II

Une heure plus tard, dans la vaste salle à manger, l’ancien

conventionnel Clément Javarin et sa jeune femme achevaient leurs repas.

Javarin s’était mis à table en descendant de voiture, sans se donner le

temps de secouer la poussière de ses vêtements. Il avait quitté Paris

durant la soirée de la veille, voyagé en poste, ne s’arrêtant qu’aux

relais pour changer de chevaux, pressé de rentrer chez lui après une

absence de quelques jours. Las de sa route, il avait mangé en hâte, se

promettant, après sa longue course faite d’un trait, de se mettre au lit

et de dormir jusqu’au lendemain.

Le désordre de sa tenue, ses cheveux ébouriffés, son linge froissé, sa

lassitude qui se trahissait dans une pose d’abandon et d’accablement,

contribuaient à accuser le caractère dur et vulgaire de sa physionomie.

Sur ces traits dépourvus de finesse et de distinction, apparaissaient

plus visiblement qu’à l’ordinaire les signes de sa brutalité naturelle.

Son front bas et sillonné de rides, son menton gras et lourd, ses gros

yeux ronds où se révélaient des habitudes de despotisme, marquaient la

grossièreté de ses goûts, une vivacité d’instincts dépravés, une

disposition à la violence, à la ruse, et quand il parlait, que ce fût

pour ordonner ou pour prier, cette disposition se manifestait plus

encore.

Rien qu’à le voir auprès de Clary si délicate et si gracieuse, il était

aisé de comprendre pourquoi s’étant emparé par la menace et par la force

de cette femme charmante, si peu faite pour lui, il n’avait pu s’ouvrir

son cœur, y entrer et le posséder. Après s’être donnée à lui pour sauver

son père, elle avait été si mal payée de son sacrifice par l’implacable

égoïsme et les basses ambitions de cet homme indigne d’elle, qu’elle se

considérait comme sa victime.

Depuis six ans, cependant, elle vivait auprès de lui sans se plaindre,

ne trahissant que par sa passivité, son silence, son attitude glaciale,

la répulsion et le mépris que la seule vue de ce mari qu’elle

considérait comme un bourreau, excitait en son esprit et en son cœur.

Quand elle avait dit à Saint-Frémont qu’elle haïssait celui dont elle

portait le nom et partageait la vie, elle ne mentait pas, n’exagérait

même pas. Oui, elle le haïssait, et s’il ne s’en apercevait jamais,

c’est que Clary dissimulait pour éviter la vengeance qu’il n’eût pas

manqué d’exercer sur elle, si cette haine légitime, provoquée par sa

conduite, s’était manifestée.

Quand il s’éloignait du château, et cela arrivait fréquemment depuis

que, foulant aux pieds ses vieilles convictions et jaloux de faire

oublier son passé de terroriste, il s’était enrôlé parmi les partisans

de Bonaparte, elle respirait soulagée, heureuse d’être délivrée de sa

présence. Alors, elle pouvait ou se donner durant quelques heures

l’illusion d’une liberté définitive ou pleurer sur son sort. Quand il

revenait, elle recommençait à souffrir, blessée et froissée à tout

instant par son contact, par son langage, par ses actes, par tout ce qui

faisait de lui un être trop différent d’elle pour qu’elle pût attendre

de leur existence commune un peu de bonheur et d’apaisement.

La différence d’âge qui existait entre eux, aggravait encore

l’incompatibilité de leurs goûts réciproques. A quarante ans, Clément

Javarin semblait avoir épuisé toutes les émotions de la vie et semblait

n’être encore sensible qu’à celles qu’il pouvait trouver dans la

réalisation de ses rêves ambitieux, dans l’accroissement de la fortune

qu’il devait à son mariage. Déjà très riche, il rêvait de l’être

davantage, et s’il saluait avec enthousiasme dans l’élévation de

Bonaparte, devenu son idole, l’aurore d’un régime nouveau, c’est qu’il

espérait, à la faveur de l’ordre de choses que la France acclamait,

monter très haut à la suite de l’astre radieux dont il se proclamait le

satellite.

Mais ces rêves, Clary ne s’y associait pas; ces ambitions, elle ne les

partageait pas. Reléguée volontairement dans l’antique château où elle

était née, supportant avec impatience la société de son mari, elle

formait d’autres rêves, nourrissait d’autres ambitions, caressait un

autre idéal. Elle espérait qu’un jour ou l’autre, elle serait libérée de

son servage. Elle avait tant souffert par Javarin qu’elle souhaitait sa

mort qui, seule, pouvait briser les chaînes dont elle était meurtrie et

en même temps qu’elle l’espérait, elle appelait le retour du seul homme

qu’elle eût jamais aimé et dont le temps, l’absence, l’excès de ses

malheurs n’avaient pu la détacher.

C’est dans ces circonstances qu’à l’improviste il était revenu, et qu’en

le revoyant, elle avait constaté qu’il l’aimait toujours autant

qu’autrefois, autant qu’elle l’aimait elle-même. Elle avait eu la force

de se dérober à ses étreintes; elle était résolue à s’y dérober, tant

qu’elle appartiendrait à un autre; mais, elle ne l’était pas moins à le

sauver, puisque son salut était la condition même du bonheur qu’elle

attendait avec confiance d’un avenir plus ou moins rapproché.

Durant le repas qui finissait, obsédée par ces pensées troublantes,

dévorée par l’angoisse en songeant au proscrit qu’elle avait osé cacher

dans sa chambre, et aux catastrophes que son dévouement pouvait attirer

sur leurs têtes, elle avait dû feindre un calme qu’elle n’éprouvait pas

et dissimuler ses horribles inquiétudes.

Déjà, dès l’arrivée de Javarin, afin de capter sa confiance et de

prévenir ses soupçons, elle avait témoigné un contentement de le revoir,

auquel il n’était pas accoutumé. Elle avait affecté de l’interroger avec

sollicitude sur les événements de Paris, dont les premières nouvelles

commençaient à peine à se répandre et qui ne l’eussent guère intéressée

si elle n’avait redouté que Saint-Frémont les expiât. Surpris de cet

accueil si différent de celui qu’il trouvait ordinairement en rentrant

chez lui, Javarin s’était empressé de satisfaire à la curiosité de sa

femme. Plein de son sujet, il avait raconté ce dramatique attentat de la

rue Saint-Nicaise, dirigé contre le Premier Consul, l’explosion sur son

passage d’un engin meurtrier que déjà la rumeur publique désignait sous

le nom de machine infernale, l’échec miraculeux de cette criminelle

tentative et comment la police de Fouché, après s’être égarée d’abord en

cherchant les coupables parmi les vieux républicains, ces farouches

Montagnards qui exécraient Bonaparte, s’était enfin convaincue que le

complot, si heureusement avorté, était l’œuvre de quelques royalistes

exaltés.

--On les poursuit, on les traque de tous côtés, avait dit Javarin. Déjà

plusieurs d’entre eux ont été arrêtés. On finira par les découvrir tous

et ils subiront le châtiment qu’ils ont mérité.

--Mais les connaît-on tous? s’était écriée Clary.

--Ceux qu’on tient ont dénoncé les autres.

Redoutant de se trahir si le nom d’Albert de Saint-Frémont était

prononcé devant elle, Clary n’avait osé pousser plus loin ses questions,

s’appliquant seulement, pour endormir la vigilance de son mari, à

témoigner d’une indignation égale à la sienne contre les auteurs de ce

lâche attentat. Elle y mettait même tant de chaleur que Javarin n’en

revenait pas et se demandait quelles circonstances inspiraient à sa

femme les propos qu’elle lui tenait. Malgré son mariage, elle était

restée royaliste. Dans ses discussions avec Javarin, lorsque par hasard

elle se laissait aller à discuter, elle ne cachait pas les opinions

qu’elle devait à sa naissance et qu’elle avait en quelque sorte sucées

avec le lait. Il ne pouvait donc que s’étonner des sentiments qu’elle

manifestait ce soir-là, des termes en lesquels elle parlait de

Bonaparte, et semblait se réjouir d’apprendre qu’il avait échappé aux

coups redoutables dirigés contre lui. La satisfaction de Javarin se

traduisit peu à peu par une détente de son ordinaire raideur, par plus

de bonne grâce et de gaieté qu’il n’en déployait dans leurs entretiens.

--Je suis enchanté de vous voir rendre justice à l’homme providentiel

qui a sauvé la patrie, dit-il bientôt. Si tous les Français étaient

aussi équitables que vous, Clary, les dangers qui nous menacent encore

seraient bientôt conjurés.

--J’en suis convaincue, répondit-elle animée du désir de lui plaire.

--Alors, reprit-il, mettez vos actes d’accord avec vos paroles.

--Que voulez-vous dire?

Comme, en l’interrogeant, elle quittait la table, il se leva aussi, et

se rapprochant d’elle, il lui prit la taille et l’attira à lui d’un

mouvement où se trahissait un désir d’entente affectueuse, peut-être

même quelque chose de plus, la volonté de connaître la douceur de ces

baisers qu’il ne pouvait se vanter d’avoir obtenus du plein gré de sa

femme. Défaillante à ce contact qui lui était odieux, elle se renversa

sur le bras qui l’enlaçait. Mais ce bras était fort et la retint tandis

que Javarin se penchait sur elle et lui adressait dans un regard une

prière d’amour. Elle allait protester, lui jeter sa haine au visage, lui

déclarer qu’elle ne l’aimait pas et ne l’aimerait jamais, qu’elle

n’avait pour lui qu’horreur et dégoût. Mais, brusquement, elle se

souvint du proscrit caché là-haut dans sa chambre et qu’à tout prix il

fallait arracher à la mort. En pensant que s’il était découvert, elle

serait réduite pour le sauver, à implorer son mari, elle comprit la

nécessité de disposer, dès ce moment, celui-ci à la compassion, à la

clémence, en se gardant de l’irriter par quelque blessure faite à son

orgueil. Sa résistance, non encore devinée, cessa, se fondit. Elle

laissa les lèvres de Javarin se poser sur les siennes sans révolte,

comme résignée à sa défaite. Puis, pour couper court à cette scène qui

l’humiliait, elle répéta sa question à laquelle il n’avait pas répondu.

--En m’invitant à mettre mes actes d’accord avec mes paroles,

qu’avez-vous voulu dire?

--J’ai voulu dire que puisque vous admirez Bonaparte, il faut venir lui

faire votre cour.

--Moi! s’écria-t-elle. Vous entendez que j’aille à Paris?

--Vous ne serez ni la première, ni la seule dont le Premier Consul aura

reçu les hommages. En lui offrant les vôtres, vous m’aiderez à fortifier

la confiance qu’il me témoigne et à tirer parti de l’influence que je

commence à exercer sur lui. Il est généreux et sensible. La générale

Bonaparte est charmante. Ils seront touchés l’un et l’autre par les

égards dont vous les entourerez, oui, touchés et flattés aussi de voir

une personne de votre rang, une fille de gentilhomme se rapprocher

d’eux, donner un bon exemple aux aristocrates qui les boudent encore, et

je recueillerai le fruit de votre complaisance. N’hésitez pas, Clary.

Secondez mes légitimes ambitions. Vous n’aurez pas à le regretter.

Bonaparte est l’homme de l’avenir; déjà la France est à ses pieds; il y

règnera quelque jour et saura récompenser le zèle des amis de la

première heure. Promettez-moi de m’accompagner à Paris lors de mon

prochain voyage.

Cette mise en demeure la déconcertait. Elle ne savait que répondre. Mais

de nouveau, elle songea à Saint-Frémont, elle comprit que dans l’intérêt

de ce malheureux, elle devait céder à la demande de son mari.

--Si vous considérez que ma présence à Paris est nécessaire à vos

intérêts, je ne refuserai pas de vous y accompagner quand vous le

souhaiterez, répondit-elle.

--Ah! c’est bien, c’est bien! fit-il joyeusement. Croyez, Clary, que vos

procédés me vont au cœur. Je voudrais vous en exprimer sur l’heure ma

reconnaissance. S’il existe un moyen de vous prouver qu’elle n’est pas

un vain mot, indiquez-le-moi, je m’empresserai de vous obéir.

Ce langage rassurait Clary et la troublait en même temps. Quoique

accoutumée à se défier de Javarin, elle ne doutait pas en ce moment de

sa sincérité. Elle commençait à croire que, quoi qu’elle lui demandât,

elle l’obtiendrait, à la faveur de la promesse qu’elle venait de lui

faire. Entraînée par sa conviction, elle fut sur le point de lui avouer

qu’elle avait donné asile à un homme compromis dans le complot de la

machine infernale, et de le supplier de faire fuir cet infortuné.

Cependant, si pressante que fût la tentation, elle n’y céda pas. Elle

espérait encore sauver Albert sans recourir à son mari, sans contracter

envers lui une obligation dont, par avance, le poids lui semblait trop

lourd. Finalement, elle résolut d’attendre encore et de ne recourir à

Javarin que si elle y était contrainte.

Mais il insistait afin de savoir en quoi et comment il pourrait lui

plaire. Alors elle lui dit, en feignant d’être sensible à ses offres:

--Gardez-moi pour plus tard ces bonnes dispositions. Je ne saurais les

utiliser quant à présent. Lorsqu’elles me seront nécessaires, je ne

manquerai pas d’y recourir.

Maintenant, trouvant que cet entretien avait assez duré, elle essayait

d’y mettre fin et surtout de desserrer la chaîne que formaient sur sa

taille les bras de son mari. Mais il ne semblait pas prêt à lâcher sa

proie. Il la tenait fortement en prononçant des paroles tendres et

brûlantes, prélude accoutumé de ce qu’elle considérait comme un supplice

pire que la mort. Pour elle, placée entre la crainte de l’offenser et

l’effroi de lui céder, voulant résister et n’osant se débattre, elle

fermait les yeux pour ne pas laisser voir les larmes de honte et de rage

dont ils s’emplissaient et qu’elle ne parvenait à lui dérober qu’en se

faisant violence.

Soudain les bras qui la gardaient prisonnière se détendirent. Elle se

trouva libre, au moment où elle se croyait vaincue. Un domestique venait

d’entrer, à l’improviste, et Javarin, d’un bond, s’était rejeté en

arrière.

--Qu’est-ce? demanda-t-il courroucé. Que me veut-on?

--C’est le maire d’Héricourt qui désire vous parler sur-le-champ,

Monsieur, répondit le domestique.

--Le maire d’Héricourt! Qu’il entre.

En entendant annoncer le visiteur, Clary avait senti son sang se glacer

dans un subit déchaînement de terreur et d’angoisse. Instinctivement,

elle attribuait cette visite inattendue à la présence dans le château du

fugitif qu’elle y cachait, et, bien qu’elle espérât que personne ne

l’avait vu, une mortelle frayeur s’emparait d’elle comme à l’approche

d’un danger.

--Peut-être le cherche-t-on, pensa-t-elle.

Tremblante et pâle, elle recula, cherchant l’ombre dans la vaste salle

que deux lampes ne suffisaient pas à éclairer jusqu’à ses extrémités;

elle craignait de se trahir. Quand elle se crut protégée par

l’obscurité, elle resta immobile et attendit. Le maire entra. Il n’était

pas seul. Un individu vêtu de noir, que Clary ne connaissait pas,

l’accompagnait et deux gendarmes de la brigade d’Héricourt leur

faisaient escorte.

--Que signifie cet appareil de force? demanda Javarin d’un air

impérieux. Les gendarmes! chez moi!

--Pardonnez-moi, monsieur Javarin, répondit le maire, un brave homme aux

traits rudes, qui semblait terrifié par l’acte audacieux auquel ses

fonctions l’obligeaient à participer. Monsieur va s’expliquer et vous

répondre, ajouta-t-il en désignant le personnage qui marchait à son

côté. Il arrive de Paris, il a des ordres.

De plus en plus surpris et excité, Javarin interpella l’inconnu:

--Parlez, Monsieur, lui dit-il, car en vérité, je ne comprends pas...

--Vous allez comprendre, Monsieur. Je suis commis par le ministre de la

police pour rechercher les bandits qui ont voulu assassiner le Premier

Consul, et j’ai lieu de croire que l’un d’eux s’est réfugié ici.

--Ici! s’écria Javarin d’un accent qui marquait une incrédulité égale à

sa stupéfaction. Quelle folie! S’il était entré dans cette maison, je le

saurais. Mes gens me l’auraient appris. Je suis sûr d’eux.

Clary émergea de l’ombre et répondit résolument:

--Mais, je l’aurais vu, moi. Je suis restée durant tout l’après-midi

devant la porte du château, oui, tout l’après-midi, affirma-t-elle.

J’attendais M. Javarin qui revenait de Paris. Je n’ai quitté la place

qu’à son arrivée. Nul n’a donc pu entrer sans passer devant moi.

--Vous entendez, Monsieur, reprit Javarin. D’ailleurs, y a-t-il

apparence que celui que vous poursuivez ait choisi pour s’y réfugier la

demeure d’un homme qui proclame bien haut son dévouement au Premier

Consul? Se réfugier chez Javarin, c’était se livrer.

--Ces brigands ont toutes les audaces, observa le policier, et mes

suppositions ne sont pas aussi invraisemblables qu’elles en ont l’air.

Justement, parce que mon coquin devait croire qu’on ne songerait pas à

le rechercher chez vous, il se peut bien qu’il y soit venu comme dans un

asile plus sûr que les autres.

L’argument parut frapper Javarin:

--Oui, peut-être avez-vous raison, fit-il.

Le policier continuait:

--Il a quitté Paris depuis deux jours pour gagner Saint-Valéry-en-Caux

où il comptait s’embarquer. Averti de son départ et de ses projets par

un de ses complices, je suis parti derrière lui. A plusieurs reprises

j’ai retrouvé ses traces, mais je les ai constamment perdues. Cependant,

j’allais droit devant moi, certain de saisir mon homme à Saint-Valéry.

Voilà que ce soir, en arrivant à Héricourt, j’apprends qu’un voyageur,

un piéton de mauvaise mine, ne m’a devancé que de quelques instants. On

me donne son signalement. Je reconnais celui que je cherche. Je

questionne, et je suis convaincu qu’il n’a pas dépassé Héricourt, qu’il

y est encore. Mais où? C’est là ce qu’il faut savoir. Sur ces

entrefaites, un petit vacher vient me déclarer qu’il a rencontré un

inconnu à l’entrée de votre parc, qu’il l’a vu franchir la barrière.

Alors je n’ai pas hésité; j’ai requis M. le maire de mettre à ma

disposition les gendarmes, quelques citoyens de bonne volonté, et je

suis venu vous trouver, Monsieur, convaincu que vous me seconderiez en

tout ce que j’entreprendrais pour m’emparer de ce grand coupable.

Javarin s’inclina, et d’un ton de condescendance répondit:

--Vous avez eu raison de compter sur mon zèle. Le général Bonaparte n’a

pas de plus fidèle serviteur que moi, et tout le monde ici est à vos

ordres, puisque vous le représentez. Que comptez-vous faire?

--Je vais opérer d’abord une battue dans le parc. Peut-être le fugitif

s’est-il endormi dans un fourré, dans les meules de foin, quelque part

enfin où il ne pouvait croire qu’on le découvrirait. Si nos recherches

sont infructueuses, alors, à mon très grand regret, je me verrai forcé

de perquisitionner dans le château.

--Je vous guiderai moi-même, Monsieur, répliqua Javarin. Et se tournant

vers ses domestiques groupés à la porte de la salle:--Allumez des

lanternes, ordonna-t-il; détachez les chiens; conduisez M. le délégué du

ministre de la police jusqu’aux extrémités du parc. Visitez les communs,

voyez partout enfin.

Durant cet entretien dont aucun mot ne lui échappait, Clary subissait

une indicible torture. L’espoir qu’elle avait conservé jusque-là de

sauver celui qu’elle aimait, cet espoir s’en allait par morceaux. Si,

lorsqu’on aurait en vain battu le parc dans tous les sens, on fouillait

le château, comment s’y prendrait-elle pour protéger Saint-Frémont

contre les recherches des gens de police? Elle connaissait leur brutale

curiosité. Élevés à l’école de ce Fouché terrible qui, durant les jours

sinistres d’où l’on sortait à peine, avait rivalisé de férocité avec les

fauves, et, comme lui, inaccessibles à la pitié, ils exerceraient leurs

investigations jusque dans les points les plus secrets de l’appartement

où le fugitif était enfermé. Que pourrait-elle alors pour le soustraire

à leurs poursuites, pour assurer sa fuite? Elle se le demandait

vainement. Son imagination ne lui suggérait aucun moyen de salut. Déjà,

elle se figurait Albert arrêté sous ses yeux, chargé de fers, incarcéré,

et, après une procédure sommaire, fusillé, à la nuit tombante, à

Vincennes ou ailleurs.

--Que faire? mon Dieu! que faire? se demandait-elle.

Tout à coup, elle constata qu’elle était seule avec son mari. Le délégué

du ministre de la police venait de sortir, entraînant à sa suite le

maire d’Héricourt et les gendarmes. Dans le parc, on entendait leurs

cris, la marche précipitée d’une troupe, des aboiements de chiens. A la

lueur de torches, la battue commençait, et de minute en minute, Clary

voyait grandir le péril que courait Saint-Frémont. Alors, elle jeta vers

le ciel un regard désespéré comme pour le prendre à témoin de la dure

nécessité qui la contraignait à jouer une partie suprême, et

s’approchant vivement de Javarin qui s’éloignait, elle l’arrêta:

--Écoutez-moi, lui dit-elle. Tout à l’heure, lorsque sur vos instances

je vous ai promis de vous suivre à Paris, vous m’avez offert de me

prouver votre reconnaissance si l’occasion de le faire se présentait.

Cette occasion vient de se présenter à l’instant même.

--Cette occasion! fit-il surpris. Où? Comment?

Alors, elle fit un nouveau pas vers lui, et à demi-voix, elle reprit:

--L’homme que cherche la police est ici.

--Il est ici! Dans ma maison? s’écria Javarin. Mais qui la lui a ouverte

sans me consulter? qui lui a permis d’y entrer?

Soit qu’elle n’eût pas entendu cette double question, soit qu’elle ne

crût pas que l’heure d’y répondre était venue, elle n’y répondit pas, et

croisant les mains, elle répéta:

--Il est ici, et je vous supplie de m’aider à le sauver.

L'espionne · 第 19 / 26 题