912-931.
L'archevêque de Rouen Francon porte à Rollon les propositions de paix
du roi Charles le Simple.
Rollon, dit-il, Dieu veut accroître tes honneurs et ton baronnage. En
peines et en malice tu as usé ta vie; et tu as vécu des larmes
d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruiné et réduit en
servage, et réduit par pauvreté mainte femme à la débauche, et enlevé
châteaux et légitime héritage. Tu ne prends souci de ton âme pas plus
qu'une bête sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie voué aux
peines éternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre
longuement, tu n'as aucune sûreté; change ta méchante vie, donne un
autre cours à ton courage, entre dans la chrétienté et fais hommage au
roi. Apprends à vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne détruis
pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie,
qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras
pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu'à la mer. Ainsi tu
vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon château fort
et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51].
Accorde une trêve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras
plus piller, ni à la voile ni à la rame; on te donnera de bons otages
pour la sûreté du traité; Auras-tu honte d'épouser la fille du roi?
[51] Postérité.
* * * * *
Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le
conseil de ses vassaux, il accorda la trêve; Rollon entendit le
traité; chacun le garantit. Au terme fixé, Rollon assembla son monde
et le Roi manda à Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en deçà de
l'Epte, et le Roi au delà, et avec lui le duc Robert, qui désirait la
paix. Le plaid fut mené à bien et l'affaire se termina. Rollon devint
l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser
le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva
le pied au Roi, à sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent
assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie
devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais
Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura
abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna
à Bérenger et à Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge,
lui jura fidélité. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc
Robert avec lui, qui conduisit la dame.
[52] Comtes de Bretagne.
* * * * *
Francon, l'archevêque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son
parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptisé il épousa sa
femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut
la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans étaient
accomplis et passés depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethléem,
quand Francon régénéra Rollon par le baptême, et qu'il traita avec le
roi de France à Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils
furent mariés, splendides furent les fêtes qui furent préparées. Qui
voulut venir aux noces y fut bien traité. Rollon pria et sermona tous
ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; à
plusieurs il donna villages, châteaux et cités, donna champs, donna
rentes, donna moulins et prés, donna bois, donna terres, donna grands
héritages, selon leurs bons services et selon leur mérite, selon leur
noblesse et selon leur âge. Tous en Normandie fixés et possesseurs de
fiefs, ils sont tous récompensés selon leur volonté; Rollon les a
élevés et les a beaucoup aimés; il les a bien récompensés selon leurs
désirs, pour l'avoir suivi et avoir quitté leur patrie. Rollon se fit
servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre
grandement.
* * * * *
Il aima la paix, la chercha et la fit établir. Par toute la Normandie
il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui osât en
attaquer un autre, brûler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni
blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper
quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embûche ou
guet-apens; ni qu'on ose voler, ni être complice d'un voleur. Car le
complice doit être puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre
le doit partager. Celui qui fera félonie, s'il le peut prendre, il n'y
aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par
le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler
beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les
yeux, brûler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il
faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et
dans les marchés, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la
terre ait la sécurité et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin
d'ôter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de
l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'être
volé; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses
harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les
lui a volés et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers,
lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et
coutre.
A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux bœufs en avant
de sa charrue. Femme avait épousé; ne sais s'il avait un enfant. Mais
la femme avait les mains crochues[53]; elle eût pris un chaperon
rabattu, si on ne l'eût bien gardé; si bien alla ce métier, qu'elle
faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva.
Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et à l'heure de dîner à
la maison rentra; à la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne
veut rien emporter, se fiant en la paix et à ce que le duc, s'il les
perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint à
la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ
et les fers ne trouva, de tous côtés il les chercha. Il fit venir sa
femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui
les a. La femme était avide, elle cacha et nia. Le paysan vint à
Rouen, et réclama ses fers; Rollon en eut pitié, et lui donna cinq
sols. Celui-ci revint à la maison apportant ses deniers. Bénie soit,
dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq
sols, et voyez vos fers là. Elle se baissa vers lui et les lui montra
sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vérité,
et Dieu le dit, et la chose est prouvée: «N'est chose si cachée qui ne
soit révélée, ni action si secrète qui ne soit découverte.» Chaque
bonne action doit être récompensée, et toute félonie doit être punie.
Tant furent les fers cherchés et tant demandés, tant furent tourmentés
les hommes de la contrée, et par l'épreuve du feu et par l'épreuve de
l'eau, que l'on connut la vérité. Ne peut la félonie être longtemps
cachée. La paysanne fut prise et au duc Rollon menée. Elle avoua tout,
et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan.
Quand il fut devant lui: «Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne
vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumière
d'être de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas
mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche même
tu as prononcé ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit
pourquoi; toi-même, as fait ton jugement; égale loi, égale peine, égal
mal vous attend.» Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme
fut pendue et son mari pareillement.
[53] Elle vous aurait volé votre chapeau sur la tête.
Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et
à joie il vécut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisèle,
qu'il épousa premièrement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon
épousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-Épée, son fils, était
de belle jeunesse; il était d'une belle venue et de bon jugement; il
pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son
héritier, par le conseil des siens. Bérenger et Alain, de qui dépend
la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrètement; à chacun il
donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans
difficulté les hommes[55] de son fils; chacun fit à Guillaume hommage
et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duché, et
depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon
gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duché
qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu.
Ainsi vint à sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de
peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mémoire ni son jugement ne
lui firent défaut. A Rouen il tomba malade, et à Rouen il mourut. En
bon chrétien il sortit de ce monde, bien confessé et ayant avoué ses
péchés. Dans l'église Notre-Dame[56], du côté du midi, les clercs et
les laïques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'épitaphe
aussi qui raconte ses faits et comment il vécut.
[54] Fille de Bérenger, comte de Bessin.
[55] Vassaux.
[56] La cathédrale de Rouen.
ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de
Normandie_. (Vers 1869 à 2061.) Trad. par L. Dussieux.
Robert Wace naquit dans l'île de Jersey au commencement du
douzième siècle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en
1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit
les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de
Jumiéges pour les temps anciens. Le roman s'arrête en 1106. Ce
poëme compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui
nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la
domination de leurs ducs. On en doit une bonne édition à M. Fr.
Pluquet, 2 vol. in-8º, Rouen, 1827.