Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en Égypte pendant
que nous y étions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier
de Châtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de
Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Châtillon en une rue qui
était au casel où le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit
le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrémités. Dans
cette rue était monseigneur Gauthier de Châtillon, l'épée au poing
toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue,
il leur courait sus, l'épée au poing, et les chassait hors du casel;
et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui
tiraient aussi bien devant que derrière, ils le couvraient de flèches.
Quand il les avait chassés hors du casel, il arrachait ces traits
qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec
son épée et criait: Châtillon! chevalier! où sont mes hommes? Quand il
se retournait, il voyait que les Turcs étaient entrés par l'autre bout
du casel; il leur recourait sus, l'épée au poing, et les en chassait;
et ainsi fit par trois fois de la manière dessus dite.
Quand l'amiral des galères m'eut amené vers ceux qui avaient été pris
à terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier à ceux qui avaient été
autour de lui; je ne trouvai personne qui pût me dire comment il avait
été pris, excepté monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me
dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva
un Turc qui était monté sur le cheval de monseigneur Gauthier de
Châtillon, et la croupière du cheval était toute sanglante; il lui
demanda ce qu'il avait fait de celui à qui le cheval appartenait, et
le Turc lui répondit qu'il lui avait coupé la gorge, tout à cheval,
comme il paraissait à la croupière qui était rougie de son sang.
JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.