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Le duc Godefroi et ceux qui étaient avec lui sur la partie supérieure

de la machine jetaient de grandes quantités de traits et de pierres

sur les assiégés et repoussaient ceux qui essayaient de défendre

encore la muraille. D'autres chrétiens, à l'aide de trois mangonneaux,

frappaient sans relâche ceux qui venaient défendre la muraille.

Pendant ce temps, deux frères, nommés Ludolf et Engilbert,

s'aperçurent que les ennemis commençaient à faiblir et à reculer

devant la grêle de pierres qui les accablait de tous côtés; comme ils

étaient près du mur, dans l'étage du milieu de la machine, ils en

sortirent, lancèrent des arbres en avant sur le mur, et s'élancèrent

les premiers dans la ville, et repoussèrent ceux qui étaient encore

sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frère Eustache se

hâtèrent de descendre de l'étage supérieur de la machine et de courir

au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les pèlerins,

transportés de joie du triomphe de leurs chefs, dressèrent leurs

échelles contre les murs, et s'élancèrent pour pénétrer dans la ville.

Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se

répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et se sauvèrent, la

plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, très-grand et

solide édifice. Mais les Français les poussèrent vigoureusement la

lance et l'épée dans les reins et arrivèrent avec les fuyards aux

portes du palais, massacrant sans relâche les païens. Quatre cents

chevaliers envoyés par le roi de Babylone[90] avaient longtemps

parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant à

l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine déroute, ils se sauvèrent

au plus vite vers la tour de David. Les chrétiens les poursuivirent si

vivement que les Sarrasins eurent à peine le temps d'entrer dans la

tour, laissant leurs chevaux tout bridés et sellés à la porte; les

chrétiens s'en emparèrent. Pendant ce temps, des pèlerins s'avancèrent

contre une des portes de Jérusalem, et ayant brisé les serrures et

fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage à la foule des

chrétiens. On se pressa si violemment à cette porte pour entrer, que

les chevaux, dit-on, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui

les entouraient, malgré les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes

furent renversés et écrasés sous les pieds des chevaux; des mulets et

des hommes périrent dans cette presse. Une autre colonne de pèlerins

pénétra par la brèche que le bélier avait faite dans la muraille avec

sa tête de fer, s'élança en poussant de grands cris, vers le palais de

Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y étaient portés les

premiers, massacra sans pitié tous les Sarrasins qui se trouvaient

dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantité qu'il

forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y

trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayèrent en

vain d'échapper au massacre et de repousser les chrétiens; ils en

tuèrent cependant une assez grande quantité.

[90] D'Égypte.

En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande

et si profonde qu'elle ressemble à un lac; elle est couverte d'une

toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins

s'étaient réfugiés sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les

uns furent jetés à l'eau et noyés, les autres furent tués sur

l'escalier en combattant les chrétiens...... Les chrétiens sortirent

du palais après y avoir massacré 10,000 Sarrasins; ils passèrent

ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se

sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'étaient réfugiées

dans les tours du palais ou sur d'autres points élevés; les enfants,

enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris

par les pieds et lancés, de sorte que leurs têtes se brisaient contre

les murailles ou sur le seuil des portes. D'un côté, on tuait les

Sarrasins à coups d'épée; d'un autre à coups de pierres; ni l'âge, ni

le rang ne leur faisait éviter la mort. Si un chrétien occupait le

premier une maison ou un palais, il en devenait le maître et de tout

ce qui y était renfermé, meubles, grains, huile, vin, argent, habits;

bientôt la ville tout entière fut à eux.

Pendant que les chrétiens entraient dans la ville, et donnaient

carrière à toute leur fureur en massacrant les païens dans le palais

et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrède se dirigeait

vivement vers le temple et y entrait après avoir brisé les serrures.

Aidé par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantité

d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de

l'enceinte intérieure, et employa deux jours à enlever les trésors que

les Turcs avaient rassemblés pour décorer le temple. On dit que deux

Sarrasins, sortis de la ville pendant le siége, avaient révélé à

Tancrède, pour obtenir la vie sauve, la place où il trouverait ce

trésor. Au bout de deux jours, Tancrède sortit du temple avec ses

richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau

d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient à peine

suffi pour le porter..... Pendant que Tancrède, dominé par l'avarice,

allait piller le temple, pendant que tous les princes dépouillaient

les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le

peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des païens, le

duc Godefroi, ne prenant part à aucun massacre, déposait ses armes, se

couvrait d'un vêtement de laine, et, accompagné de trois de ses

compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville,

les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extérieure, rentrait par

la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au sépulcre

de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grâces à

Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs.

.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du sépulcre du Seigneur,

plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans

son logement pour s'y reposer. Toute l'armée se reposait aussi du

carnage; et pendant cette nuit, Jérusalem, la cité du Dieu vivant et

notre mère, ayant été rendue à ses enfants par une grande victoire,

les chrétiens accablés de fatigue se livrèrent à un profond sommeil.

Le sixième jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de

Toulouse, entraîné par l'avarice, reçut une grande somme d'argent et

laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il

assiégeait dans la tour de David, où ils s'étaient retirés; mais il

s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dépouilles, et

garda pour lui la forteresse elle-même. Le lendemain matin, jour du

sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient retirés pour échapper au

massacre, sur la partie la plus élevée du palais de Salomon,

supplièrent qu'on leur accordât la vie; n'osant se fier à personne et

se voyant exposés à toute sorte de dangers, ils ne se décidèrent à

quitter leur retraite que quand ils virent la bannière de Tancrède

élevée devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce

gage ne les sauva pas cependant; des chrétiens indignés de ce pardon,

entrèrent en fureur et les massacrèrent tous. Tancrède, qui était

plein d'orgueil, fut irrité de l'affront qu'il venait de recevoir, et

sa colère ne se serait pas calmée sans une vengeance terrible qui

risquait de jeter la discorde dans l'armée, si les hommes sages ne

fussent parvenus à le calmer par leurs conseils. Jérusalem, lui

dirent-ils, a été conquise malgré les plus grandes difficultés et

malgré la mort d'un grand nombre des nôtres; aujourd'hui elle est

arrachée au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la

perdre par cupidité, par mollesse ou par pitié pour l'ennemi; il ne

faut pas épargner les prisonniers et les païens qui sont encore dans

la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une

forte armée, nous serions attaqués au dedans comme au dehors, et nous

serions vaincus. Il est nécessaire aujourd'hui de tuer sans retard

tous les Sarrasins et païens prisonniers qui doivent être rachetés ou

qui sont déjà rachetés à prix d'or, de peur que leurs machinations et

leurs complots ne nous attirent quelques malheurs.

On approuva cet avis, et le troisième jour après la victoire les chefs

de l'armée firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens

s'arment et se préparent à anéantir la race misérable des païens qui

avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de

prison et eurent la tête coupée; les autres furent égorgés dans les

rues ou sur les places, à mesure qu'on les rencontrait, et tous après

avoir racheté leur vie en donnant une rançon ou en obtenant grâce de

la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées

ou lapidées, et les pèlerins n'épargnaient ni l'âge ni le rang ni même

les femmes enceintes. Craignant la mort et frappées de terreur à la

vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les

pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras

pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les

épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant

la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes

par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était

inutilement qu'on implorait la pitié et la miséricorde des chrétiens;

leur âme était si complétement livrée à la passion du carnage, qu'ils

tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle, de l'un ou de l'autre

sexe, ne fut épargné. On dit que toutes les places de Jérusalem furent

couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et

d'enfants[91].

[91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croisés firent

brûler cette masse de cadavres, dont l'aspect était horrible et

l'odeur insupportable, et qu'ils purgèrent ainsi Jérusalem par le

feu.

ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 54 / 188 题