Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy
de Lusignan.
Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de
bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la
soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec
fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches
semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand
ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était
ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt
Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la
voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan,
emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après
des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa
mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut
plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya
de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en
face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les
rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'armée chrétienne
était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle
combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans
y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la
chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit
contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut
qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus
de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que
sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à
chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils
furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline
voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser
quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de
ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les
chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un
morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le
Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout
le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût
bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus
braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais,
disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des
Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de
lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de
la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur
son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se
prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et
lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils
fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et
s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent
repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient,
ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne
seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or,
il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père
descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en
versant des larmes de joie.»
[125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond
était concertée avec l'ennemi.
[126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit
mort sur la croix. Ils disent qu'au moment où les Juifs allaient
le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au
ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour
lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de
Blacas_, t. I, p. 181).
Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille,
raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise
avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrétiens) se firent tuer
autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les
chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils
disent que c'est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu'ils
adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes;
ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs
prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous
s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier
devoir de la défendre; celui qui l'aurait abandonnée ne pouvait
plus jouir de la paix de l'âme. La prise de cette croix leur fut
plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les
consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se
prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la
possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la
rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par
son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_).
Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur
la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils
souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un
passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et
s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline,
et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient
furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi,
le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur
de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et
plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on
ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les
prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les
Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle
défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et
j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là,
sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient
emporté sur les montagnes et dans les vallées.
IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothèque des
Croisades_, t. IV, p. 194.
Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et
mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et
d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte.
Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une
_Chronique complète_.