La même année que Pierre l'ermite et Godescalc étaient partis avec
leurs armées, des troupes innombrables de pèlerins partirent de
France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entraînés par
l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces pèlerins
arrivaient de tous côtés, chargés d'armes, de vivres et d'objets de
toute sorte qui leur étaient nécessaires pour faire le voyage de
Jérusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes
se réunissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se
livrait à tous les excès; des femmes et des filles parties pour le
voyage de Jérusalem commettaient aussi les mêmes désordres.
Je ne sais si ce fut par la volonté de Dieu ou par une erreur de leur
esprit que ces pèlerins se conduisirent si cruellement contre les
juifs établis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrèrent,
surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par là leur
expédition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre
commença d'abord à Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y
demeuraient; on les blessa et on les tua sans pitié; on détruisit
leurs maisons et leurs synagogues, puis les pèlerins se partagèrent le
butin. Deux cents juifs, effrayés de ces cruautés, se sauvèrent
pendant la nuit et arrivèrent à Neuss en bateau; mais des pèlerins les
rencontrèrent, les massacrèrent tous, et s'emparèrent de tout ce
qu'ils emportaient.
[86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'étendait entre
le Rhin et la Meuse.
Après, les pèlerins, en nombre considérable, se remirent en route,
selon leur vœu, et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très-considérable
de ce pays, le comte Émicon, était dans cette ville avec une nombreuse
troupe d'Allemands et attendait l'arrivée des autres pèlerins. Les juifs
de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le
même sort, essayèrent de se sauver en se réfugiant auprès de l'évêque
Rothard, et confièrent à sa garde leurs trésors, comptant que sa
protection leur serait utile puisqu'il était évêque de la ville.
L'évêque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnèrent à garder;
il les plaça sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le
comte Émicon et par sa troupe et les sauver, son palais étant l'asile le
plus sûr pour eux. Mais Émicon et les siens se décidèrent à aller
attaquer le lendemain matin les juifs qui étaient enfermés dans ce lieu
élevé et découvert; ils enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à
coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se
défendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrèrent les femmes et
les enfants. Les juifs voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à
leurs enfants, sans pitié pour leur âge, prirent les armes, mais pour
massacrer eux-mêmes leurs femmes, leurs mères et leurs sœurs, et, ce
qui est horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants,
aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens.
Un petit nombre de juifs échappa au massacre en se faisant donner le
baptême, bien plus pour ne pas être tués que par le désir de devenir
chrétien; puis Émicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de
femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se
dirigeant vers la Hongrie.
ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I.