Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le
conta. Il me dit qu'il avait laissé sa bataille[235] et s'était mis
lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de
monseigneur Gauthier de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde; et me
conta le roi qu'il était monté sur un petit roncin[236], couvert d'une
housse de soie, et dit que derrière lui il ne demeura de tous
chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel
mena le roi jusqu'à Casel[237], là où le roi fut pris. Le roi me
conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les
Sarrasins, comme le bon valet défend contre les mouches la coupe de
son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il
prenait son épée, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle,
la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'à
côté le roi; il mena ainsi le roi jusqu'à Casel, où on le descendit en
une maison et où on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris,
comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le
soir[238]. Là vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi
qu'il avait vu l'émir[239], avec lequel il avait traité de la trêve;
que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trêve de la
manière que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allât et
qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait ôté son
turban de sa tête et ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il
tiendrait la trêve. Pendant ce temps il advint un grand malheur à nos
gens; un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos
gens: «Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240],
et ne faites pas occire le roi.» Tous crurent que le roi leur avait
mandé, et rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les
Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit à monseigneur
Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât trêve à nos gens, car il
voyait bien qu'ils étaient pris.
[235] Corps d'armée, bataillon.
[236] Petit cheval de selle pour les domestiques.
[237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur édition de Joinville
(_Collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France
depuis le treizième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième_)
disent (t. I, p. 237) que les croisés appelaient tout village
Casel; et que ce Casel doit être le village de Baramoun, bâti sur
la rive droite du Nil, à trois ou quatre lieues de Mansourah.
[238] Saint Louis était alors très-malade de l'épidémie qui avait
détruit son armée, et qui était le scorbut et la dyssenterie.
[239] L'amiral.
[240] Ordonne; mandement, ordre.
JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.