PRISE DE JÉRUSALEM.

1099.

Le jour fixé pour combattre étant arrivé, on commença l'assaut. Avant

de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait.

Beaucoup de personnes et moi-même pensons qu'il y avait dans la ville

au moins 60,000 hommes en état de combattre, sans compter les femmes

et les enfants, dont le nombre était extraordinaire. Les nôtres, à

notre avis, n'étaient pas plus de 12,000 hommes en état de combattre;

notre armée comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais

ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin

que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande

ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de

ce récit le prouvera clairement.

Aussitôt que les nôtres attaquèrent les murs et les tours de

Jérusalem, ils reçurent une grêle de pierres et de flèches lancées par

les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se

découragèrent pas, parce qu'ils avaient résolu de mourir ou de se

venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonçait encore que la

victoire se décidât. Pendant que les nôtres approchaient des murs

leurs machines, les assiégés lancèrent, outre les pierres et les

flèches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetèrent sur

les machines des matières enflammées, afin d'arrêter par le feu ceux

que le fer des assiégés ou les hautes murailles ou les fossés profonds

de la ville n'arrêteraient pas. On se battit ce jour-là depuis le

lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois

pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu

tout-puissant, notre maître et notre guide, lorsque la nuit vint

augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins

craignaient que les chrétiens ne s'emparassent de la ville pendant la

nuit, ou tout au moins ne comblassent les fossés, ce qui leur

permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles;

les nôtres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent à brûler les

machines qu'on avait approchées au pied des murs. Aussi veilla-t-on de

part et d'autre, et le travail comme l'inquiétude empêchèrent de

dormir les combattants..... Des deux côtés on fit les plus grands

efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les nôtres, pleins

d'ardeur, poussèrent leurs machines au pied des murailles; mais les

Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou

dix à chacune des nôtres et que nos attaques étaient sans

résultat...... Nos machines brisées par les pierres lancées par

l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait

que la miséricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste

toujours au moment nécessaire. Vers midi, les nôtres étaient en

désordre, tant étaient grands et leur fatigue et leur désespoir;

quelques-uns disaient déjà qu'il fallait enlever les machines qui

étaient en partie brûlées ou brisées, lorsqu'un chevalier, arrivant de

la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela

les nôtres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir

quel était ce chevalier. Alors les nôtres sortant de leur langueur,

courent aux murailles avec des échelles et des cordes; quelques-uns

lancent des flèches embrasées sur les matelas remplis de coton qui

recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient élevés

devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit à ces matelas

et fit sauver les défenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les

siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie

antérieure et supérieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont

ils s'élancèrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrède et

Godefroi entrèrent les premiers dans Jérusalem et y versèrent une

prodigieuse quantité de sang; les autres montèrent à leur suite, et

les Sarrasins ne purent les empêcher.

Il faut encore que je raconte une chose étonnante. Pendant que

Jérusalem était prise par les Français, les Sarrasins combattaient

encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire

n'était pas douteuse pour eux. Mais comme les nôtres étaient maîtres

des murailles et des tours, on put voir dès lors un admirable

spectacle. Des Sarrasins étaient frappés de mort, ce qui était pour

eux le sort le plus doux; d'autres percés de flèches étaient obligés

de se jeter du haut des tours; d'autres encore, après de longues

souffrances, étaient jetés dans le feu et brûlés. Les rues et les

places de la ville étaient couvertes de monceaux de têtes, de pieds et

de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des

cadavres. Tout cela n'est rien auprès de ce qui se passa dans le

temple de Salomon[87], où les Sarrasins célébraient les cérémonies de

leur culte; si nous disions la vérité sur ce qui s'y passa on ne

voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et

dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang

jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval[88]. Juste

et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu fût lavé par le

sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphèmes. La

ville étant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se

réfugièrent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du

comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89].

[87] La mosquée d'Omar.

[88] On versa une si grande quantité de sang humain que les mains

et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple, et

portés par le sang çà et là allaient s'unir à d'autres corps, de

sorte qu'on ne savait pas à quel cadavre appartenaient les

membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé. (_Robert le

moine_, Hist. de la 1ère croisade, liv. IX.)

[89] L'humanité du comte de Toulouse parut si étrange aux croisés

qu'ils l'accusèrent de s'être laissé gagner à prix d'or par les

malheureux qu'il avait sauvés.

Après la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dévotion

les pèlerins allaient au sépulcre du Seigneur, applaudissant, pleins

de joie et chantant un cantique d'allégresse. Ils adressaient à Dieu

vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce

jour nouveau, cette joie nouvelle et éternelle, l'achèvement de cette

entreprise et l'accomplissement des vœux du peuple, donnaient lieu à

des paroles nouvelles et à un cantique nouveau. Ce jour, à jamais

célèbre dans les siècles à venir, transforma notre douleur et nos

fatigues en joie et en transports d'allégresse.

RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem_.

Raimond d'Agiles était chanoine du Puy en Velay; il suivit à la

croisade son évêque, le fameux Adhémar, et devint pendant

l'expédition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut

probablement en terre sainte vers 1099.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 53 / 188 题