ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON.

991.

Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des

siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina

diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour

livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec

celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même

de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant

d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation,

au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai,

Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du

vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien

réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous

avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez

consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez

offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de

Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre,

méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce

vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux.

Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il

n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de

crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron

répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle

contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez

ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai

fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore

devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit

approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à

aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui

nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul,

pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha

dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son

stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des

siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque

l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la

porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens,

complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et

Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se

réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux,

ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne

trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal.

Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et

m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre

tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais

vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque,

je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier!

Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc

rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du

souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les

soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y

retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux

prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des

serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris

des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent

le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville.

Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine

même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis,

lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville,

afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On

les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en

faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son

père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement

des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville

naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme

et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis;

il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir;

qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des

députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin

qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de

monde.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 30 / 188 题