LA QUATRIÈME CROISADE.

_Foulques de Neuilly prêche la croisade._

1198.

Sachez que 1198 ans après l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps

d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de

Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait

nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situé entre Lagny-sur-Marne et

Paris; et il était prêtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce

Foulques, dont je vous parle, commença à parler de Dieu par toute la

France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints

miracles en sa faveur. Sachez que la renommée de ce saint homme alla

si loin qu'elle vint à l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole

envoya en France et ordonna à cet homme de bien qu'il prêchât la

croisade sous son autorité; et après il envoya un de ses cardinaux,

maître Pierre de Capoue croisé, et fit savoir par lui l'indulgence

telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient

le service de Dieu pendant un an à l'armée seraient quittes de tous

les péchés qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confessés.

Parce que ces indulgences étaient aussi grandes, beaucoup s'en émut le

cœur des gens, et beaucoup se croisèrent parce que l'indulgence était

si grande[143].

[143] Nous donnons ici comme spécimen du langage du commencement

du treizième siècle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:

Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans après

l'incarnation nostre seingnor Jésus-Christ, al tens Innocent III,

apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy

d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de

Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il

ère prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques

dont je vous di comença à parler de Dieu par France et par les

autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy.

Sachiez que la renomée de cil saint home alla tant, qu'elle vint à

l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France,

et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorité;

et après y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes

croisié; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil

qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost

seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il

seroient confés. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en

esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisièrent

porceque le pardons ère si grans.

_Les croisés français envoient des députés à Venise._

1201.

Les barons tinrent un parlement à Soissons pour savoir quand ils

voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois

ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas

encore assez de croisés. Mais dans le second mois de l'année ils

tinrent une nouvelle assemblée à Compiègne, à laquelle furent tous

les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y

fut pris et donné. Mais la résolution fut qu'ils enverraient les

meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils

donneraient plein pouvoir de faire toutes choses.

De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya

deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le

comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy

de Ville-Hardoin, le maréchal de Champagne, et Miles de Brabant; et

les messagers du comte Baudouin furent Conon de Béthune et Alard

Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et

Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entièrement

leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes

scellées de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les

conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres

lieux où ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous

avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordèrent

qu'ils croyaient trouver à Venise plus grande quantité de vaisseaux

que dans nul autre port. Et ils chevauchèrent à si grande journée

qu'ils y arrivèrent la première semaine de carême.

Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et était sage et preux,

les reçut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils

baillèrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'émerveillèrent

beaucoup de l'affaire pour laquelle ils étaient venus en ce pays. Les

lettres étaient de créance, et les comtes disaient qu'on crût leurs

messagers comme eux-mêmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et

le duc leur répond: «Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien

reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans

couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous

direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce

qui vous plaira.» Alors les messagers répondirent: «Sire, nous voulons

que vous réunissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce

que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plaît.» Et le duc

leur répondit qu'il leur accordait répit jusqu'au quatrième jour,

qu'alors il aurait assemblé son conseil et qu'ils pourraient dire ce

qu'ils demandaient.

Ils attendirent que fût venu le quatrième jour qu'il leur avait dit.

Ils entrèrent au palais, qui était très-riche et beau, et trouvèrent

le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la

manière qui suit: «Sire, nous sommes venus à toi de la part des hauts

barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger

l'injure de Jésus-Christ et pour conquérir Jérusalem, si Dieu le veut

permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de

puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que

vous ayez pitié de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure

de Jésus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle

manière? fait le duc.--En toutes les manières, font les messagers, que

vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent

satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demandé une grande

chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous

répondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous étonnez pas si le

terme est long, car il est convenable de bien réfléchir à une si

grande chose.»

Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne

puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la

fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous

dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter

par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous

pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer

quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires

pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à

pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la

flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on

donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et

toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant

un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour

faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce

soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs.

Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères

pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre

association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par

terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous,

et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.»

Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et

qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent

entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les

propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent:

«Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit

qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le

leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc,

qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil

était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et

son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir

l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis

mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en

assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus

belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et

qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les

messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.

Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils

demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette

convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup

regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy

de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du

consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit:

«Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants

nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez

pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez

les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont

choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance

sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et

de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la

terre sainte d'outre-mer.»

Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant

beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix,

levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous

l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il

semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut

apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au

pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que

Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé

toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir

cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.»

Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter.

Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain.

_Les croisés arrivent à Venise._

1202.

Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte

de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la

nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres

chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce

qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme

qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils

envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte

de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les

exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de

la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un

autre passage que celui de Venise.

A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de

Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à

Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons

chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières,

ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à

d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens

partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres

chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons

chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri

de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de

Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec

lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[144] de

chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut

le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il

advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.

[144] Grant planté.

Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et

furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île

Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de

braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus

nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était

convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et

les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que

jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y

avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois

fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en

l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent

aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien

rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent

très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils

sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de

payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile.

On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de

gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les

barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent

demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme

nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent:

«Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et

même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir

payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux

autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il

faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut

mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer

l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de

manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le

secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi

la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous

avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons

volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous

irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient

voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux

aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que

de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui

plaira.»

Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et

tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de

Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient

de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle

vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et

quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs

d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en

défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que

l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux

qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre.

Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne

nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont payé, nous l'avons

gagné en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais

notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en

recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de

Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes

villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous

avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient à la

conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent

qu'ils nous doivent un répit jusqu'à ce que Dieu nous permette de les

conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux

barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l'armée

se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens.

Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l'église Saint-Marc.

C'était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des

barons et des pèlerins. Avant que la grand'messe commençât, le duc de

Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au

peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave

nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on

entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je

suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait

gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous

vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec

vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour

conserver l'État, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les

pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'écrièrent tout

d'une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que

vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.»

Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les

pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui

avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage;

car il était vieux, et quoiqu'il eût les yeux encore beaux, il n'y

voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il

reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient

allés dans d'autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc

descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit à genoux en

pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton,

parce qu'il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens

commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent

bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du

bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé

le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commença à livrer les

navires, les galères et les vissiers aux barons pour s'embarquer.

_Alexis demande du secours aux Vénitiens._

Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes

aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un

empereur à Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frère

appelé Alexis, qu'il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis

s'empara de son frère l'empereur, et lui arracha les yeux de la tête,

et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le

tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce

fils s'échappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une

ville sur la mer qui s'appelle Ancône. De là il alla auprès de

Philippe d'Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à

Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de

pèlerins qui s'en venaient à l'armée. Ceux qui l'avaient aidé à

s'échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée

à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des

meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier

miséricorde; qu'ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes

déshérités si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout

ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra pitié.» Et il

dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.

Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de

Montferrat, qui était le sire de l'armée, et aux autres barons. Et

quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur

répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons

quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers

lui. S'il nous veut aider à recouvrer la terre d'outre-mer, nous

l'aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à

tort à lui et à son père.»

_Les croisés à Zara._

1202.

On répartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que

de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargés

d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les écus

furent rangés le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi

que les bannières, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils

portèrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et

mangonneaux, et quantité d'engins qui sont nécessaires pour prendre

villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port.

La veille de la Saint-Martin ils arrivèrent devant Zara en Dalmatie,

et virent la cité fermée de hauts murs et de hautes tours; malaisément

on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les

pèlerins la virent, ils s'émerveillèrent beaucoup, et se dirent les

uns aux autres: Comment pourrait être prise de force pareille ville,

si Dieu lui-même ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la

ville, y jetèrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain

matin, par un jour beau et très-clair, arrivèrent toutes les galères,

et les bateaux et les autres navires qui étaient arriérés. Ils prirent

le port par force, rompirent la chaîne, qui était très-forte, et

descendirent à terre, si bien que le port fut entre eux et la ville.

Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints

sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche

tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'armée, et Zara fut assiégé

le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'étaient pas encore arrivés

tous les barons, car encore n'était pas venu le marquis de Montferrat,

qui était resté en arrière pour affaire qu'il avait. Étienne du Perche

demeura malade à Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils

furent guéris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprès de l'armée à

Zara; mais Étienne du Perche ne fit pas si bien, car il déguerpit de

l'armée, et s'en alla séjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou

de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent

beaucoup blâmés et qui passèrent au printemps en Syrie.

Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent

parler au duc de Venise, qui était en sa tente; ils lui dirent qu'ils

rendraient la ville et tous leurs biens à discrétion, leur vie

restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce traité, ni un autre,

sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur

en parler. Pendant que le duc conférait avec eux, ceux dont on vous a

parlé précédemment, qui voulaient rompre l'armée, dirent aux

messagers: «Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les pèlerins ne

vous attaqueront pas, vous n'avez rien à craindre d'eux; si vous

pouvez vous défendre des Vénitiens, vous êtes sauvés.» Là-dessus ils

envoyèrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla

aux murs de la ville et leur parla de la même manière. Alors

rentrèrent les messagers dans la ville, et le traité en demeura là.

Pendant ce temps le duc de Venise était venu vers les comtes et les

barons, et leur avait dit: «Seigneur, les habitants veulent rendre

leur ville à discrétion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire

ce traité ni un autre, sinon par votre avis.» Les barons lui

répondirent: «Sire, nous vous approuvons, et même nous vous prions de

faire ce traité.» Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en

retournèrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le traité, et

ils trouvèrent que les messagers s'en étaient allés par les conseils

de ceux qui voulaient rompre l'armée. Et alors se leva un abbé des

Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: «Seigneurs, je

vous défends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car

elle est peuplée de chrétiens, et vous êtes pèlerins.» Et quand le duc

entendit cela il en fut très-irrité, et dit aux comtes et aux barons:

«Seigneurs, je tenais cette ville à ma discrétion, et vos gens me

l'ont enlevée, et vous étiez convenu que vous m'aideriez à la prendre,

et je vous somme de le faire.»

Alors les comtes et les barons et ceux qui étaient de leur parti se

réunirent, et dirent: «Ceux qui ont empêché de conclure le traité ont

fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent

beaucoup de peine pour dissoudre l'armée. Or, nous serons honnis si

nous n'aidons pas à la prendre.» Ils vinrent vers le duc, et lui

dirent: «Sire, nous vous aiderons à prendre la ville en dépit de ceux

qui vous ont empêché de l'avoir.» Ainsi fut prise la résolution. Et au

matin ils allèrent s'établir devant les portes de la ville, et y

dressèrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins,

dont ils avaient grand nombre; du côté de la mer, ils dressèrent les

échelles sur les vaisseaux. Alors ils commencèrent à lancer des

pierres contre les murs et les tours de là ville. Cette attaque dura

bien cinq jours, après quoi ils mirent leurs trancheurs à une tour, et

ceux-ci commencèrent à trancher le mur. Quand ceux de dedans virent

cela, ils demandèrent un traité, tout semblable à celui qu'ils avaient

refusé par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'armée.

Ainsi la ville se rendit à discrétion au duc de Venise, la vie sauve

assurée aux habitants. Alors vint le duc auprès des comtes et des

barons, et leur dit: «Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la

grâce de Dieu et par la vôtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons

partir d'ici avant Pâques, car nous ne trouverions pas à vivre autre

part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens.

Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moitié, et vous

l'autre.» Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vénitiens eurent la

partie vers le port où étaient les navires, et les Français eurent

l'autre.

_Le prince de Constantinople envoie des députés à Zara._

Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople étant

arrivés d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblèrent dans un

palais où le duc était logé. Alors les messagers dirent: «Seigneurs,

le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le

frère de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous

enverrai le frère de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui

le garde de la mort, et en la vôtre. Puisque vous vous êtes consacrés

au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur

héritage, si vous le pouvez, à ceux qui en sont privés injustement. Le

prince vous fera le traité le plus avantageux qui fut jamais, et vous

donnera la plus grande aide pour conquérir la terre d'outre-mer. Tout

d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son héritage, il

mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obédience de Rome, dont il

faisait partie jadis. Après, il sait que vous avez mis votre bien dans

cette guerre et que vous êtes pauvres; aussi il vous donnera 200,000

marcs d'argent, et la nourriture à tous ceux de l'armée, petits et

grands. Il ira en personne avec vous en Égypte, ou enverra, si vous

croyez que cela sera mieux, dix mille hommes à sa solde. Et il vous

fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq

cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci

seront encore à sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons

plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir

celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit à personne

traité si avantageux. Hé! n'aurait pas grande envie de conquêter qui

refuserait cela.» Les barons répondirent qu'ils en parleraient entre

eux, et une assemblée fut convoquée pour le lendemain. Quand ils

furent ensemble, on s'occupa de ces propositions.

[145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec.

Là on parla de part et d'autre. L'abbé des Vaux de Cernay, qui était

de l'ordre de Cîteaux, et ceux qui voulaient rompre l'armée dirent

qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la

guerre à des chrétiens, et qu'ils n'étaient pas disposés à cela; mais

qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur répondit: «Beaux

Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien

par ceux mêmes qui nous ont déguerpis et se sont en allés par d'autres

ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grèce que la terre

sainte sera recouvrée, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce

traité, nous serons honnis à toujours.»

Ainsi était en discorde l'armée; et ne vous étonnez pas si les laïques

étaient en querelle, puisque les moines blancs de Cîteaux étaient

aussi en discorde. L'abbé de Los, qui était un saint homme et fort

sage, et les autres abbés qui étaient de son avis, priaient et

suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'armée ne se rompît pas et

qu'on acceptât la proposition, car c'était le meilleur moyen pour

recouvrer la terre d'outre-mer. L'abbé des Vaux, au contraire, et ceux

de son parti prêchaient aussi souvent, et disaient que c'était

mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.

Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de

Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux

de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention,

parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en

allèrent à l'hôtel du duc, et furent alors mandés les messagers, et

jurèrent le traité tel que vous l'avez vu précédemment, et par serment

et par chartes scellées...... et on fixa l'époque de l'arrivée du

prince de Constantinople, et ce fut à la quinzaine après Pâques.

_Les croisés envoient des députés au Pape._

Les barons consultèrent ensemble, et décidèrent qu'ils enverraient à

Rome des messagers auprès de l'apostole, parce qu'il leur savait

mauvais gré de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux

chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient être bons pour ce message.

Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'évêque de Soissons, et maître Jean

de Noyon, qui était chancelier du comte de Flandre; les deux

chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers

jurèrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement

et en bonne foi et qu'ils reviendraient à l'armée.

Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrième mal, et

ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put,

se parjura et s'en alla en Syrie auprès des autres de son parti. Mais

les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonné

les barons, et dirent à l'apostole: «Les barons vous demandent pardon

de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de

mieux par la faute de ceux qui étaient allés à d'autres ports, et sans

quoi ils n'auraient pu rester réunis; et sur cela, ils vous demandent

comme à leur bon père que vous leur donniez vos commandements, qu'ils

sont prêts à exécuter.» L'apostole répondit aux messagers qu'il savait

bien que par la faute des autres ils avaient été obligés de mal faire,

qu'il en avait compassion; après, il donna aux barons et aux pèlerins

la bénédiction et l'absolution comme à ses enfants, et leur commanda

et les pria de conserver l'armée réunie, car il savait bien que sans

cette armée ne pouvait être fait le service de Dieu. Il donna plein

pouvoir à Nivelon, l'évêque de Soissons, et à maître Jean de Noyon de

lier et délier les pèlerins jusqu'à ce qu'un cardinal fût venu joindre

l'armée.

_Les croisés vont à Corfou._

Le carême étant venu, les pèlerins préparèrent leurs vaisseaux pour

partir à la Pâque. Quand les nefs furent chargées, le lendemain de la

Pâque, les pèlerins se logèrent hors de la ville sur le port, et les

Vénitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........

Alors commencèrent à partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut

convenu qu'ils iraient prendre port à Corfou, qui est une île de

Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu'à ce

qu'ils fussent tous réunis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc

et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de

l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne,

leur avait envoyé, et il fut reçu avec grande joie et beaucoup

d'honneurs. Le duc lui donna galères et vaisseaux, tant qu'il en

voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et

arrivèrent à Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville

à leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de

fidélité. Partis de là, ils vinrent à Corfou, et trouvèrent l'armée

qui était campée devant la ville et qui avait tendu tentes et

pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les

reposer. Après qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de

Constantinople était arrivé, vous eussiez vu maint brave chevalier et

maint bon sergent aller à sa rencontre et conduire maint beau

destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs,

puis il fit tendre sa tente au milieu de l'armée, à côté de celle du

marquis de Montferrat, à la garde de qui le roi Philippe l'avait

confié. Ils séjournèrent pendant trois semaines en cette île, qui est

très-riche et plantureuse.

_Les croisés arrivent à Constantinople._

Après avoir relâché à Andros et à Abydos, les croisés se dirigent

sur Constantinople.

Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir

alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et

de galères, et c'était merveille de regarder ce beau spectacle. Ils

remontèrent le bras de Saint-Georges jusqu'à Saint-Étienne, abbaye qui

est à trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville

dans tout son ensemble. Les matelots jetèrent l'ancre. Vous pouvez

savoir que beaucoup admirèrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais

vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pût se

trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs élevés, et ces

belles tours dont la ville était enclose tout autour à la ronde, et

ces riches palais, et ces hautes églises dont le nombre était tel

qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la

longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les

autres elle était la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si

hardi à qui le cœur ne frémit, et ce ne fut pas sans raison, car

jamais si grande affaire n'avait été entreprise depuis que le monde

était créé.

[146] Les Dardanelles.

Alors descendirent à terre les comtes et les barons et le duc de

Venise, et ils tinrent leur assemblée à l'abbaye de Saint-Étienne. Là

fut donné et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites

alors, ce livre ne vous les contera pas, mais à la fin du conseil le

duc de Venise se leva, et dit: «Seigneurs, je connais mieux que vous

l'état de ce pays, car j'y ai été autrefois. Vous avez entrepris

l'affaire la plus difficile et la plus périlleuse qu'on ait jamais

entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si

nous débarquons, le pays est grand et étendu, et que nos gens sont

pauvres et privés de vivres; alors ils se répandront par le pays pour

chercher de la nourriture; or, le pays est très-peuplé; quoi que nous

fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin

d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous

voulons faire. Il y a ici près des îles[147] que vous pouvez voir

d'ici, qui sont habitées, cultivées en blé et remplies de vivres.

Allons y prendre port, et recueillons les blés et les vivres du pays.

Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous

ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus sûrement guerroie celui

qui a vivres que celui qui n'en a pas.»

[147] Les îles des Princes.

Les comtes et les barons s'accordèrent à cet avis, et tous s'en

allèrent à leurs vaisseaux et s'y reposèrent cette nuit. Et au matin,

qui était le jour de la fête de monseigneur saint Jean-Baptiste en

juin, on hissa les bannières et les gonfanons sur les châteaux de

poupe des vaisseaux, et les écus furent disposés sur le bord des

navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientôt

besoin pour se défendre.

Les mariniers lèvent les ancres et laissent les voiles au vent aller,

et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi

passèrent-ils devant Constantinople et si près des murs et des tours

qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les

murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y eût rien autre chose.

Ainsi Dieu empêcha de suivre la résolution qui avait été prise le soir

précédent d'aller aux îles, comme si chacun n'en avait jamais entendu

parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils

peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur

Alexis[148], dans un lieu appelé Chalcédoine, vis-à-vis

Constantinople, sur l'autre rive du bras, du côté de la Turquie. Ce

palais était un des plus beaux et des plus agréables que les yeux

puissent regarder, à cause de toutes les délices qui conviennent à un

homme et qu'il doit y avoir en maison de prince.

[148] Alexis III, dit l'Ange, frère d'Isaac l'Ange, auquel il

avait fait crever les yeux.

Les comtes et les barons descendirent à terre, et s'hébergèrent dans

le palais et autour de la ville, et plusieurs dressèrent leurs tentes.

Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les

sergents furent mis à terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne

resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contrée était belle et

riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de blé qui

avaient été moissonnées dans les champs; tant que chacun en voulut

prendre, il en prit. Ils séjournèrent encore le lendemain en ce

palais; et le troisième jour Dieu leur donna bon vent, et les

mariniers levèrent l'ancre et dressèrent les voiles au vent. Ils

allèrent ainsi à une lieue au-dessus de Constantinople, à un autre

palais de l'empereur Alexis, qui était appelé le Scutaire[149]; là on

ancra tous les bâtiments de la flotte. La chevalerie qui était

hébergée au palais de Chalcédoine marcha par terre, côtoyant

Constantinople, et alla aussi camper à Scutari.

[149] Scutari.

Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son armée de

Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des

croisés; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent débarquer

malgré lui. L'armée des Français séjourna là pendant neuf jours,

durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision,

et c'étaient tous ceux de l'armée. Pendant ce séjour, une compagnie de

braves gens sortit du camp pour garder l'armée et empêcher qu'on ne

vînt la surprendre, et les fourriers explorèrent le pays. De cette

compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frère,

Ogier de Saint-Chéron, Manassès de Lille, et un comte de Lombardie qui

était de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux

quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperçurent des tentes au pied

d'une montagne, au moins à trois lieues du camp; c'était le grand-duc

de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq

cents chevaliers grecs. Quand les nôtres les virent, ils se

partagèrent en quatre batailles et décidèrent qu'ils les iraient

attaquer. Quand les Grecs les aperçurent, ils disposèrent leurs gens

et leurs batailles, se rangèrent devant les tentes, et nous

attendirent; mais les nôtres les chargèrent vigoureusement. Grâce à

Dieu, notre Seigneur, cette mêlée ne dura qu'un peu; les Grecs

tournèrent le dos, et furent ainsi déconfits à la première rencontre.

Les nôtres leur donnèrent la chasse pendant une grande lieue. Ils

gagnèrent là assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes

et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, où

ils furent bien accueillis, et partagèrent le butin comme ils

devaient.

_Les croisés assiègent Constantinople et rétablissent Isaac._

1203.

L'empereur ayant fait sommer les croisés d'avoir à se retirer,

les croisés le somment à leur tour de rendre le trône à son

neveu. Puis ils font leurs préparatifs pour attaquer

Constantinople.

Le jour fut arrêté auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour

ensuite débarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut

l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les évêques et

les clercs parlèrent au peuple, l'engagèrent à se confesser et à faire

leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait à

lui; et on le fit par toute l'armée bien volontiers et avec beaucoup

de piété. Le jour fixé arriva; alors les chevaliers sortirent des

vaisseaux tout armés, les heaumes lacés et les chevaux scellés; les

autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat,

restèrent à bord, et les vaisseaux furent disposés pour l'attaque. La

matinée fut belle un peu après le lever du soleil.

L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande

armée. On sonna les trompettes, et chaque galère remorqua un bateau

pour que le passage se fît plus vite. Personne ne demande qui doit

aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent

des bateaux, se jettent à la mer jusqu'à la ceinture, tout armés et

l'épée à la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et

les braves arbalétriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir

combattre; mais quand ce vint aux lances baissées, ils tournent le

dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on

ne débarqua plus bravement. Alors on commence à ouvrir les portes des

palandres et à jeter les ponts dehors, à faire sortir les chevaux, et

les chevaliers commencent à monter à cheval, et les batailles

commencent à se ranger comme elles devaient le faire.

Le comte de Flandre chevaucha à la tête de l'avant-garde, les autres

batailles après lui, chacune à son rang; ils allèrent jusqu'au camp de

l'empereur Alexis, qui s'en était retourné à Constantinople,

abandonnant tentes et pavillons, et là nos gens firent assez de

butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la

tour de Galata, où venait s'attacher la chaîne qui partait de

Constantinople[150]; et sachez que cette chaîne fermait l'entrée du

port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient

la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chaîne, ils étaient

perdus. Aussi pendant la nuit ils établirent leur camp devant la tour,

dans la Juiverie[151], où il y avait ville bonne et riche. Ils firent

faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de

Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient à leur secours sur des

barques attaquèrent les nôtres; ils coururent aux armes. Jacques

d'Avesnes accourut avec sa compagnie à pied; il fut rudement attaqué

et frappé au visage d'un coup d'épée qui le mit en danger de mourir;

un sien chevalier monté à cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain,

vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut

très-approuvée. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens

arrivant de tous côtés, repoussèrent si vivement les Grecs, qu'il y en

eut pas mal de tués et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer

dans la tour, se sauvèrent dans les barques, et là il y en eut assez

de noyés. Ceux qui se sauvèrent vers la tour furent poursuivis de si

près par les nôtres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut à

cette porte une grande mêlée; on enleva la tour après avoir pris et

tué beaucoup des leurs.

[150] Cette chaîne, tendue entre Constantinople et la tour de

Galata, fermait entièrement l'entrée du port de Constantinople.

[151] Le quartier des Juifs.

Ainsi furent pris le château de Galata et le port de Constantinople.

Fort réjouis en furent ceux de l'armée, et ils en louèrent Notre-Dame,

et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le

port les vaisseaux, les nefs, les galères et les palandres. Alors ceux

de l'armée tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient

faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les

Vénitiens furent d'avis que l'on dressât les échelles sur les

vaisseaux et que l'assaut fût donné par mer. Les Français dirent que

sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et

qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient

leurs chevaux et leurs armes. On décida à la fin que les Vénitiens

attaqueraient par mer et les Français par terre. Ils séjournèrent là

quatre jours.

Le cinquième jour toute l'armée prit les armes, et les batailles

chevauchèrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de

Blaquerne; et la flotte s'avança jusqu'au fond du port, là où un

fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de

pierre. Les Grecs avaient coupé le pont, mais les barons firent

travailler l'armée tout le jour et toute la nuit pour rétablir le

pont. Ainsi le pont fut remis en état dès le matin, et les batailles

sous les armes. Elles chevauchèrent les unes après les autres, selon

l'ordre donné; elles s'avancèrent contre la ville, et pas un de la

ville n'en sortit pour marcher à leur rencontre. Et ce fut

grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'armée, il y en avait

bien deux cents dans la ville.

Alors les barons décidèrent que l'on camperait entre le palais de

Blaquerne et le château de Bohémond[152], qui était une abbaye close

de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une

fière chose à voir, que l'armée ne put assiéger qu'une seule des

portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté

de la terre! Les Vénitiens, qui étaient sur la mer, dans les

vaisseaux, dressèrent les échelles, les mangonneaux et les pierriers,

et disposèrent très-bien leur attaque; et les barons commencèrent la

leur du côté de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils

n'étaient guère en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que

l'une des batailles ne fût sous les armes, devant la porte, pour

garder les machines et repousser les sorties. Les assiégés ne

cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous

tenaient si serrés que, six ou sept fois par jour, il fallait que

toute l'armée prît les armes, et que l'on ne pouvait pas aller

chercher des vivres à plus de quatre portées d'arbalète du camp; ils

étaient peu approvisionnés, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de

chair salée et de sel, et point de viande fraîche, si ce n'est celle

des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'armée n'avait de vivres

que pour trois semaines, et qu'elle était en grand danger, car jamais

tant de gens ne furent assiégés par un si petit nombre.

[152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Côme et Saint-Damien.

Ils s'avisèrent alors d'une bonne invention, qui était d'entourer le

camp de fortes barrières et de bonnes palissades; dès lors ils furent

plus forts et plus en sûreté. Les Grecs leur faisaient de si

nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de

l'armée les remettaient en arrière vertement; et chaque fois que les

Grecs faisaient une sortie ils étaient battus...

Ce péril et ces efforts durèrent près de dix jours, jusqu'à ce qu'un

jeudi matin tout fut prêt pour l'assaut; les Vénitiens se préparèrent

aussi du côté de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des

batailles devaient garder le camp, et quatre iraient à l'assaut. Le

marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du côté de la campagne,

avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de

Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla à l'assaut avec ses

gens, Henri son frère, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol

et les leurs, et ils dressèrent deux échelles contre une barbacane

auprès de la mer. Le mur était garni d'Anglais et de Danois[153];

l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montèrent

sur les échelles et les sergents, et s'emparèrent du mur; ils

n'étaient montés que quinze sur le mur et combattaient de la hache et

de l'épée; ceux du dedans reprirent courage, les repoussèrent fort

laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur

Alexis, qui en fut très-joyeux. Ainsi finit l'assaut du côté des

Français, et il y en eut assez de blessés et de navrés, ce qui les

rendit furieux. De son côté, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car

tous ses vaisseaux avaient été rangés sur une seule ligne, longue de

trois arbalétrées; ils s'approchèrent du rivage à toucher les murs et

les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres,

et les traits d'arbalète voler, et ceux de dedans défendre

vigoureusement les murs et les tours; et les échelles qui étaient sur

les vaisseaux s'approcher si près des murs qu'en plusieurs endroits on

se frappait à coups de lance et d'épée, et le vacarme était si grand

qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galères

ne savaient où aborder.

[153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.

Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui était

un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant était tout

armé sur la proue de sa galère, avec le gonfanon de Saint-Marc

par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent à terre ou bien

qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galère et

portèrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc à terre. Quand les

Vénitiens voient le gonfanon de Saint-Marc à terre et la galère de

leur seigneur qui avait abordé devant eux, chacun se tint pour

déshonoré, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont à

terre à qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et

Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne, qui a écrit ce

livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirmé, qu'ils virent

le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans

que l'on sût qui l'y avait planté; or, voyez l'étrange miracle! Ceux

de dedans s'enfuirent, et déguerpirent des murs; et les assiégeants

entrent dans la ville à qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent

vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend

un bateau et envoie un message aux barons de l'armée pour leur faire

assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il

fallait pour qu'on ne les reprît pas.

Les barons étaient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce fût

vrai; les Vénitiens commencent à leur envoyer chevaux et palefrois, de

ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis

vit qu'ils étaient entrés dans la ville, il commença à envoyer contre

eux ses gens à grand'foison; les Vénitiens voyant qu'ils ne pourront

résister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait

contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir

les nôtres; alors ils se retirèrent dans les tours qu'ils avaient

prises.

Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec

toutes ses forces, par d'autres portes, à une lieue au moins de notre

armée. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce fût tout le

monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre armée; quand

les Français les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts.

Henri, frère du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-là,

avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes.

A l'endroit où ils étaient campés, l'empereur Alexis avait rassemblé

force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant

qu'il attaquerait le camp d'un autre côté. Alors sortirent les six

batailles qui avaient été ordonnées; elles se rangèrent devant les

barrières, les sergents et les écuyers, à pied, derrière les croupes

des chevaux, les archers et les arbalétriers devant eux; et ils

formèrent une bataille de leurs chevaliers à pied, dont il y avait

bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme

devant les barrières, et ce fut affaire de bon sens plutôt que d'aller

attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats,

qu'ils auraient été noyés au milieu d'eux.

Il semblait que toute la campagne fût couverte de batailles, et les

Grecs venaient à petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien

téméraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des

Grecs, dont la plus petite était bien plus forte que pas une des

nôtres. Mais les nôtres étaient rangées de telle manière que l'on ne

pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis

s'approcha si près que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le

duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des

tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec

les pèlerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put

rassembler de troupes, et descendit lui-même tout des premiers à

terre. Les batailles des pèlerins et des Grecs restèrent longtemps en

face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les

pèlerins ne voulant pas s'éloigner des barrières. Quand l'empereur

Alexis vit cela, il commença à retirer ses gens, puis il les rallia et

s'en alla. Alors l'armée des pèlerins chevaucha à petits pas à leur

suite, et les batailles des Grecs se retirèrent jusqu'à un palais

appelé Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus

grand danger, comme il fit ceux de notre armée en ce jour; sachez

aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'eût grand'joie. L'empereur

Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'armée rentrèrent dans leur

camp, où ils se désarmèrent, las et fatigués; et ils mangèrent un peu,

et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.

Or, écoutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur

Alexis prit dans son trésor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit

avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la

ville furent d'abord tout ébahis, puis ils allèrent à la prison où

était l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachés; ils le revêtirent

des ornements impériaux, l'emportèrent au palais de Blaquerne, le

firent asseoir sur le trône, et lui obéirent comme à leur seigneur.

Puis ils envoyèrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers à

l'armée qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que

l'empereur Alexis s'était enfui et qu'ils avaient rétabli sur le trône

l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en

informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils

furent rassemblés dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il

leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas

nécessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie

ne fut donnée à personne, et tous remercièrent pieusement Dieu, qui

les avait si tôt secourus, et de si bas où étaient leurs affaires les

avait relevées si haut. Et pour cela peut-on bien dire que à qui Dieu

veut venir en aide, nul homme ne peut nuire.

Alors on commença à se préparer et à s'armer par toute l'armée, parce

qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les

messagers commencèrent à sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient

la même nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise

fut d'envoyer des messagers savoir l'état des affaires, et si ce qu'on

leur avait dit était vrai, pour requérir le père de garantir les

promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas

le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de

Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne et

deux Vénitiens. Les messagers furent conduits jusqu'à la porte,

laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied à terre. Les Grecs avaient

rangé les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte

jusqu'au palais de Blaquerne. Là, les messagers trouvèrent l'empereur

Isaac si richement vêtu, qu'en vain on demanderait un homme plus

richement vêtu; et l'impératrice sa femme, sœur du roi de Hongrie,

qui était très-belle, était à côté de lui; il y avait tant de

seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement

parés qu'on ne peut l'être davantage; et tous ceux qui avaient été le

jour d'avant contre lui étaient le lendemain à sa volonté.

Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impératrice et tous les

autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent

qu'ils voulaient parler à l'empereur en particulier, de la part de son

fils et des barons de l'armée; il se leva et entra dans une chambre où

il ne mena avec lui que l'impératrice, son chambellan, son drogman et

les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy

de Ville-Hardouin le maréchal de Champagne parla à l'empereur Isaac:

«Sire, tu vois le service que nous avons fait à ton fils et comme nous

avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant

qu'il ne se soit acquitté des conventions qu'il a avec nous. Il vous

mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au traité, selon la

forme et la manière qu'il l'a fait avec nous.»

«Quel est le traité? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire,

répondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de

Romanie sous l'obéissance de Rome, dont il s'est séparé jadis;

ensuite, donner 200,000 marcs d'argent à ceux de l'armée, et vivres

pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses

vaisseaux et à ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre

Sainte, à ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui

garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec

nous, par serment et par chartes scellées, et sous la garantie du roi

Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez

ce traité.»

«Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois

pas comment on pourra l'exécuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi,

et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien

gagné.» Après bien des paroles, la fin fut que le père donna la

garantie par serment et charte à sceau d'or, laquelle fut remise aux

messagers. Alors ils prirent congé d'Isaac, retournèrent à l'armée et

dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.

Alors les barons montèrent à cheval, et amenèrent à grand'joie le

prince à son père; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le

reçurent à grand'joie et à grand'fête. La joie du père et du fils fut

grande parce qu'ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps, et parce

que d'une si grande pauvreté et d'un si grand exil ils étaient relevés

si haut, d'abord par la grâce de Dieu, ensuite par le secours des

pèlerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'armée

des pèlerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait

donnés. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son

fils même, d'aller camper au delà du port, vers le Sténon, parce que

s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mêlée entre eux et

les Grecs, et que la cité pourrait bien en être détruite; et ils lui

dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manière, qu'ils ne lui

refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allèrent donc

camper autre part, et séjournèrent en repos dans un pays abondant en

bonnes vivres.

Vous pouvez croire que beaucoup de pèlerins allèrent voir

Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes églises, et les

grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantité. Des

reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors

dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les

Français étaient très-unis, et échangeaient marchandises et autres

biens. Il fut décidé, du commun avis des Français et des Grecs, que le

nouvel empereur serait couronné à la fête de monseigneur saint Pierre;

ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronné avec magnificence,

comme l'on faisait pour les empereurs à cette époque. Après, il

commença à payer ce qu'il devait aux croisés, et ils le répartirent

entre ceux de l'armée; on rendit à chacun ce qu'il avait payé aux

Vénitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les

barons à l'armée, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il

devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi.

Un jour l'empereur vint secrètement au logis du comte Baudouin de

Flandre, où furent mandés le duc de Venise et les principaux

seigneurs, et il leur dit: «Seigneurs, je suis empereur par Dieu et

par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens

aient rendu à un chrétien. Sachez que beaucoup de gens me font beau

visage qui ne m'aiment guère, et les Grecs ont grand dépit de ce que

par votre aide je suis rentré dans mon héritage. Le temps approche que

vous devez vous en aller, et votre association avec les Vénitiens ne

dure que jusqu'à la fête de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je

ne puis exécuter le traité. Sachez que si vous m'abandonnez, les

Grecs, qui me haïssent à cause de vous, m'enlèveront l'empire et me

tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez

jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je

payerai aux Vénitiens ce qu'elle vous coûtera, et je vous donnerai ce

dont vous aurez besoin jusqu'aux pâques prochaines. A l'aide de ce

délai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre

l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de

toutes mes provinces, j'aurais préparé ma flotte pour partir avec

vous, selon le traité, et vous auriez tout l'été pour camper à votre

loisir.

Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient

bien que ce qu'il disait était vrai, et que c'était ce qu'il y avait

de mieux à faire pour l'empereur et pour eux; mais ils répondirent

qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'armée,

qu'ils en parleraient à ceux de l'armée et lui feraient savoir ce

qu'ils auraient résolu. L'empereur s'en retourna à Constantinople, et

ils convoquèrent pour le lendemain une assemblée à laquelle furent

mandés tous les barons, tous les capitaines de l'armée et la plus

grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de

l'empereur, telle qu'elle avait été faite.

Il y eut alors une grande discussion dans l'armée, comme il y en avait

eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'armée se rompît, parce

qu'il leur semblait que l'expédition durait trop longtemps. Ceux qui

avaient voulu, à Corfou, rompre l'armée, sommèrent les autres de tenir

leur serment: «Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous

l'avez juré, car nous voulons aller en Syrie.» Et les autres leur

criaient merci, et disaient: «Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne

détruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons

jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon état, et nous nous en

irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous

courrons en Égypte; notre association avec les Vénitiens durera

jusqu'à la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu'à Pâques, et parce

qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conquête de la

Terre Sainte sera facilitée.» Il n'importait à ceux qui voulaient

rompre l'armée ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'armée. Mais

ceux qui voulaient la conserver travaillèrent tant qu'avec l'aide de

Dieu l'affaire fut menée à bien, que les Vénitiens prolongèrent d'un

an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils

demandèrent. Les pèlerins renouvelèrent aussi l'association avec eux

pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la

concorde et la paix rétablie dans l'armée.

_Incendie de Constantinople._

Après, par le conseil des Grecs et des Français, l'empereur sortit de

Constantinople avec une grande armée pour soumettre à sa domination le

reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres

restèrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis était à

cette expédition, il arriva une grande mésaventure à Constantinople;

une mêlée commença entre les Grecs et les Latins, et je ne sais

lesquels mirent méchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand

et si horrible que l'on ne put l'éteindre ni l'apaiser. Quand les

barons de l'armée qui étaient de l'autre côté du port virent le feu,

ils furent tout dolents et en eurent grand'pitié, car ils voyaient ces

hautes églises et ces riches palais s'écrouler, et ces rues marchandes

livrées aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie

commença au quartier qui est près le port et s'étendit à travers le

plus épais de la ville jusqu'à l'église de Sainte-Sophie, et dura huit

jours, sans qu'on puisse l'éteindre; et le feu avait bien une lieue de

front.

De la perte des biens et des richesses qui furent détruites je ne

pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut

grand nombre de brûlés. Tous les Latins qui demeuraient à

Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osèrent plus y

rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils

purent sauver; ils montèrent sur des barques et des vaisseaux, et

traversèrent le port devant les pèlerins; ils n'étaient pas peu, car

il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Français

et les Grecs se brouillèrent, et ils ne furent plus si unis comme ils

l'avaient été auparavant. Ne sachant à qui s'en prendre, ils

s'accusaient les uns les autres.

_La guerre recommence contre les Grecs après le retour d'Alexis._

L'empereur croyant avoir bien rétabli ses affaires, et n'avoir plus

besoin des pèlerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux

qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir à

l'armée, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyèrent

auprès de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur

devait d'après les conventions; il les mena de répit en répit, et leur

faisait de temps en temps de petits payements tout chétifs, puis à la

fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui

l'avait servi plus que les autres et qui était bien avec lui, allait

le voir souvent, le blâmait des torts qu'il avait, et lui rappelait

les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par

répit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent

clairement qu'il n'avait que mauvaise volonté; alors ils tinrent une

assemblée avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que

l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur

disait jamais la vérité, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour

le sommer d'exécuter les traités et lui rappeler les services qu'on

lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on

devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le

défier[154].

[154] Lui déclarer la guerre.

On nomma pour ce message Conon de Béthune, Geoffroy de Ville-Hardouin

et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son

conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et

chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils

allaient à grand péril et à grande aventure, à cause de la trahison

qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval à la porte,

entrèrent dans le palais et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur

Isaac assis sur deux trônes, à côté l'un de l'autre; près d'eux était

l'impératrice, qui était femme de l'un, belle-mère de l'autre et sœur

du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de

seigneurs, et la cour leur sembla bien être celle d'un riche prince.

De l'avis des autres messagers, Conon de Béthune, qui était très-sage

et savait bien parler, prit la parole. «Sire, nous sommes venus vers

toi de par les barons de l'armée et de par le duc de Venise, afin de

te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton

peuple le sait et comme l'évidence le montre. Vous leur avez juré, ton

père et toi, d'exécuter un traité que vous avez fait avec eux et que

vous avez scellé de vos sceaux. Vous ne l'avez pas exécuté comme vous

l'auriez dû. Ils vous ont sommé maintes fois, et nous vous sommons

devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre

vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites

pas, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni

pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les

manières qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal

à vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas défié, qu'ils ne

feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans

leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous

déciderez comme il vous plaira.»

Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce défi, qu'ils tenaient

pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait été si hardi

d'oser venir défier l'empereur de Constantinople dans son palais.

L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres

qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut très-grand

dans le palais pendant que les messagers s'en retournèrent, arrivèrent

à la porte et remontèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en

dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne fût fort joyeux et

fort surpris d'avoir échappé à un grand danger; car il s'en fallut de

peu qu'ils ne fussent tous pris et tués.

Ils revinrent à l'armée, et racontèrent aux barons ce qu'ils avaient

fait. Alors la guerre commença, et forfit qui put forfaire, et par

terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et

les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs

n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque

dans le cœur de l'hiver. Alors les Grecs imaginèrent une grande ruse;

ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots,

d'étoupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent fût

favorable. Une nuit, à minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux,

laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il

semblait que toute la terre brûlât. Le vent poussa ces vaisseaux sur

ceux des pèlerins; alors l'alarme se répand dans le camp, et de toutes

parts on court aux armes.

Les Vénitiens courent à leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient,

et on commence à les mettre vivement en sûreté; et Geoffroy le

maréchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, témoigne que jamais

personne ne fit mieux sur mer que les Vénitiens firent en cette

occasion; ils sautèrent sur leurs galères et dans les barques des

vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflammés et les

tirant de vive force hors du port; et les lançant dans le courant du

détroit, ils les laissaient aller brûler emportés par le courant. Il

était venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs

cris étaient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abîmaient; et

ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des nôtres qui se

garantissaient du feu, et il y en eut de blessés.

Aussitôt que les chevaliers de l'armée entendirent le cri d'alarme,

ils s'armèrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon

l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils

demeurèrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de

Dieu, les nôtres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui

était plein de marchandises et qui fut brûlé. Le reste des vaisseaux

fut en grand péril cette nuit d'être brûlé; les nôtres alors auraient

tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer.

_Les Grecs renversent Alexis._

Sur ces entrefaites, les Grecs, qui étaient en guerre avec les Francs,

voyant que la paix était rompue pour longtemps, résolurent de trahir

Alexis. Il y avait un Grec qui était mieux avec lui que tous les

autres et qui l'avait engagé à faire la guerre plus que tout autre. Ce

Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des

conjurés, un soir, à minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa

chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels était Murzuphle,

le prirent dans son lit et le jetèrent en prison. Murzuphle chaussa

les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur;

après ils le couronnèrent à Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus

horrible trahison a été faite par aucunes gens.

[155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas

séparés.

Quand l'empereur Isaac apprit que son fils était pris et Murzuphle

couronné, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura

pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois

fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas à

Dieu qu'il mourût; après, il le fit étrangler; et quand il eut été

étranglé, il fit dire partout qu'il était mort de sa bonne mort, et le

fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et

fit grand semblant qu'il en avait déplaisir. Mais meurtre ne peut être

caché. Bientôt il fut su clairement des Grecs et des Français que le

meurtre avait été fait comme je viens de vous le raconter; alors les

barons et le duc de Venise tinrent une assemblée, à laquelle

assistèrent les évêques, tout le clergé et les légats de l'apostole.

Ils remontrèrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis

pareil meurtre n'avait pas droit de posséder l'empire, et que tous

ceux qui étaient d'accord avec lui étaient aussi coupables que lui;

qu'outre cela ils s'étaient soustraits à l'obéissance de Rome. C'est

pourquoi nous vous disons, fit le clergé, que la guerre est juste; et

si vous avez bonne intention de conquérir le pays et de le mettre sous

l'obéissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a

accordées tous ceux qui mourront après s'être confessés. Sachez que

cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux pèlerins. Grande

fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas,

augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne

combattît par terre ou par mer...

_Prise de Constantinople._

1204

Ceux de l'armée s'étant assemblés tinrent conseil pour savoir ce qu'il

y avait à faire; les avis débattus, on décida que si Dieu leur

accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils

feraient serait apporté et partagé en commun; et que s'ils devenaient

maîtres de la ville, ils nommeraient six Français et six Vénitiens qui

jureraient sur les Saintes Écritures de choisir pour empereur celui

qu'ils croiraient être le plus capable de bien gouverner. Celui qui

serait nommé empereur aurait le quart de toute la conquête, en dedans

de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucoléon;

les trois autres quarts devaient être répartis, une moitié aux

Vénitiens, et l'autre moitié aux Français. Alors on prendrait douze

des plus sages de l'armée des pèlerins et douze des Vénitiens,

lesquels répartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les

barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient à l'empereur

pour leurs terres. On jura cette convention, et qu'à la fin de mars

dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui

resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi

fut faite la convention et jurée, et excommuniés tous ceux qui la

violeraient.

[156] Les revenus, les impôts.

[157] Service militaire; nombre d'hommes à fournir, et nombre de

jours de service par an.

Cela fait, les vaisseaux furent préparés et remplis de vivres. Le

jeudi d'après la mi-carême, toute l'armée monta sur les vaisseaux, et

les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa

flottille, et toutes furent rangées à côté l'une de l'autre; on

sépara les vaisseaux d'avec les galères et les palandres, et ce fut

merveilleux à voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de

long. Le vendredi matin, la flotte bien rangée s'approcha de la ville

et commença l'attaque avec vigueur. On débarqua en maint endroit, et

on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les

échelles et les vaisseaux s'approchèrent de si près des murailles que

ceux qui étaient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient à

coups d'épée avec ceux qui étaient sur les échelles.

Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de

none[158]; mais, pour nos péchés, les pèlerins furent repoussés, et

ceux qui avaient débarqué furent obligés de remonter sur les

vaisseaux. Sachez bien que les pèlerins perdirent plus ce jour-là que

les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des

vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetèrent l'ancre si

près de la ville qu'ils continuèrent à se servir de leurs pierriers et

de leurs mangonneaux.

[158] Trois heures après midi.

Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblèrent dans une

église, au delà du lieu où ils étaient campés.... Ils décidèrent que

le lendemain, qui était un samedi, et pendant toute la journée du

dimanche, ils prépareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait

livré le lundi; il fut résolu qu'on accouplerait deux par deux les

navires sur lesquels seraient placées les échelles, afin que deux

vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu

qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la défendaient

étaient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi était-ce un bon avis

que deux échelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour

qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se préparèrent

pendant le samedi et le dimanche.

L'empereur Murzuphle était venu camper avec toutes ses forces devant

la partie de la ville attaquée, et avait tendu ses tentes écarlates.

Le lundi étant arrivé, les nôtres qui étaient sur les vaisseaux

prirent les armes; ceux de la ville commencèrent à les craindre plus

que devant; les nôtres s'étonnèrent aussi de voir tant de monde sur

les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commença rude et

furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille

fut si grand qu'il semblait que la terre s'abîmât. L'attaque durait

depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on

appelle Borée, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils

n'étaient auparavant. Alors deux nefs qui étaient liées ensemble, dont

l'une avait nom _La Pèlerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchèrent

si près d'une tour, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, si comme Dieu

et le vent les menèrent, que l'échelle de _La Pèlerine_ s'alla joindre

contre la tour. Aussitôt un Vénitien et un Français, nommé André

d'Urboise, entrèrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et

ceux de la tour sont battus et se sauvent.

Quand les chevaliers qui étaient sur les palandres virent cela, ils

débarquent, dressent leurs échelles au pied du mur, et montent de vive

force; ils s'emparèrent bien de quatre tours; d'autres, sur les

vaisseaux, attaquent à qui mieux mieux, enfoncent trois portes,

entrent dans la ville et montent à cheval. Ils chevauchent droit sur

le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rangé ses batailles devant

ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se

sauvèrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au château de

Bucoléon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux,

palefrois, mules et mulets, et toute espèce de butin. Il y eut là tant

de morts et de blessés qu'il n'était guère possible de les compter.

Une grande partie des seigneurs grecs se réfugièrent à la porte de

Blaquerne. La nuit commençait à tomber, et les nôtres, fatigués de la

bataille et de l'occision, se réunirent dans une grande place qui

était dans Constantinople; ils décidèrent qu'ils camperaient au pied

des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir

raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes églises,

de palais et de peuple.

Ils campèrent donc devant les murs et devant les tours, près de leurs

vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hébergea dans les tentes

écarlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnées toutes

tendues; son frère Henri alla devant le palais de Blaquerne, et

Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'établir devant

le plus épais de la ville. Ainsi fut campée l'armée, comme vous l'avez

entendu, et Constantinople prise le lundi de Pâques fleuries. Cette

nuit, les nôtres, qui étaient très-fatigués, se reposèrent; mais

l'empereur Murzuphle ne se reposa guère. Il rassembla son monde en

disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au

contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Français

qu'il put, arriva à la porte Dorée, par où il se sauva et déguerpit de

la ville. Après lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela

ne savaient rien ceux de l'armée.

Pendant cette nuit, du côté où campait Boniface le marquis de

Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les

vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville

commença à s'allumer durement; elle brûla toute cette nuit et le

lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisième feu en Constantinople

depuis que les Francs étaient venus dans ce pays; et il brûla plus de

maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume

de France. La nuit achevée, vint le jour, qui était le mardi matin;

alors tous les nôtres s'armèrent, chevaliers et sergents, et chacun se

rendit à sa bataille, croyant avoir à livrer plus grand combat que les

précédents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de

l'empereur; et ce jour ils ne trouvèrent personne qui leur fût opposé.

Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matinée droit

vers Bucoléon; quand il y fut arrivé, on le lui rendit, à condition de

la vie sauve pour ceux qui étaient dedans. Là on trouva les plus

grandes dames du monde, qui s'étaient retirées dans ce château; c'est

là qu'on trouva la sœur du roi de France qui avait été

impératrice[159], et la sœur du roi de Hongrie, qui avait été aussi

impératrice, et quantité de princesses. Du trésor qui était en ce

palais, il n'est pas à propos de parler, car il y avait tant de

richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En même

temps que ce palais était rendu au marquis Boniface de Montferrat, on

rendait celui de Blaquerne à Henri, frère de Baudouin, comte de

Flandre, la vie sauve aussi à ceux qui étaient dedans; on y trouva un

trésor qui n'était pas moins grand que celui de Bucoléon.

[159] Agnès, sœur de Philippe-Auguste, qui avait été femme des

empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnène et Théodore Branas.

Chacun fit occuper par sa troupe le château qu'on lui avait rendu et

fit garder le butin. Les autres, qui s'étaient répandus dans la ville,

pillèrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la

quantité d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres précieuses, de

velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les

autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de

Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, que depuis la création du

monde on ne gagna tant à la prise d'une ville.

Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela;

ainsi s'hébergea l'armée des pèlerins et des Vénitiens, et grande fut

la joie de la victoire que Dieu leur avait donnée, au moyen de

laquelle ceux qui étaient en pauvreté étaient maintenant en richesse

et en délices. Ils fêtèrent la Pâque fleurie et la grande Pâque après,

dans cette joie que Dieu leur avait donnée. Et bien ils en durent

louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans

toute l'armée, et par son aide ils avaient pris une grande ville,

peuplée de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifiée. Alors on

fit crier par toute l'armée, de par le marquis de Montferrat, qui en

était le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter

et de réunir tout le butin, comme on l'avait juré sous peine

d'excommunication; et on choisit trois églises pour le déposer, et on

y mit bonne garde de Français et de Vénitiens, des plus loyaux que

l'on put trouver. Alors chacun commença à apporter le butin et à le

mettre en commun.

Les uns apportèrent bien, et mal les autres, poussés par convoitise

qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencèrent dès

lors à retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commença à les moins

aimer.... Le butin fut donc réuni et partagé par moitié entre les

Français et les Vénitiens, comme cela avait été convenu. Sachez que

quand ils eurent fait les parts, les Français payèrent de la leur

50,000 marcs aux Vénitiens, et qu'ils se partagèrent entre eux plus de

100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on eût

fait ce que l'on avait dit et qu'on n'eût rien détourné; sachez aussi

que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu

quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de

Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'écu au col, convaincu

d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'armée, petits ou

grands, détournèrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous

pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des

Vénitiens et sans ce qui fut détourné, les nôtres eurent plus de

500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc

réparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu.

_Baudouin, comte de Flandre, nommé empereur._

1204.

Ensuite les barons tinrent une assemblée, et demandèrent à toute

l'armée ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait été décidé

entre eux; ils parlèrent tant qu'ils furent obligés de se réunir une

seconde fois, pour élire les douze qui devaient faire l'élection. Et

comme c'était un grand honneur que d'être nommé à l'empire de

Constantinople, il y eut beaucoup de prétendants; mais la grande lutte

fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat

Boniface; de ces deux, toute l'armée disait que l'un serait empereur.

Quand les gens sages de l'armée, qui tenaient autant à l'un qu'à

l'autre, virent cela, ils parlèrent entre eux, et dirent: «Seigneurs,

si on élit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel

dépit qu'il emmènera toute l'armée, et ainsi se pourra perdre la

conquête, aussi bien que manqua se perdre celle de Jérusalem quand ils

élurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel

dépit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'armée d'abandonner

la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restèrent bien peu,

et que si Dieu ne les eût soutenus, la Terre Sainte eût été perdue.

Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tâchons

de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donné l'empire à l'un,

l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne à l'autre

toute la terre qui est en Asie de l'autre côté du canal avec l'île de

Crète, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les

retenir tous les deux.» Comme il fut dit, il fut fait, et les deux

prétendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement

élut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurèrent sur

les Évangiles qu'ils éliraient à bien et à bonne foi celui qui aurait

le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire.

Les douze élus se rassemblèrent au jour convenu dans le riche palais

où logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde.

Là il y eut si grande réunion de gens que c'était merveille, chacun

voulant voir qui serait élu. Les douze qui devaient faire l'élection

ayant été mandés, furent mis en une belle chapelle qui était dans le

palais; leur conseil dura jusqu'à ce qu'ils furent tombés d'accord, et

ils chargèrent de porter la parole Nivelon, l'évêque de Soissons, qui

était l'un des douze; ils sortirent, et vinrent là où étaient tous les

barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regardé

par beaucoup d'hommes désireux de connaître l'élection. L'évêque leur

dit: «Seigneurs, nous nous sommes accordés, par la permission de Dieu,

à faire un empereur, et vous avez tous juré que vous tiendriez pour

empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y

contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'élu, à

l'heure que Jésus-Christ est né; c'est le comte Baudouin de Flandre et

de Hainaut.» Il s'éleva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena

à l'église, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui

rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut élu empereur le comte

Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fixé

à trois semaines après Pâques.

GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conquête de Constantinople_.

(Trad. par L. Dussieux.)

Geoffroy de Ville-Hardouin, maréchal de Champagne, et l'un des

principaux acteurs de la quatrième croisade, mourut vers 1213.

Ses mémoires, une des plus charmantes œuvres d'histoire de notre

littérature, s'étendent de 1198 à 1207.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 72 / 188 题