Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-même dans le noble
comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il était d'illustre
naissance, d'un grand courage et très-habile à manier les armes. De
plus, et pour faire connaître son extérieur, il était de haute taille;
sa chevelure était belle, sa figure noble, son aspect imposant; il
était haut d'épaules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif
et léger dans ses mouvements, tel enfin que personne, même un ennemi,
n'aurait pu trouver quelque chose, même de minime, à reprocher à sa
personne. Pour parler de choses plus importantes, il était éloquent,
affable et doux, de relations agréables, d'une grande austérité de
mœurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prévoyant dans le
conseil, juste, persévérant dans les affaires de la guerre, prudent,
et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever,
tout entier voué au service de Dieu.
O sage élection des princes, acclamations judicieuses des pèlerins,
qui ont chargé un homme si fidèle de défendre la foi et qui ont donné
le premier rang à un homme si bien fait pour soutenir la république
universelle et la très-sainte affaire de Jésus-Christ contre les
hérétiques pestiférés. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des
armées fût commandé par un homme comme celui-ci, orné de la noblesse
de la naissance, de la pureté des mœurs et des vertus de la
chevalerie, tel enfin que ce fût un bonheur qu'on le plaçât à la tête
de tous les autres pour la défense de l'Église menacée, afin que par
sa protection s'affermît l'innocence chrétienne, et que la témérité de
la méchante hérésie ne pût espérer que son erreur exécrable resterait
impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoyé par le Christ, vraie
montagne de force, au secours de son Église, qui menaçait de faire
naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis.
PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L.
Dussieux.
Pierre des Vaux de Cernay était moine dans l'abbaye des Vaux de
Cernay et neveu de Gui, abbé de cette abbaye, puis évêque de
Carcassonne. Il suivit son oncle à la croisade contre les
Albigeois à laquelle il prit part comme prédicateur. Il fut
très-dévoué à Simon de Montfort, pour lequel il est plus que
partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un
document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les
mœurs et l'esprit des croisés.