Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la
servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors,
nous qui nous étions échappés de notre devoir, deux soldats qui
étaient sur une échelle vis-à-vis du Pétrion, s'abandonnèrent à la
fortune et se hasardèrent de sauter dans une tour, d'où ayant chassé
la garnison, ils levèrent la main en signe de joie et de confiance
pour animer leurs compagnons. A l'heure même, un cavalier nommé Pierre
qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait aussi grand
qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une
armée, entra par la porte qui était au même endroit. Tout ce qu'il y
avait de personnes de qualité autour de l'empereur, et à leur exemple
toute l'armée, ne purent supporter la présence ni les regards de ce
seul cavalier, et eurent recours à une fuite honteuse, comme à
l'unique asile de leur lâcheté. Étant donc sortis par la porte Dorée,
qui est du côté de terre, ils se retirèrent chacun où ils purent, et
plût à Dieu qu'ils se fussent précipités au fond de l'enfer.
Les ennemis, ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil
de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ne gardant plus de rang,
et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de
terreur et de désespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier
qui est du côté d'orient, ils brûlèrent toutes les maisons qui étaient
depuis le monastère d'Évergète jusqu'au quartier du Drungaire, et se
campèrent auprès du monastère de Pantepopte, après avoir pillé la
tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.
Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses
gens; mais comme ils étaient emportés par le tourbillon du désespoir,
ils n'eurent point d'oreilles pour écouter ses ordres ni ses
remontrances. Pour achever le récit de cette triste aventure, les
habitants employèrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, à
serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui
étaient d'avis de s'enfuir.
Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il
eut peur d'être pris et d'être mis comme un excellent mets sur la
table des Italiens, et s'étant enfermé dans le grand palais, il mit
sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille
Eudocie, de laquelle il était éperdument amoureux, et se retira
lui-même, après avoir régné deux mois et seize jours.
Après son départ, deux jeunes princes fort sages et fort courageux,
Théodore Ducas et Théodore Lascaris, disputèrent ensemble de la
possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempête et qui
servoit de jouet à la fortune. Ils entrèrent tous deux dans la grande
église, où ils parurent égaux, parce qu'il n'y avoit personne pour
juger de leur mérite. Lascaris ayant été néanmoins préféré par le
clergé, il refusa les marques de la dignité impériale, et étant venu
avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et
par ses caresses à faire quelque résistance, et exhorta les gardes à
prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait à une
nation étrangère ils ne recevraient pas un plus favorable traitement
que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur
rang, ils seraient réduits à la condition de simples soldats. Mais le
peuple n'étant point touché de ses remontrances, et les gardes ne
promettant de servir qu'autant qu'ils seraient payés, et les Italiens
ayant paru à l'heure même, en armes, il fut contraint de se sauver.
Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les
combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les
rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était
sans danger et les Romains sans résistance, que par un bonheur
extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images
du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe
suppliante n'amollit point leur dureté et n'apaisa point leur fureur.
Au contraire, tenant leurs chevaux, qui étaient accoutumés au tumulte
de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils
se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre
je dois tenir dans mon récit, ni par où je dois commencer, continuer
et achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent. Ils
brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration des fidèles; ils
jetèrent les reliques sacrées des martyrs en des lieux que j'ai honte
de nommer; ils répandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces
précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations qui doivent
précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en
avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent
des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses
vêtements au sort, comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il
ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté pour en tirer
du sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils
firent de la grande église; ils rompirent l'autel qui était composé de
diverses matières très-précieuses et qui était le sujet de
l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les
pièces; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour
emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient
arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité
d'autres meubles; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le
pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et
souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures.
Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse
des furies, une boutique d'enchantements et de sortiléges, s'assit
dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ,
elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. On
commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que
personne fit paraître la moindre modération.
Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient
garde d'épargner les femmes honnêtes, les filles innocentes et les
vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile
que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur
colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée
qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'était une
entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie
que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard
contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris,
pleurs, gémissements, dans les rues, dans les maisons et dans les
églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans
l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les
riches, dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet
à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d'asile.
O Dieu, que d'affliction, que de misère! Quand est-ce que ces malheurs
nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par
l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par
le déréglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la
désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles
artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoin des autres
profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une
partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le
peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers
personne; ils n'ont rien épargné, ils ont tout pris et tout enlevé.
Voilà donc ce que nous promettait ce hausse-col doré, cette humeur
fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à
répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil
superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée.
Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer
pour savants, pour sages, pour fidèles, pour sincères, pour justes,
pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des
commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle sérieusement et
sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les
ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous
étiez chargés de la croix, et vous nous aviez juré, et sur elle et sur
les saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens
sans y répandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les
armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que
dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps
que vous porteriez la croix, comme des soldats enrôlés sous les
enseignes du Sauveur. Il est évident cependant que bien loin de
défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres.
Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux
pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle
précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps
adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété.
Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec
quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs
femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du
Sauveur, ils ne changeaient point cette source de résurrection et de
vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir
ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudité, et se contentant d'un
léger impôt qu'ils levaient par tête, ils les laissaient dans la
jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples
si affectionnés à la gloire du Sauveur et qui font profession de notre
religion, nous ont traité, de la manière que j'ai rapportée, bien que
nous ne leur eussions fait aucune injure...
Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons
où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avoient caché
leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les
autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir.
Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché
n'étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils
ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs
hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de
sortir à ceux qui le désireraient, on voyait des troupes d'habitants
qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages
pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui versaient plutôt du
sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne
croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleurèrent
l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque
autre perte semblable.
Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée,
plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était
bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du
quartier de Storacius, qui était enrichie d'une infinité d'ornements,
avait été consumée par le second incendie. L'autre, où je demeurais
alors, avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y
avoit point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis,
et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de
leur fureur. En quelque endroit qu'on se cachât, on étoit pris et
emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui
me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les
armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis et parlant avec
eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais enfin ne
pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et
principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que
la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être
chargés de chaînes et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées
en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle
défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes
vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous
fûmes arrivés au quartier qui étoit échu aux Français, nous fûmes
abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et
d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants, qui ne pouvaient
encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise.
L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me
semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le
Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en
hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il
prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices.
Plusieurs de nos parents et de nos amis s'étant joints à nous aussitôt
qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous
rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de
longues épées pendues à leurs chevaux, les autres des poignards
attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin, les autres
fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un
bon habit sous un méchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres
regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû
en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu
de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de
salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois
avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des
spectateurs curieux, n'allumât le désir et n'excitât la fureur des
ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que
permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous
levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous
priions Dieu qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces
bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la porte Dorée,
un barbare impie et violent enleva, proche l'église de Saint-Mocius
martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le
père, accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux
pas et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui
pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et
m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le
ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des
gémissements lamentables et des gestes propres à exciter la pitié.
J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient
entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur
fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me
promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le
ravisseur avait enfermé la fille et où il se tenait à la porte pour
repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur
montrant avec le doigt: Voilà le coupable qui a violé en plein jour
l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes
mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et que vous
avez fait le serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence,
par l'autorité de vos lois et par la force de vos armes. Soyez
sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y
laisse toucher, et que la nature nous les a données pour exciter de
la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des
enfants, je vous conjure par ces précieux gages de vos mariages, par
le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses
commandements qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce
qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière.
J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui
m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me
rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur, transporté
d'amour et de colère, se moquait d'abord de leur demande; mais quand
il vit qu'ils agissaient sérieusement et qu'ils le menaçaient de le
faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir.
S'étant donc levé, il continua avec nous le voyage. Dès que nous fûmes
hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection,
ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je
me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles
demeuraient seules insensibles aux calamités publiques et de ce
qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il
besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les
choses pour la conservation et la défense desquelles vous avez été
bâties ont été détruites par le fer et par le feu[160]?... Après avoir
tiré ces paroles du fond d'un cœur inondé de douleur, nous
continuâmes notre chemin, et en marchant nous répandîmes nos larmes
comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous
chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de
l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de
sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par
un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où
nous étions réduits étoient une égalité pleine d'équité et de justice.
[160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nicétas aux
murailles; c'est une œuvre de rhéteur, pleine de mauvais goût,
et écrite après coup.
Quelques-uns d'entre eux ayant racheté à vil prix le bien qu'ils
savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient,
en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit loué de nous avoir
fourni un moyen si aisé et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient
pas encore logé les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas
que ces peuples répandent autant de vin que de bile, et qu'ils
traitent les Grecs avec le dernier mépris. Ils s'enrichissaient
encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en
revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé
d'appartenir à Dieu depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples
par des mains sacriléges.
Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement
grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'à tourner en ridicule nos
façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par
bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils
mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux, et leur
attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du
dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des
écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des
scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où
les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient,
selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec
de l'ail, de la farine de fèves, et une sauce fort piquante. En
partageant le butin, ils ne mirent point de différence entre les
choses sacrées et les profanes; mais ils les employèrent également à
tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur.
NICÉTAS, _Annales_.--Traduites par le président Cousin dans son
_Histoire de Constantinople_, 1673.
Nicétas, surnommé Choniate parce qu'il était né à Chone en
Phrygie, occupa de hautes fonctions à Constantinople; il mourut
en 1218. Les Annales qu'il a écrites s'étendent de 1118 à 1204.
Malgré le mauvais goût et l'emphase qui caractérisent les œuvres
des écrivains du Bas-Empire, les Annales de Nicétas, en ce qui
concerne l'histoire de la quatrième croisade, sont un document
fort utile et exact.
_Discours de Nicétas sur les monuments détruits ou mutilés par les
croisés en 1204._
Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand
temple; ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui s'y
trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamants, trésors
respectés depuis tant de siècles; il outragèrent le corps de
l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, et le dépouillèrent
de ses vêtements funèbres. Ainsi, ils ne firent grâce ni aux vivants
ni aux morts; ils déchirèrent en lambeaux le magnifique voile du grand
temple, tissu d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce
brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres; l'avidité des
Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre
pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale
qui ornait le forum de Constantin, fut brisée et fondue la première:
un char attelé de quatre chevaux put à peine en transporter la tête
jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris qui présentait à Vénus la
pomme, source d'une fatale discorde, fut renversé de sa base. Ils
n'épargnèrent pas davantage cette pyramide élevée qui dominait sur
toutes les colonnes dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les
bas-reliefs dont cette pyramide était ornée! L'artiste y avait
représenté tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants
harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les
instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis
bêlantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'étendait au loin;
elle était peuplée d'une foule innombrable de poissons, dont les uns
tombaient dans les filets des pêcheurs; d'autres échappaient de leurs
mains, et, se précipitant dans les flots, recouvraient leur liberté.
Des Amours nus deux à deux, trois à trois, exprimaient la joie
folâtre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet élevé de
cette pyramide était une statue de femme que les vents faisaient
tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, était appelée
_Anémodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue héroïque et
colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient être celle de Josué,
parce que le cavalier, étendant la main vers le soleil à son couchant,
semblait lui ordonner de s'arrêter. D'autres disent que c'était
Bellérophon, car, libre comme Pégase, du cavalier qu'il portait, le
cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes,
en même temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition
fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la
figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident,
ou d'un Bulgare. Du reste, il était impossible de voir l'objet qu'il
cachait, tant ce pied était étroitement uni à la base; quand on eut
mis le cheval en pièces pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet
enveloppé d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher à connaître
le sens des caractères qu'il portait, le jetèrent au feu avec les
autres débris de la statue.
Les Latins, qui n'appréciaient pas ce qui était beau, n'épargnèrent
pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres
monuments de l'antiquité furent détruits; les médailles, que leurs
inscriptions rendaient précieuses, furent vendues; et ils se
distribuèrent comme des pièces de monnaie les pièces rares qu'on avait
recueillies à grands frais.
Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus, ce colosse,
chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il était
couvert de la peau d'un lion; l'immobilité de l'airain n'empêchait pas
qu'on ne vît ses yeux animés par la fureur; ses épaules n'étaient
point chargées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son
arc ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux,
il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait élevée pour
soutenir sa tête, oppressée par la douleur; le fils de Jupiter
déplorait sa destinée, il maudissait les travaux qu'Eurystée, abusant
des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large
poitrine, ses fortes épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux,
les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout était
fait, je le pense, d'après la vraie mesure attribuée à Hercule par
Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier
ouvrage dans ce genre. Telle était l'immensité de cette statue, que le
cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un
homme, et que la taille des hommes les plus grands égalait à peine la
circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectèrent pas
ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par
excellence et qui mettent la force au-dessus de tout.
Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en ruant, et le
conducteur qui le suivait; ce groupe avait été placé par Auguste dans
la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mémoire d'une
aventure arrivée au monarque. On rapporte que ce prince allant
reconnaître l'armée d'Antoine, rencontra un paysan avec son âne, qui
lui indiqua le camp de son compétiteur; Auguste l'ayant interrogé sur
son nom, le paysan répondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son
âne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions à l'armée
de César. Les Latins livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve
qui allaita Rémus et Romulus. Ainsi furent détruits les monuments les
plus vénérables de l'antiquité et transformés en viles pièces de
monnaie. Il en est de même de l'homme qui combattait un lion; de
l'hippopotame dont le derrière se terminait en queue écailleuse; de
l'éléphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout à
la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible;
quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, semblaient défier
les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompté,
dont l'oreille droite, la bouche frémissante et les bonds, signes de
sa joie et de sa fierté, annonçaient l'indépendance; l'horrible
Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la
force et la férocité; de ses flancs entr'ouverts sortaient les
monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dévorer
ses compagnons infortunés. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle
d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de
ses prestiges. Quand cet homme célèbre vint à Byzance, les Grecs, dont
le territoire était infesté de serpents, le prièrent de les délivrer
de ce fléau. Le philosophe, ayant invoqué les plus puissants démons
dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, après la
célébration de ses mystères sacriléges, un aigle dont l'aspect,
semblable au chant des sirènes, enchaînait tous ceux qui jetaient les
yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres
s'efforçait vainement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis
de son corps tortueux, et en s'élançant pour atteindre les ailes du
roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonflé
de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de
lassitude, tandis que l'aigle, avant de célébrer sa victoire par des
cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi
dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du
monstre annonçaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du
combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on espérait que l'aigle,
dédaignant de se repaître de cette vile proie, laisserait tomber le
cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui désolaient
Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet
ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de
l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages,
indiquait les heures du jour à ceux qui connaissaient ces caractères.
Que dirai-je de la statue d'Hélène, de la perfection de sa taille, de
l'albâtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette
Hélène qui conduisit toute la Grèce sous les murs de Troie?
N'avait-elle pas adouci les féroces habitants de la Laconie? Tout
était possible à celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs;
ses vêtements étaient sans apprêt, mais si ingénieusement arrangés
qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique
légère, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa
chevelure, attachée seulement à la hauteur du cou, flottait au gré
des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa
bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait
offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire
de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du
spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postérité
cherchera vainement à sentir et à peindre la grâce répandue dans cette
statue divine. Mais, ô fille de Tindare, chef-d'œuvre des amours,
émule de Vénus, où est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi
n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais
autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée «à brûler du feu dont tu
consumas tant de cœurs?» Les descendants d'Énée ont-ils voulu te
condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le
piédestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure
était relevée sur le front avec beaucoup de grâce; elle était placée
de manière qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une
blancheur d'albâtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec
autant d'aisance que si c'eût été un fuseau; le cavalier était robuste
et dans une attitude guerrière; le cheval dressait ses oreilles comme
s'il eût entendu le son de la trompette; il semblait se précipiter en
avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de
feu, son col élevé, annonçaient l'ardeur des combats.
Au delà de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on
voyait des statues, trophées des vainqueurs. D'un signe de la main,
ils commandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes auprès de la
borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de
l'éperon, afin que, se trouvant plus tôt au delà du terme, ils
obligeassent leurs rivaux à prendre un plus grand détour; alors
ceux-ci, malgré la rapidité de leurs coursiers, devaient rester en
arrière et perdre la couronne.
Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous par sa
perfection, car je n'ai pas l'intention de tout décrire, s'offrait
encore dans l'hippodrome: c'était un animal en forme de bœuf placé
sur un énorme piédestal; il était difficile d'assigner la race de cet
immense animal; il en étouffait entre ses dents un autre, dont le
corps était si couvert d'écailles, qu'on ne pouvait le toucher
impunément. On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et
l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un était un hippopotame
et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se
donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic,
infecté de la tête aux pieds du venin de son adversaire, était d'un
vert livide, couleur que donnait à son sang la fermentation du poison
qui s'y était mélangé; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et
l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre si les jambes qui lui
servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal,
brisé sous la dent de son ennemi, remuait à peine sa queue venimeuse;
il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait
pour échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement, car
ses pieds, son dos et la partie de son corps à laquelle tenait sa
queue étaient absolument enfermés dans l'énorme mâchoire du vainqueur;
l'avantage était donc égal de part et d'autre; ils combattaient avec
autant de succès et périssaient ensemble.
NICÉTAS, _Discours sur les monuments détruits ou mutilés par les
croisés_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothèque des
Croisades_, 3e vol., p. 425.