LES SARRASINS EN PROVENCE.

889-975.

Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant

sur les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe

de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropez, et débarquèrent au

fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait

au loin une forêt qui subsiste en partie, et qui était tellement

épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y

pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant les unes

au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques

lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les

Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de

la côte, et, massacrant les habitants, se répandirent dans les

environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le

golfe du côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté

vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite

la facilité qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement

fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont

ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées

qui n'avaient pas encore été pillées et où il n'avait été pris aucune

mesure de défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le

golfe leur assurait une retraite au besoin.

Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient

les parages voisins; ils envoyèrent demander du secours en Espagne et

en Afrique; en même temps ils se mirent à l'ouvrage, et en peu

d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses.

Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du temps

_Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient les

environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la

Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du

côté des Alpes..... Quand les travaux furent terminés, les Sarrasins

commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde

d'abord de s'éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les

seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils

aidèrent à abattre les hommes puissants; ensuite, se débarrassant de

ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays;

en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva exposée à

leurs ravages. La terreur devint bientôt générale; le plat pays étant

dévasté, les Sarrasins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes[49].....

[49] Nous ne pouvons reproduire la totalité de ce savant et

curieux mémoire: nous dirons donc en résumé que les Sarrasins

occupèrent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les

maîtres de tous les passages des Alpes, et de là pillèrent le

Dauphiné, le Piémont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les

Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et

saccagèrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gênes,

Fréjus, Toulon, Grenoble, etc., égorgeant, écorchant vifs les

habitants, et dévastant tellement le pays, que les loups en

devinrent à peu près les maîtres.

Hugues, devenu comte de Provence, s'était rendu en Italie pour y

disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets

l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de

chasser entièrement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord

du château Fraxinet, à l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en

relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient leurs

expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce

château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une

flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait

aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre

les flottes sarrasines.

En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez;

en même temps Hugues accourut avec une armée. Les Sarrasins furent

attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs

ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté,

Hugues força l'entrée du château et obligea les barbares à se retirer

sur les hauteurs voisines. C'en était fait de la puissance des

Sarrasins en France; mais tout à coup Hugues apprit que Béranger, son

rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se

disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux

maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte

grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils

occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand

Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient

le passage de l'Italie à son rival..... Dès ce moment les Sarrasins

montrèrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire

qu'ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l'Europe.

Non-seulement ils épousèrent les femmes du pays, mais ils commencèrent

à s'adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se

contentèrent d'exiger d'eux un léger tribut; ils les recherchaient

même quelquefois. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils

donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient

des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu'ils tuèrent

fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s'en faire une

idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie.».....

Vers l'an 960, les Sarrasins furent chassés du mont Saint-Bernard.

L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement.......

En 965, ils furent chassés du diocèse de Grenoble. Les évêques de

cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette

année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un

appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et,

comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les

plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des

terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services.

Après l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la vallée du

Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné,

telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de

leur fortune à cette espèce de croisade...... Tous ces succès

annonçaient que les affaires des Sarrasins allaient en déclinant, et

ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se manifestait de tous

les côtés d'en être tout à fait délivré. En 968, l'empereur Othon

annonça l'intention de se dévouer à une entreprise si patriotique;

mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les

Sarrasins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se

décidassent à en faire eux-mêmes justice.

Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération

universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des

nations et des rois. C'est saint Mayeul, abbé de Cluny, en Bourgogne.

Telle était la réputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on

songea un moment à le faire pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour

satisfaire sa dévotion aux églises des saints et pour visiter

quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avança par le

Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre

et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrasins étaient

établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du

Drac, en face du pont d'Orcières. A l'arrivée du saint au pied de la

chaîne des Alpes, un grand nombre de pèlerins et de voyageurs, qui

depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le

passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en présenter de plus heureuse.

La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du

Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les

barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent

une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts,

essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint;

celui-ci est même blessé à la main en voulant garantir la personne

d'un de ses compagnons.

Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant

de pauvres pèlerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au

personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses

moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de

parents fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait

abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;

mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance des

terres et des biens considérables. Là-dessus, les Sarrasins, qui

voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du

reste des prisonniers à 1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ

80,000 francs de notre monnaie actuelle. En même temps, le saint fut

invité à envoyer le moine qui l'accompagnait à Cluny, pour apporter

la somme convenue. Ils fixèrent un terme passé lequel tous les

prisonniers seraient mis à mort.

Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces

mots: «Aux Seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux captif

et chargé de chaînes; les torrents de Bélial m'ont entouré, et les

lacets de la mort m'ont saisi[50].» A la lecture de cette lettre,

toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui

se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses

ornements; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes

pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut

remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les

prisonniers furent mis en liberté...... La prise de saint Mayeul eut

lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de

toutes parts les chrétiens, grands et petits, se levèrent pour

demander vengeance d'un pareil attentat.

[50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5.

Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,

un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois avait

signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de

l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,

en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui

voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire

non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse

occupée par les Sarrasins. Son intention était d'observer de là tous

leurs mouvements et de profiter de la première occasion pour les

exterminer. Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à

Dieu, s'il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le

reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les

Sarrasins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs

tentatives furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé

par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans

le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps après, le chef des

Sarrasins de la forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à

la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui

en faciliter l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers

et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent résister,

furent passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef,

demandèrent le baptême.......

Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être aussi.

Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien

transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la

tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence.....Guillaume

se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la

religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du

Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les

Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur côté, les Sarrasins qui se

voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, réunirent

toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons

serrés. Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de

Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une

tour qu'on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille. Les

Sarrasins ayant été battus, se réfugièrent dans le château fort. Les

chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent

la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les

obstacles. A la fin, les barbares, étant pressés de toutes parts,

sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans

la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou

faits prisonniers, le reste mit bas les armes.

REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 27 / 188 题