debout comme

les restes d'un monde de géants, chargés de la haine du genre humain,

ils n'avaient plus de commerce possible avec les vivants. Je compris

l'effet que fit Lakanal quand il revint d'Amérique en 1833 et qu'il

apparut à ses confrères de l'Académie des sciences morales et politiques

comme un fantôme... Je compris Daunou et son obstination à voir dans M.

Cousin, dans M. Guizot, les plus dangereux des jésuites. Par un

contraste assez ordinaire, ces survivants, parfois hideux, de luttes

titaniques étaient devenus des agneaux. L'homme n'a pas besoin, pour

être bon, d'avoir trouvé une base logique à sa bonté. Les plus cruels

inquisiteurs du moyen âge, Conrad de Marbourg, par exemple, étaient les

plus doux des hommes. C'est ce qu'on verra quand notre grand maître, M.

Victor Hugo, donnera son _Torquemada_, et montrera comment on peut

devenir brûleur d'hommes par sensibilité, par charité[9].

Souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 27 / 48 题