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Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle
paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla
ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père,
que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon
neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant
la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né
avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une
dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume
d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le
courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus,
puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance,
pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir
été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre
père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de
mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les
autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut.
Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser
qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui
aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à
vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs
paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière
convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être
autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous
toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme
éprouvé par tant de revers.»
Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans
sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé
à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et
maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec
de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain
pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner
ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en
lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié
avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la
société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au
trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le
consentement des princes, et il le quitta.
Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en
proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui
s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se
furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc,
leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde
sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher
qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne
restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi
dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que
chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu
lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût
induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons
éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe
la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas
que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver
au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette
question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on
ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue
non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités
de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité.
Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre
que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt
semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous
conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement
énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et
de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le
puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses
vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après
celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui
et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et
considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des
autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la
république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si
vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que
l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc
ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes
pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant,
comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la
Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le
mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière
le nom de ténèbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable
par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous
trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos
intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père.
Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection?
Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?»
Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement
unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le
métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les
Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les
Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des
décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès
et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité
par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété.
Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il
voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil
avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims,
alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire
associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne
pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra
aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure,
prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il
assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi,
et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la
Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares.
Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux
périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il
disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division
pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons,
et par suite la nation entière tomber en captivité.
RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la
collection des documents publiés par la Société de l'histoire de
France.)
Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle
comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer
avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la
France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un
homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus
remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit
autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la
bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une
très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il
a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France;
mais il y a ajouté une excellente traduction et de
très-précieuses notes et dissertations.