Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache
de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu,
Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres
seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les
étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait
cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours
dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des
seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres
sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en
présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui
grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des
recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se
composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses
chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir
toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres
du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses
rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus
prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que
la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus
nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les
femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction,
et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies,
aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De
misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle
puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils
pouvaient vouloir.
ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV.
Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à
l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire
commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a
été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.