Après la destruction de Béziers, les croisés marchent sur
Carcassonne, où était le vicomte de Béziers; mais ils sont
repoussés dans plusieurs assauts.
Le légat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut
ou autrement, imagina une grande ruse, qui était d'envoyer un des
siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et
aussi pour prendre connaissance de l'état dans lequel était la ville;
ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte était adroit, et sa
parole était propre à accomplir de pareils actes. Il s'en alla à
Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui
lui devait être avantageuse. Aussitôt que le vicomte apprit qu'il y
avait à la porte de la ville un gentilhomme accompagné d'au moins
trente autres, de noble mine, il vint et sortit escorté de trois cents
hommes bien armés. Le seigneur envoyé par le légat et ses gens lui
firent bon accueil et force salutations; et les saluts terminés, ledit
seigneur dit au vicomte qu'il déplorait beaucoup ce qui lui arrivait;
qu'il était son parent et très-proche, que c'était la vérité et qu'il
le jurait; qu'en conséquence il était très-fâché de son infortune, et
qu'il voudrait qu'il conclût un accommodement avec le légat; que
toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours,
qu'il se hâtât de le faire venir sans délai, car le légat et les
barons étaient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne désiraient
que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il
pourrait pour rétablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur
gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entière, comme je vais le
raconter, et ce fut une folie.
Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses
discours pleins de ruse et de fourberie, à ce point que le vicomte lui
dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite
de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte
était très-affecté de voir l'état auquel était réduite la cité. «Si
les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sûreté pour que je
puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses
telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord.» Et
l'autre lui répondit: «Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas
autorisé, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si
vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous
mènerai et ramènerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et
que votre personne et vos biens ne courront aucun danger.» Il le
promit et le jura de cette manière, et le vicomte y consentit, ce qui
fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette
trahison.
Ainsi donc et sans plus de délibération, le vicomte, après avoir parlé
à ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et
entra dans la tente du légat, où étaient en ce moment rassemblés tous
les princes et seigneurs. Tous furent bien étonnés de le voir. Le
vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations
rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais été, pas plus
que ses prédécesseurs, du parti des hérétiques, que jamais ni lui ni
les siens ne les avaient protégés et ne s'étaient associés à leur
folie, mais qu'ils avaient toujours obéi à la sainte Église et à ses
ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute
en était à ses officiers, auxquels son père avait, à sa mort, laissé
la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on
voulait le déposséder de son héritage et lui faire une guerre aussi
acharnée; enfin qu'il consentait à se remettre, lui et sa terre, entre
les mains de l'Église, et qu'il demandait à être entendu dans une
défense contradictoire.
Quand le vicomte eut parlé, le légat prit à part les seigneurs et les
princes, qui étaient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils
convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu'à ce que
la ville fût en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite
furent bien attristés, et non sans raison.
[165] Cette chronique, imprimée dans le t. 3 de l'Histoire du
Languedoc de Dom Vaissette, s'étend de 1202 à 1219.
_Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165],
traduite par L. Dussieux.