1208.
Vous avez tous entendu comment l'hérésie, que le Seigneur maudisse!
s'était si fort propagée qu'elle avait en son pouvoir tout
l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande
partie du pays, de Béziers à Bordeaux, tant que va le chemin, il y
avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et
qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le
reste du clergé virent cette grande folie se répandre plus fort que de
coutume et croître de jour en jour, chaque ordre y envoya prêcher
quelqu'un des siens; et l'ordre de Cîteaux, qui eut la seigneurie de
cette mission, y manda à diverses fois de ses hommes. L'évêque d'Osma
en tint concile; et les autres légats conférèrent avec ceux de
Bulgarie, là-bas, à Carcassonne, où il y eut grande assemblée. Avec
tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitôt
qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hérésie, et il en envoya ses
lettres à Rome. Mais, Dieu me bénisse! je ne puis autrement dire,
sinon que les hérétiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une
pomme gâtée. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent égarée se
conduisit de même, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts
maints grands personnages, et ont péri des foules de peuple, et bien
d'autres encore en périront avant que la guerre finisse. Il n'en peut
être autrement.
Il y avait dans l'ordre de Cîteaux une abbaye voisine de Lerida, et
que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en
était abbé, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une
autre abbaye nommée Granselve, où il avait été d'abord, fut amené au
Poblet, en fut élu abbé, et puis en troisième lieu fut fait abbé de
Cîteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres,
par la terre des hérétiques, leur prêchant de se convertir; mais plus
il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot.
Ce fut là le légat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout
la gent mécréante.
Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère
Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval,
s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va
les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun
souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre
de Châteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur
son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il
soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des
écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre
désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant
derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit
sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait
ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel,
Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer
son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme
s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles
avec maints cierges allumés et maints _Kyrie eleison_ que les clercs
chantèrent.
[161] Légat du pape Innocent III, assassiné à Saint-Gilles, en
1208.
Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait
été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il
se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de
Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de
Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là
devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître
Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là
fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes
devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle
et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà
Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce
qui lui désobéira.
Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé
sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur,
par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop
grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon
vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en
France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en
Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays
jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne
se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe,
matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il
meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent
par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné.
Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu
archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta
jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est
le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à
Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne;
tu mèneras l'host[162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne
aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les,
exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la
foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de
none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent
l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone,
celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les
ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone;
tous ceux-là s'en vont avec l'abbé.
[162] L'armée.
L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à
Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure
étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là
en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe
finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du
concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres
l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la
sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les
peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés,
et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors
contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de
Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne
parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix
qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte
de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs
chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré,
qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les
noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous
Béziers, hors des murs, dans la campagne.
Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers
ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent,
ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents,
comme dit la chanson.
_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, écrite en vers
provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par
Fauriel, 1 vol. in-4º, 1837. (Collection des documents inédits
sur l'histoire de France)[163]
[163] Cet important poëme historique a été composé de 1208 à
1219, par un troubadour demeuré inconnu. L'auteur raconte les dix
années de la croisade; orthodoxe et hostile aux hérétiques, il
décrit en gémissant les violences des croisés et la destruction
de la nationalité provençale, dont il fait connaître les mœurs,
les institutions et la civilisation.