1209.
Après la conquête de la vicomté de Béziers, les croisés se
rassemblent pour se donner un chef.
L'abbé de Cîteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur
a chanté la messe du Saint-Esprit, et prêché comment Jésus-Christ vint
au monde; puis il leur dit que dans la contrée par les croisés
conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un
seigneur d'élite. Il propose au comte de Nevers de l'être; mais
celui-ci n'y veut à aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non
plus, qui fut élu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent
vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, où naquirent
leurs pères, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on
croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne
pour trahi s'il accepte cette terre.
Mais là, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant
seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris,
bon chevalier, libéral, brave et avenant, doux, franc, affable et de
bonne intention. Il était resté longtemps là-bas, outre-mer[166], dans
un fort château, distingué là comme partout. Il était seigneur de
Montfort et de la terre qui en dépend, et comte de Leicester, si la
geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent à prier de prendre la
vicomté tout entière, et tout le surplus du pays de la gent mécréante.
«Seigneur, lui dit l'abbé de Cîteaux, pour Dieu le tout puissant,
acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en
seront Dieu et le pape, et après eux, nous et tout le monde. Nous
vous serons en aide toute notre vie.»--«Ainsi ferai-je, dit le
comte, à cette condition que les barons qui sont ici me jureront
qu'en besoin urgent de défense ils viendront tous, à mon appel, me
secourir.»--«Nous vous le promettons loyalement,» disent tous les
barons; et là-dessus, le comte vite et résolûment accepte la vicomté,
la terre et le pays.
[166] En Angleterre.
_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
Fauriel.