L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque
avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à
cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux
pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait
à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était
perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les
chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent
plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes,
il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était
couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin;
il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation
heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses
chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux
éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres
disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des
lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps
partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En
voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de
blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira:
«Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette
terrible victoire!»
[127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et
historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en
1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le
titre de: _Éclair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de
Jérusalem par Saladin.
Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l'auteur présente un
autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour
lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à
la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés
par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force
extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir,
maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect
misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la
proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient
humilié les autres l'étaient à leur tour; l'homme libre était dans
les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient
l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.»
Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir
auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut
que le roi s'assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la
soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu,
présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s'écria: «Ce n'est pas moi
qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En
effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les
Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire
et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer
Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la première, lorsque
celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il
enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers
Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis,
s'avançant vers lui, il lui déchargea un coup d'épée. A son exemple,
les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc
alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout
tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter
sa vie.
Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre
Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane
musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie,
d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait à leur secours, et que le
sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t'en semble? n'ai-je
pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin,
il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant
qu'il aimait mieux mourir.
Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui
étaient captifs avec lui. A l'égard des Templiers et des Hospitaliers,
Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu'il avait entre
les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de
son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire
mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux
pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d'or pour chaque
Templier et Hospitalier qu'on lui céderait. Deux cents de ces
guerriers qu'on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à
cette exécution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient
comme par état la guerre à l'islamisme, et qu'ils étaient ses plus
cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il
en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque
l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît
une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda
également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les
chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou
qu'ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté.
On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des
chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers
avaient l'air abattu. L'armée musulmane était rangée en ordre de
bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des
exécuteurs, ajoute l'auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec
une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se
refusèrent à ce ministère, d'autres en chargèrent leurs voisins. Avant
de les égorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut
accepté par un très-petit nombre.
Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de
Tibériade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs
lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de
ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait
l'armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu'un pauvre
soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'échangea
contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on sût dans la suite
que le nombre des prisonniers avait été si grand qu'on les vendait
pour une chaussure.
Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le
reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions
nous acquitter dignement.» Une troisième s'exprimait de la sorte:
«Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je
vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir
vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L'auteur de
la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand
sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu'à Damas
les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d'or
l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de
joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il
n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens
exposées en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines
villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coupés par
le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il
paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des
prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en
spectacle.
REINAUD, _Bibliothèque des Croisades_, t. IV, p. 196.