1095.
Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été
ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de
Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre
ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné
par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus
nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi
bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin
tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la
volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut
dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il
devint le chef des pèlerins.
Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y
faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur
des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de
tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés.
Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment
il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies;
pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles;
pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de
scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et
vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche
répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles
notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus
grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il
faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les
supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce
à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père
vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont
faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous
font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux
saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour
heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux
comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et
quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître
tout cela.»
Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint sépulcre, et
s'endormit, fatigué de ses veilles et de ses prières. Il vit en songe
J.-C. dans toute sa majesté, qui parla ainsi à l'humble créature:
«Pierre, lève-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme
signe de notre alliance des lettres scellées du sceau de la sainte
croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connaître les
humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite
les fidèles à venir purifier Jérusalem et à y rétablir les saints
offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux élus.»
La vision disparut après cette révélation digne du Seigneur, et Pierre
se réveilla. Au point du jour, après être sorti du temple, il alla
raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui
donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scellées du
sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les préparant lui
rendit des actions de grâces. Pierre se hâta de revenir dans son pays
pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte,
débarqua à Bari et se rendit à Rome. Il fit connaître à l'Apostole[79]
la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donnée et les
insultes que les païens commettaient envers les lieux saints et les
pèlerins. L'Apostole écouta ce discours avec attention et bonne
volonté, et promit d'obéir aux ordres et aux volontés de Dieu.
[79] Au Pape.
ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier.
Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la
première croisade, ne fit pas partie de l'expédition, mais
recueillit avec beaucoup de soins tous les éléments de son
histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la
première croisade. Son histoire s'arrête en 1120.