III

Maintenant, ils étaient redevenus silencieux, emportés l’un et l’autre,

par des chemins divers, loin, très loin, au gré de leur imagination

surexcitée, se dirigeant, sans trop s’en douter encore, vers le même

but. Les chevaux, ferrés à glace, filaient rondement malgré le mauvais

état des routes et la voiture roulait presque sans bruit ni secousses

sur l’étroit ruban blanc qui dessinait dans la nuit, à travers l’espace,

ses sinuosités.

Bientôt, les chevaux modérèrent leur allure pour gravir une côte qui

montait vers un plateau. Alors, le silence devint plus profond et comme

Antoinette avait fermé les yeux, il lui sembla qu’elle entrait dans un

rêve où Jacques Randal ne lui semblait plus un étranger, mais un ami, un

ami fidèle et sûr, plus qu’un ami, le compagnon choisi par elle et sur

le cœur duquel elle aurait le droit de s’appuyer leur vie durant. Et ce

qui ajoutait à cette illusion qui la berçait délicieusement et lui

ouvrait un paradis, c’était de se sentir seule avec Jacques, dans cette

berline si bien close, étroite et assez grande cependant pour contenir

une large part de bonheur, seule avec lui dans cette solitude, jusqu’au

bout du monde.

--Voilà la mer! s’écria le commandant. Brusquement tirée de sa rêverie,

Antoinette se redressa. Parvenue au bout de la côte, la voiture, sur

l’ordre de Jacques, s’était arrêtée. Il baissa la vitre à sa gauche, en

disant:--Regardez, Mademoiselle.

Antoinette regarda. Devant elle, se déroulait un plateau, coupé de

fermes et de hêtraies, qui se prolongeait jusqu’à un grand vide, montant

droit vers le ciel et dont l’Océan, sur une largeur immense, remplissait

le fond. La neige ne tombait plus et entre les nuages sombres aux

fantastiques déchirures, qui s’étaient entr’ouverts, la lune regardait

sur les flots qu’elle rayait de bandes lumineuses, des larmes d’argent.

--Comme c’est beau! soupira Antoinette.

--Ce serait encore plus beau si le soleil était de la partie. Mais, vous

le verrez le soleil et quand il parera ce décor, vous aurez plus de

raisons d’admirer. Dans une heure, nous serons rendus, ajouta Jacques.

Mais, dès à présent et par le spectacle que vous voyez d’ici, vous

pouvez vous figurer celui que vous découvrirez des fenêtres de votre

chambre du château d’Harmilly. Si vous aimez la belle nature, vous serez

servie à souhait.

--Mon oncle m’avait bien dit que le château était dans une situation

unique au monde.

--C’est une aire féodale perchée sur la falaise, dominant la terre et

les eaux, un vrai nid d’aigle avec des créneaux et des tours. Il fut

construit jadis par les sires d’Harmilly qui étaient de hauts et

puissants seigneurs, ainsi que le constate leur histoire.

--Vous la connaissez donc cette histoire? fit Antoinette empressée à

saisir l’occasion de reprendre l’entretien au point où il était resté

tout à l’heure.

--Elle est racontée tout au long dans les archives de la maison

d’Harmilly, qui existent encore au château où mon père les trouva quand

il devint possesseur du domaine. Je les ai souvent consultées depuis et

je les sais par cœur. Il y a là des documents officiels, des livres de

famille, des lettres intimes, toute la vie d’une race illustre prise sur

le vif.

Le commandant jetait un ordre au cocher et l’équipage se remit en route.

Antoinette continua d’un ton d’indifférence comme si elle ne parlait que

pour parler.

--Cette famille d’Harmilly est-elle éteinte, ou compte-t-elle encore des

membres vivants?

--Je l’ignore, dit Jacques avec cet accent de mélancolie, qui avait déjà

si vivement ému Antoinette. Quand la Révolution éclata, le marquis et sa

femme étaient vivants. Ils émigrèrent et depuis, on n’a plus entendu

parler d’eux dans le pays. Je le regrette.

--Vous le regrettez! s’écria la jeune fille stupéfaite, sans comprendre.

Avez-vous donc intérêt à les voir revenir, s’ils sont vivants? Ne

vaudrait-il pas mieux pour vous qu’ils fussent morts ou qu’ils ne

revinssent jamais?

Elle était frémissante en posant cette question si propre à engager un

débat dangereux. Ce débat, cinq minutes avant, elle était résolue à le

fuir, à l’éviter, bien qu’elle n’eût fait le voyage que pour le

provoquer. Maintenant, elle y revenait, entraînée par une volonté

supérieure, plus forte que sa volonté. Mais au lieu de lui répondre

directement, le commandant reprit:

--Je vois qu’on vous a raconté comment le domaine d’Harmilly est entré

dans ma famille.

--Je sais par l’abbé Lescot que ce domaine enlevé à ses légitimes

propriétaires et mis en vente au profit de la nation a été racheté par

votre père, pour une somme minime, paraît-il, payée en assignats, autant

dire pour rien.

--C’est vrai, avoua Jacques Randal, redevenu pensif. Voyons,

Mademoiselle, demanda-t-il après un court silence, comme un homme qui se

livre et joue un va-tout, accordez-moi le droit de vous consulter pour

résoudre des scrupules dont je suis, depuis longtemps, torturé. Je vous

ai dit tout à l’heure qu’en vous voyant, j’ai espéré que vous

deviendriez mon amie. C’est donc comme à une amie que je m’adresse à

vous et que je vous prie de me répondre. Considérez-vous comme honnête,

comme loyale, l’opération que fit mon père en achetant ces biens dont

les légitimes propriétaires avaient été spoliés?

--Est-ce une réponse sincère que vous voulez, Monsieur?

--Je veux votre opinion, la vraie, celle qui s’inspire de votre

conscience, affirma Jacques.

--Le brave cœur! pensa Antoinette. Et tout haut:--Je considère que

l’acheteur, quel qu’il soit, s’est fait sciemment ou non, le complice

d’un vol. Les biens nationaux étaient des biens volés. Ceux qui en

devinrent acquéreurs furent des complices et leurs héritiers sont tenus

de restituer aux héritiers des propriétaires dépouillés. C’est du moins

ce que je pense, continua-t-elle, comme pour atténuer la rigueur de

l’arrêt qu’elle venait de rendre, oui, ce que je pense, d’où il ne

s’ensuit pas nécessairement que j’ai raison.

--Ah! n’essayez pas de vous reprendre, s’écria Jacques. Vous avez

raison, Mademoiselle, et ce que vous dites, voilà longtemps que je me le

dis. Si j’étais libre, je me serais déjà mis à la recherche des membres

survivants de la famille d’Harmilly et je leur aurais rendu leurs biens.

Malheureusement ma mère est seule maîtresse d’en disposer et malgré tous

mes efforts, je n’ai pu la convertir à ma manière de voir. Ce n’est pas

qu’elle redoute de diminuer mon patrimoine. Nous sommes assez riches

pour faire l’abandon de ces terres et du château. Mais la chère femme

refuse d’admettre que son mari a pu se tromper, et, moins encore,

commettre une mauvaise action. Elle écarte systématiquement, sans y

regarder, tout ce qui pourrait être interprété comme un désaveu de la

conduite de mon père. J’ai eu encore avec elle à ce sujet de pénibles

discussions... La situation telle qu’elle existe ne cessera donc qu’à sa

mort.

--Que feriez-vous si vous étiez le maître? questionna Antoinette.

--Ce que je ferais! Le domaine ne serait pour moi qu’un dépôt, un dépôt

sacré; et si quelqu’un du nom d’Harmilly venait le réclamer, je lui

dirais: Entrez; vous êtes chez vous. En agissant ainsi, déclara Jacques,

j’accomplirais mon devoir.

Il n’avait pas encore achevé, qu’Antoinette n’écoutant que

l’enthousiasme qu’excitait en elle ce trait de désintéressement, et

follement heureuse d’avoir si bien jugé Jacques Randal avant même qu’il

eût parlé, se précipita sur lui, s’empara de ses mains, les étreignit

avec force en lui jetant à pleine face, d’une voix que brisaient les

larmes, l’hommage de son admiration.

--Ah! c’est bien, c’est beau ce que vous avez décidé là.

Puis, un peu confuse de s’être ainsi livrée, elle voulut retirer ses

mains de celles de Jacques. Mais il les retenait et, cédant, lui aussi,

aux sentiments qui, depuis deux heures, s’accumulaient dans son cœur, il

les porta à ses lèvres en balbutiant des mots qu’elle entendait à peine

et qu’il couronna de cette simple phrase:

--Puisque vous m’approuvez, je suis content.

Ces effusions cessèrent. Où n’eussent-elles pas conduit ces deux âmes

naguère inconnues l’une à l’autre, si bien faites pour s’entendre et si

rapidement rapprochées dans un même battement? Un peu de calme rentra en

elles. Antoinette s’étant instinctivement éloignée de Jacques et rejetée

dans la voiture, il demeura respectueux et attendri, la regardant non

avec ses yeux qui ne pouvaient la voir dans la nuit, mais, avec son

esprit qui la lui montrait telle qu’elle était, vraiment séduite,

touchée aussi par la foudre dont il s’était senti frappé dans l’auberge

de Motteville en admirant sa beauté rayonnante.

Quant à elle, elle réfléchissait à ce qu’elle venait d’entendre. Déjà

liée à son compagnon par l’estime et la sympathie, premiers symptômes de

l’amour quand la jeunesse et la grâce ont contribué à les inspirer, elle

se débattait contre un remords qui s’était éveillé en elle. Elle se

demandait si le témoignage de confiance qu’elle avait reçu ne lui

commandait pas une confiance égale. Avait-elle le droit maintenant de

continuer à tromper Jacques Randal, de lui laisser croire encore qu’elle

était la nièce de l’abbé Lescot et de lui taire son nom? N’était-elle

pas tenue de lui confesser la vérité?

Ces questions qui se dressèrent dans sa conscience avec une vivacité qui

la désarma, sa loyauté les résolut presque instantanément. Sans même

réfléchir aux conséquences des paroles qui lui brûlaient les lèvres,

elle s’écria:

--Je me suis rendue coupable envers vous, Monsieur, d’une supercherie

qui était excusable lorsque, sur le conseil de l’abbé Lescot, je m’y

suis prêtée, mais qui serait coupable si j’y persévérais, alors que vous

m’avez si loyalement ouvert votre cœur. Je ne suis pas Mademoiselle

Lescot. On me nomme Antoinette d’Harmilly. Je suis la fille et

l’héritière du marquis et de la marquise d’Harmilly, morts tous deux en

émigration. Et sans laisser à Jacques Randal le temps d’exprimer sa

stupéfaction, elle complétait d’une haleine l’aveu qu’elle venait de lui

faire, en lui racontant comment et pourquoi elle avait décidé de se

rendre à Veulettes.--Je venais en ennemie, lui dit-elle en finissant son

rapide récit. Mais, par votre accueil, par votre loyauté, vous m’avez

contrainte à répudier ce rôle. C’est en ami que vous m’avez parlé, en

honnête homme, j’ai senti votre cœur marcher à la rencontre du mien et

j’ai dû reconnaître que vous ne méritiez ni le mépris ni la haine

auxquels j’avais obéi en quittant Paris pour me fixer auprès de vous et

que persister à recourir à la ruse serait indigne de vous, de moi. Je

vous croyais intéressé, cupide, résolu à garder le bien d’autrui. Mais

en me révélant vos intentions, vous m’avez fait rougir de l’opinion que,

avant d’être à même de vous juger, j’avais conçue de vous. Votre

conduite dictait la mienne. A votre franchise je devais répondre par une

franchise pareille. C’est fait. Ne me jugez pas trop sévèrement, et si

j’ai besoin d’être défendue, veuillez vous rappeler que je suis

orpheline, seule au monde, réduite à travailler pour vivre, et qu’il y a

quelques minutes encore, je pouvais me croire iniquement dépouillée de

mon patrimoine. Elle cessa de parler autant parce que l’émotion altérait

sa voix que parce qu’elle n’avait plus rien à dire. Les yeux levés sur

Jacques Randal, elle attendait sa réponse. Mais au lieu de répondre, il

éclatait en sanglots.--Vous pleurez! bégaya-t-elle éperdue en sentant

des larmes brûlantes couler de ce mâle visage sur ses doigts enfiévrés.

--Oui, je pleure, soupira Jacques; je pleure de joie, parce que vous

avez délivré ma conscience du fardeau qui pesait sur elle... Vous êtes

vraiment l’amie que j’appelais et votre confiance me donne de l’orgueil

et du bonheur.

--Elle est le prix de la vôtre, dit Antoinette.

Ils restèrent un moment pensifs et ce nouveau silence acheva de les

rapprocher, de les enchaîner l’un à l’autre, complétant ainsi l’intime

union de leurs deux raisons et de leurs deux cœurs.

--Mon devoir est tout tracé, reprit bientôt Jacques Randal. En arrivant

au château, je dirai à maman qui vous êtes et j’exigerai d’elle que

justice vous soit faite. Demain, Mademoiselle, vous serez réintégrée

dans tous vos biens et dans tous vos droits. Quant à nous, nous

quitterons le pays, nous irons planter ailleurs notre tente. Nous

n’avons gardé que trop longtemps ce qui est à vous.

Antoinette l’écoutait radieuse en constatant avec quelle spontanéité il

courait au-devant du sacrifice, sans regret, sans arrière-pensée,

fièrement, et combien par cette abnégation volontaire, il s’élevait

au-dessus des hommes qu’elle avait connus avant de le connaître.

Mais soudain, l’interrompant:

--Vous ne direz rien à votre mère ni ce soir, ni demain, ni jamais, à

moins que je ne vous y autorise. Et surtout, vous ne quitterez ce pays

ni maintenant, ni plus tard. Il y a un instant, quand je vous ai dit que

si je ne plaisais pas à votre mère, je m’éloignerais, vous avez

protesté. Vous m’avez fait promettre et je vous ai promis de rester.

J’exige de vous le même engagement. Et plus bas, elle ajouta:--Je ne

veux pas vous perdre.

Ces dernières paroles n’arrivèrent pas jusqu’à lui et il ne comprenait

pas encore.

--Vous m’ordonnez de rester. Ah! je ne vous résisterai pas. Il me sera

aussi doux de vous obéir, qu’il me serait cruel de me séparer de vous!

Mais, maintenant que je sais qui vous êtes, comment pourrai-je tolérer

que vous viviez au château dans un état subalterne et quand vous avez

droit au premier rang?...

--La situation est délicate. Mais n’est-il aucun moyen d’en sortir?

--Je cherche et je ne vois pas.

--Cependant, en cherchant encore...

La voix d’Antoinette s’enveloppait d’une douceur ineffable par laquelle

Jacques fut pénétré de toutes parts et qui soudain l’éclaira:

--Ah! mon Dieu, que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

--Écoutez-moi, poursuivit-elle, vous qui venez d’entrer dans ma vie, à

l’improviste et qu’il me semble avoir connu de tout temps, écoutez-moi

et que mes paroles ne vous surprennent pas. Elles partent d’un cœur

aussi sincère que le vôtre... Vous vous êtes en quelques heures révélé à

moi si noble et si grand que je me sens attirée vers vous comme par un

aimant invincible. Je crois bien que si vous vouliez m’aimer un peu,

moi, je vous aimerais de toute mon âme, et qu’à nous aimer ainsi nous

pourrions être heureux. Voulez-vous de la femme que Dieu vous envoie,

commandant Randal, une mère pour votre fille, une compagne dévouée pour

vous?... Elle vous apporterait en dot le domaine d’Harmilly.

Elle s’attendait à une explosion de gratitude. Mais son attente fut

trompée. Jacques parlant très bas, les dents serrées, trouvant à peine

les mots, tant il était troublé, demanda:

--C’est sérieux, ce que vous m’offrez là? Malgré mes trente-quatre ans,

ma carrière, mon culte pour l’Empereur, vous m’aimeriez un peu? Ah! de

grâce, ne raillez pas. Je serais trop malheureux après avoir entrevu le

ciel, de retomber sur la terre. Vous m’aimeriez...

--Ah! l’aveugle, s’écria Mademoiselle d’Harmilly en se jetant contre

lui, l’aveugle qui ne voit pas que je l’aime déjà...

Cette fois, un cri retentit, cri d’ivresse que Jacques avait poussé en

sentant le cœur d’Antoinette battre à l’unisson du sien.

--Moi aussi, je vous aime, répondit-il; je vous ai aimée en vous voyant.

Je n’aurais osé vous l’avouer de sitôt. J’étais si loin de m’attendre à

être ainsi compris et deviné... Mais, je me promettais bien, puisque je

vous tenais, de ne pas vous laisser échapper. Et j’ignorais alors qui

vous étiez, chère Antoinette... Ma femme, vous, si belle, si pure!...

C’est maman qui va être surprise...

--Nous ne lui dirons rien encore, observa vivement Mademoiselle

d’Harmilly; il faut que d’abord j’aie fait sa conquête.

--Elle ne vous coûtera pas plus de temps que la mienne... A ce moment,

la voiture entra dans une obscurité plus profonde. Jacques regarda par

la vitre.--Nous arrivons, dit-il.

Antoinette se pencha à son tour. A l’extrémité d’une large avenue

d’ormes qui grimpait le long d’un coteau, elle aperçut, à la clarté pâle

de la lune, le château d’Harmilly dont les tourelles pointues

découpaient sur le ciel leurs lignes massives. Aux croisées du

rez-de-chaussée, des lumières brillaient dans la nuit. Les battements de

son cœur se précipitèrent. Ces lumières la saluaient au seuil de la

demeure de ses ancêtres et la lui montraient comme le refuge du bonheur

conquis, bonheur que Dieu avait mis sur son chemin pour la dédommager

sans doute des longs malheurs de l’exil.

L'espionne · 第 14 / 26 题