VIII. _Même sujet._

L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la

nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait

eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût

de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés

sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre

humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts

injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes

s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence

s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les

premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un

cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait

personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait

les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un

caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient

des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de

donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que

trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt

pour servir d'asile aux bêtes fauves[76].

[76] Guillaume créa une immense garenne entre Salisbury et la

mer. Le mot _garenne_, dérivé du germain _waren_, défense, avait

la même signification que _forêt_ (de _foresta_, _forestella_);

au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On désignait

sous ces noms divers: garenne, défens, forêt, rivières en garenne

ou défensables, les lieux où le seigneur s'était réservé le droit

de chasse ou de pêche, aussi bien sur ses terres que sur celles

de ses sujets. D'immenses régions furent réservées à la chasse et

à la pêche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des

seigneurs; ces régions étaient peuplées d'animaux sauvages, avec

défense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientôt

toute culture disparaissait, le sol devenait stérile, se couvrait

de bois et de broussailles, bref devenait forêt ou garenne. Les

grands espaces peuplés de loups, ours, buffles, cerfs, et

destinés aux chasses royales étaient des forêts; les petits

espaces peuplés de chevreuils, lièvres, lapins, et plus faciles à

établir sur les terres seigneuriales, étaient les garennes. Pour

l'établissement des unes ou des autres, on chassait des

populations entières de leurs terres. Saint Louis et ses

successeurs défendirent par leurs ordonnances l'établissement de

garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIÈRE, _des Eaux courantes et

des Institutions seigneuriales_.)

MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M.

Huillard-Bréholles, t. I, p. 46.

PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.

1092.

Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de

France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la

traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se

voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa

noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français,

un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne

voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela,

elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre

un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme

coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en

France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse

femme[78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il

épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques,

comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable

union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste

service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque

temps.

[77] Femme du comte Foulques le Réchin. Ce surnom signifie d'une

humeur difficile. Foulques avait épousé, avant Bertrade, deux

femmes dont il se sépara sous prétexte de parenté.

[78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons.

Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration

impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques,

préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de

cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord.

Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre

jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de

l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi

furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et

de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment,

et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même

table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre

avec grâce et à leur satisfaction.

Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il

tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime

et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère.

Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats

qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés

de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus.

Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de

Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra

aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le

clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs

de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré

qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse.

Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à

cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la

messe en particulier ainsi qu'à ses gens.

ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 46 / 188 题