4 juillet 1187.

Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy

de Lusignan.

Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de

bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la

soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec

fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches

semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand

ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était

ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt

Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la

voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan,

emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après

des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa

mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut

plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya

de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en

face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les

rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne

était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle

combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans

y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la

chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit

contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut

qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus

de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que

sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à

chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils

furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline

voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser

quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de

ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les

chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un

morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le

Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout

le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût

bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus

braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais,

disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des

Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de

lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de

la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur

son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se

prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et

lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils

fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et

s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent

repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient,

ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne

seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or,

il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père

descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en

versant des larmes de joie.»

[125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond

était concertée avec l'ennemi.

[126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit

mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient

le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au

ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour

lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de

Blacas_, t. I, p. 181).

Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille,

raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise

avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer

autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les

chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils

disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils

adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes;

ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs

prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous

s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier

devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait

plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut

plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les

consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se

prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la

possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la

rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par

son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_).

Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur

la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils

souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un

passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et

s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline,

et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient

furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi,

le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur

de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et

plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on

ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les

prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les

Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle

défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et

j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là,

sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient

emporté sur les montagnes et dans les vallées.

IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des

Croisades_, t. IV, p. 194.

Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et

mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et

d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte.

Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une

_Chronique complète_.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 67 / 188 题