Quinze jours plus tard, à la tombée de la nuit, sous une pluie de neige,
la diligence qui faisait, à cette époque, le service quotidien de Rouen
au Havre, s’arrêta à l’entrée de Motteville-en-Caux, un gros bourg à
mi-chemin entre ces deux villes, devant les bâtiments de la poste aux
chevaux, où il était d’usage qu’elle relayât. Tandis que le postillon,
qui avait dégringolé de son siège avec l’empressement d’un homme dont la
tâche va prendre fin, commençait à dételer, le conducteur, descendu
derrière lui, ouvrit la portière du «coupé», et, interpellant une
voyageuse qui s’y trouvait seule, il lui dit:
--Vous êtes arrivée, Mademoiselle.
--Nous sommes à Motteville? demanda-t-elle en écartant les couvertures
dont elle était enveloppée. Déjà!
--Voilà un déjà dont l’honneur revient aux chevaux, fit en riant le
conducteur. Le fait est qu’ils ont rudement marché, malgré ce chien de
temps. Nous arrivons en avance d’une demi-heure.
Tout en parlant, il aidait la voyageuse à mettre pied à terre. Puis, la
laissant sur la route, toute blanche et ouatée de neige, il alla
délivrer les voyageurs qui occupaient «l’intérieur» et la «rotonde». Ils
descendirent à leur tour, ahuris et grelottants. Le conducteur ajouta
très haut, de façon à être entendu de tous:
--On s’arrête ici, le temps de souper.
A côté de la poste aux chevaux, il y avait une auberge. L’obscurité de
la nuit ne permettait pas de voir de prime abord son enseigne: un lion
en zinc doré qui se balançait, au-dessus de l’entrée, accroché à une
potence en fer fixée dans la muraille. Mais, par les vitres des fenêtres
closes, resplendissantes de vives lueurs, on apercevait une cuisine dans
laquelle plusieurs personnes allaient et venaient autour d’une cheminée
vaste et haute, où des flammes dansaient sur des bûches énormes, à demi
consumées, dessinant les contours bardés de lard d’une demi-douzaine de
perdreaux embrochés qu’on voyait tourner avec une sage lenteur devant
les braises incandescentes qui les rôtissaient, et, à côté de cette
cuisine, une autre salle, éclairée par des quinquets suspendus au
plafond et dont un couvert, déjà dressé en vue des arrivants, occupait
le centre.
En attendant ses malles, la voyageuse allait suivre dans l’auberge ses
compagnons de voyage quand, d’un chemin de traverse faisant face au
relais, déboucha à l’improviste une lourde berline dont les lanternes
argentaient la route autour d’elle, et attelée de deux vigoureux chevaux
que conduisait un domestique en livrée. Au bruit de cet équipage, la
voyageuse s’était retournée. Debout, au seuil de l’auberge, à laquelle
on accédait par trois degrés, elle le regarda venir, curieusement, un
peu anxieuse, comme si cette apparition eût répondu à quelque inquiétude
dont elle avait négligé de faire part au conducteur. Et la berline
s’étant arrêtée à quelques pas d’elle, elle pensa:
--C’est moi qu’on vient chercher.
Comme pour lui donner raison, un homme de haute taille, enveloppé d’un
manteau s’élança de la voiture sur la route et, avisant le conducteur
qui retirait une malle de dessous la bâche de la diligence, il lui cria:
--Dites-moi, mon brave, Mademoiselle Antoinette Lescot, de Paris, se
trouve-t-elle parmi vos voyageurs?
--Elle est derrière vous, Monsieur.
Sur cette réponse tombée du ciel, le nouveau venu fit volte-face, et,
dans le cadre de la porte, lui apparut Mademoiselle d’Harmilly,
baptisée, pour la circonstance, du nom du vieux prêtre, son protecteur
et son conseiller, qui n’avait pas craint de recourir, en vue de ses
projets, à un mensonge d’ailleurs bien innocent, et d’annoncer comme sa
nièce à Madame Randal, l’institutrice qu’il lui envoyait.
--Me voilà, Monsieur, fit celle-ci.
Elle allait descendre les degrés de l’auberge pour venir au-devant de
lui. Mais, d’un geste, il l’en empêcha.
--Restez, restez là où vous êtes, Mademoiselle. Inutile de mettre vos
pieds dans la neige et de vous exposer davantage à ce froid de loup. Bon
pour moi, qui ai pataugé dans les boues glacées de la Russie. Ça me
connaît, la neige et le froid, mais vous!... Il l’avait rejointe, et,
ôtant son chapeau, il la salua:--Je suis le commandant Randal, Jacques
Randal, le papa de la fillette dont vous avez bien voulu entreprendre
l’éducation. Enchanté de vous souhaiter la bienvenue dans notre
Normandie. Peut-être la trouvez-vous peu avenante sous sa parure
d’hiver. Mais, patience, elle vous réserve des surprises. Elle est belle
au printemps, très belle, vous verrez, avec sa mer aux rives boisées...
La voix qui parlait ainsi était chaude, d’un timbre clair, pénétrant, et
prévint Antoinette en faveur du commandant. Elle se raidit contre cette
impression, qu’elle regrettait. Ce Randal, héritier légal du château
d’Harmilly, n’était-il pas pour elle un ennemi? Que venait-elle faire
auprès de lui, auprès de sa mère, si ce n’était ruser et tenter de leur
arracher le domaine qu’ils ne voulaient pas rendre? Comme elle eût
préféré n’avoir pas à se défendre contre la sympathie que, rien qu’en
entendant Jacques Randal, elle venait de ressentir!
--Espérons qu’il n’a de séduisant que la voix, et que son plumage ne
ressemble guère à son ramage, se dit-elle, impuissante à le dévisager,
enveloppé qu’il était pour la nuit. Puis, comme il fallait lui répondre,
elle le remercia:
--Je suis confuse, Monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir
à ma rencontre.
--Je tenais à être le premier à vous saluer, fit-il. Et puis, la route
est longue d’ici à Veulettes, trois bonnes heures, et, par ce temps, par
la nuit, je n’ai pas voulu vous laisser voyager seule. Mais, entrons
dans l’auberge. Vous vous y chaufferez un moment avant que nous ne
partions. Au fait, continua-t-il gaiement, je dispose de vous sans
m’informer si vous ne désirez pas souper ici. Le souper nous attend au
château. Mais pourrez-vous, jusque-là, rester sans manger? Décidez,
Mademoiselle.
Il n’y avait plus à nier, l’accueil était meilleur qu’elle ne le
supposait et qu’elle ne l’avait souhaité. L’instinctive défiance qui
l’animait depuis son départ de Paris était de plus en plus ébranlée.
--Je n’ai besoin de rien, Monsieur, répondit-elle. Je souperai en
arrivant à Veulettes.
--Entendu, répliqua-t-il. Seulement vous me permettrez de vous offrir
dès à présent un peu de vin chaud pour vous dégourdir.
Elle voulait refuser. Mais il ne lui en laissa pas le temps. Il la
précédait dans la cuisine, allait parler à la maîtresse de l’auberge et
ne revint qu’après avoir donné ses ordres. C’est alors seulement, et
comme il revenait de son côté, qu’Antoinette vit sa figure, une figure
aimable, fine, vivante, exprimant tout à la fois la bonté et l’énergie:
la bonté dans des yeux clairs, rieurs et doux; l’énergie dans la
structure des traits, qui eussent semblé durs sans ce regard tantôt
timide comme celui d’un enfant, tantôt empli de volonté souveraine et
fière comme celui d’un jeune dieu. On ne pouvait plus l’oublier, ce
regard lorsqu’il s’était reposé sur vous, et pas davantage ces cheveux
blonds qui coiffaient la tête de leurs boucles courtes et frisées; ni
cette moustache rousse, épaisse, couvrant la bouche et balafrant, de ses
extrémités tombantes, les joues légèrement rosées. Il était bien de race
gauloise, ce brillant soldat, dont un uniforme d’officier de chasseurs
en petite tenue dessinait les formes sveltes quoique vigoureuses.
Décidément le plumage ressemblait au ramage, et Antoinette dut le
confesser lorsque, assise à une table où on leur servit le vin chaud
qu’il avait commandé, elle l’eut en face d’elle et put librement le voir
et l’entendre.
Elle ne s’était pas attendue à le trouver tel, et une émotion singulière
s’empara d’elle lorsqu’en le comparant, par le caprice de sa pensée, à
de jeunes gentilshommes royalistes qu’elle avait connus à Londres, elle
dut conclure de la comparaison que, parmi eux, il n’en était guère qui
égalassent par la grâce du visage, la distinction des manières et
l’agrément de l’esprit, ce guerrier de Bonaparte, ce sabreur, ce soudard
qui avait parcouru les champs de bataille de l’Europe sans y rien
laisser de sa sensibilité. Et ce qu’elle éprouvait ainsi à l’improviste,
en le voyant si différent de l’idéal qu’avant de le connaître elle s’en
était fait, fut si troublant qu’elle eut presque le regret d’avoir cédé
aux conseils de l’abbé Lescot et tenté l’aventure qui la jetait à
l’improviste dans un coin perdu de Normandie avec, pour compagnon de
tous les instants, cet homme, tout charme et tout séduction, dont elle
sentait au même moment les yeux fixés sur elle avec la ténacité d’une
admiration impérieuse et subtile.
--Sapristi, Mademoiselle, dit-il tout à coup, M. l’abbé Lescot, votre
oncle, a négligé de prévenir maman que sa nièce était une très jolie
personne.
Le propos, tel qu’il fut prononcé, n’avait rien de malséant, et il ne
vint pas à la pensée d’Antoinette de s’en offenser. Mais elle
s’attendait si peu à cette remarque flatteuse qu’elle en resta saisie et
ne put que murmurer:
--Oh! Monsieur, Monsieur...
--De grâce, Mademoiselle, supplia Jacques Randal, ne prenez pas mes
paroles en mauvaise part. Constater une vérité qui crève les yeux n’est
point vous faire injure. J’ai voulu vous dire que peut-être, en vous
voyant, maman vous trouvera trop belle pour l’humble emploi que vous
venez remplir chez nous et trop belle aussi pour vivre sous le même toit
que son fils. Que voulez-vous! la pauvre chérie, malgré mes
trente-quatre ans révolus, me traite encore, quand je suis près d’elle,
comme au temps où j’étais petit. Elle se figurera qu’à demeurer en votre
compagnie je vais prendre feu. Et il est certain... Allait-il continuer?
Antoinette, dont une poussée de sang empourprait les joues, se le
demandait avec inquiétude lorsque Jacques, changeant de ton s’écria:--Je
crois, Dieu me pardonne, que je deviens fou. Veuillez m’excuser,
Mademoiselle, je vous trouve délicieuse. Mais c’est la première et la
dernière fois que je vous l’aurai dit. Maintenant, poursuivit-il, si
vous le voulez bien, nous partirons.
Il se levait pour sortir. Antoinette, rassurée, l’imita et le suivit. A
la porte de l’auberge stationnait sa voiture. Sur l’ordre du commandant,
elle vint se ranger au ras du petit escalier, et, en faisant une
enjambée, Antoinette put monter sans que ses pieds, réchauffés dans la
cuisine de l’auberge se fussent refroidis au contact de la neige, qui,
continuant à tomber à gros flocons, couvrait la route d’une couche
épaisse qu’on voyait en quelque sorte se durcir dès qu’elle avait touché
le sol. Le commandant s’élança à côté de la jeune fille, après avoir
veillé à ce que ses malles fussent solidement attachées à l’arrière de
la voiture et s’assit en se faisant très mince, afin de ne pas la gêner.
Il ferma ensuite la portière et on partit. Alors, prenant une
couverture, il l’étendit avec sollicitude sur les genoux d’Antoinette en
lui disant:
--Laissez-moi vous envelopper, Mademoiselle; je suis responsable de vous
ce soir, et je serais désolé si, par ma faute, vous preniez du mal... Il
s’appliquait à ce qu’elle fût couverte et s’assura que les stores
étaient levés, puis il reprit:--Espérons maintenant que nous arriverons
à bon port et sans encombre. Et puis, vous savez, si vous avez envie de
dormir, ne vous gênez pas, et n’allez pas vous croire obligée de veiller
à cause de moi.
--Mais je n’ai pas sommeil, Monsieur, objecta Antoinette, en souriant.
Elle s’amusait de cette espèce d’attention et de bonne grâce, et malgré
tout, elle en était touchée, pensant que cet homme, qu’on disait si
vaillant et si redoutable les armes à la main, devait être, dans
l’intimité, très facile à vivre, et, se rappelant à cette heure, sans
trop savoir pourquoi l’épisode d’Hercule aux pieds d’Omphale:
--Alors, si vous n’avez pas sommeil, nous pouvons causer, dit Jacques
Randal. Je regrette bien que l’obscurité vous empêche de distinguer les
sites devant lesquels nous allons passer. Ils sont très beaux.
La voiture, au sortir de Motteville, s’était engagée dans un chemin
creux, entre des murs de ferme, ces murs en terre, gazonnés et plantés,
à leur crête, de chênes et de hêtres, qui donnent aux paysages normands
une physionomie si particulière. Elle roulait sans bruit sur le tapis de
neige qui blanchissait, de tous côtés, les vastes espaces, les arbres,
les chaumes, les fossés, les talus. Puis elle déboucha dans une plaine
immense et nue, où la route circulait à travers les prairies ensevelies,
elles aussi, sous le linceul blanc qui, jusqu’aux limites du lointain
horizon, se détachait sur le fond obscur du paysage.
Au delà de cette plaine, on suivit, sur une assez longue distance, des
hêtraies qui s’étageaient au long des pentes, à droite et à gauche du
chemin. Avec leurs troncs droits, dépouillés jusqu’au faîte et qui
s’alignaient en des colonnades sans fin, ces hêtraies ressemblaient à
des nefs de temple que la nuit eût rendus redoutables et qu’on eût dit
destinés à la célébration de mystères sacrés.
Impressionnée par ce paysage, qu’elle devinait plus encore qu’elle ne le
voyait; intimidée par la présence de ce Jacques Randal, tout à l’heure
inconnu d’elle et qui si rapidement venait de prendre place dans sa vie,
Antoinette se taisait, et, à la faveur du silence, elle réfléchissait à
l’étrangeté de son aventure. Seule avec un ennemi, dans cette voiture,
par cette nuit d’hiver, au cœur d’un pays sauvage et désert! Qu’eût-il
fait, s’il eût appris soudain qui elle était?
--Si je lui criais mon nom, se disait-elle, s’il apprenait que je suis
Mademoiselle d’Harmilly et pourquoi je suis venue à Veulettes!...
Elle frissonna, saisie de terreur, en pensant qu’un homme comme lui, qui
avait tué tant de gens dans les combats, n’hésiterait peut-être pas à
l’assassiner pour se débarrasser d’elle et de ses réclamations. Mais,
presque aussitôt, elle se rassura. Le commandant lui parlait, et cette
bonté d’âme qui l’avait émue tout à l’heure se trahissait de nouveau
dans la simple question qu’il lui posait:
--Ne vous ennuyez-vous pas trop, Mademoiselle? Ce voyage n’est pas bien
gai.
--Je ne m’ennuie jamais, Monsieur, répondit Antoinette. J’ai dans
l’esprit assez de préoccupations, dans la mémoire assez de souvenirs
pour y puiser de quoi alimenter mes pensées.
--C’est comme moi, reprit Jacques Randal, mon cerveau est rarement
inoccupé, et quand je suis seul ou silencieux, je n’ai qu’à y regarder
pour partir en de longues courses vers le passé que je revis, ou vers
l’avenir, que je cherche à deviner.
--Il est moins sûr de chercher à deviner l’avenir que de revivre dans le
passé, objecta Antoinette. Le passé ne peut nous tromper, tandis que
l’avenir...
--Oui, mais souvent il est triste, le passé, observa gravement Jacques
Randal, et on ne peut guère l’évoquer sans que, du même coup,
s’éveillent les regrets, regrets pour les êtres aimés qu’on a perdus,
regrets pour les occasions d’être heureux dont on n’a pas su profiter,
regrets pour les fautes qu’on a commises ou qu’ont commises nos parents
et dont nous portons la responsabilité, même quand nous avons tout fait
pour les conjurer.
La phrase s’acheva dans un soupir, avec une expression de mélancolie
dont Antoinette n’aurait pas cru le commandant capable. A quelles
fautes, siennes ou d’autrui, avait-il fait allusion? Peut-être à celle
dont elle-même était la victime, à ce crime consommé par le vieux Randal
le jour où, à la faveur des lois révolutionnaires et au mépris de droits
éclatants, il s’était substitué au marquis d’Harmilly dans la possession
du domaine de Veulettes. Son fils regrettait-il le fait accompli? Est-ce
là ce qu’il avait voulu dire? Antoinette aurait beaucoup donné pour
savoir. Mais, comment l’interroger? Par quel procédé lui en arracher
plus long?
--Vous parliez d’êtres aimés et disparus, demanda-t-elle pour ne pas
laisser l’entretien s’égarer sur un autre sujet. Avez-vous donc connu
déjà les deuils cruels, les morts qui nous déchirent l’âme?
--Ne savez-vous point, par l’abbé Lescot, que je suis veuf d’une femme
que j’adorais, la mère de ma fille, et que mon père nous fut ravi l’an
dernier?
--Veuillez m’excuser, Monsieur, j’avais oublié.
--Mais, vous, Mademoiselle, avez-vous eu aussi la douleur de voir mourir
ceux que vous chérissiez?
--Je suis orpheline, répondit-elle simplement.
--Alors, je vous plains, car vous avez dû beaucoup souffrir.
--J’ai beaucoup souffert, poursuivit-elle en se laissant entraîner. Mais
du moins, je n’ai pas à déplorer ces fautes qui, commises par nous ou
par nos parents, nous laissent des regrets, disiez-vous, et qui nous
rendent parfois pénibles les retours vers le passé. Mon passé, celui de
ma famille, je peux y regarder sans crainte, affirma-t-elle fièrement.
Nous avons été souvent victimes; nous n’avons jamais victimé personne.
Ces mots à peine prononcés, ses yeux qui, peu à peu, s’étaient faits à
l’obscurité, surprirent un mouvement de tête de Jacques Randal. Il la
regardait comme pour l’interroger et la pousser à s’expliquer. Elle
préféra se taire. S’expliquer! Déjà, alors qu’elle connaissait encore si
peu le terrain sur lequel elle s’aventurait! Non, la prudence commandait
d’attendre. Elle ne répondit donc pas à la question muette qui lui était
adressée. Il y eut encore un court silence. Puis le commandant reprit:
--Etes-vous, comme votre oncle l’abbé Lescot, née dans le pays,
Mademoiselle?
--Je suis née à l’étranger. Mon père avait émigré. Mais, je suis bonne
Française, ajouta Antoinette.
--Alors, vous avez dû gémir sur les désastres de la patrie, sur les
défaites des armées impériales en Russie, sur tant de cruelles
infortunes et de malheurs qui ont accablé l’Empereur?
A ce moment, Antoinette ne se contint plus, et une réplique qui pouvait
la trahir s’échappa de ses lèvres:
--Son ambition les a provoqués, s’écria-t-elle.
--Ah! Mademoiselle est royaliste? fit ironiquement Randal.
--J’ai été élevée dans l’amour des Bourbons.
--Peut-être serait-il plus généreux de ne pas le proclamer devant un
homme qui ne sépare pas la cause de Napoléon de celle de la France et
qui les a défendues l’une et l’autre au prix de son sang et de
souffrances atroces dont il n’est pas encore remis.
Les paroles du commandant s’enveloppaient de tant de douceur triste
qu’Antoinette se sentit toute retournée. D’un élan dont elle n’était pas
maîtresse, elle tendit le bras; sa main toucha celle de son compagnon,
et elle murmura:
--Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous blesser.
--Vous ne me blessez pas, Mademoiselle, reprit Randal, qui tressaillit
au contact de la petite main tremblante tombée sur la sienne. Mais, si
vous m’en croyez, nous ne parlerons jamais politique. Nous parlerons de
ce qui nous unit et non de ce qui nous divise. Et puis, gardez-vous de
tenir devant maman le langage que vous m’avez tenu. Elle ne resterait
pas aussi calme que moi en vous entendant.
--Je veillerai sur ma vivacité, dit Antoinette, et j’éviterai tout ce
qui pourrait irriter Madame Randal.
--Je vous en serai reconnaissant, continua le commandant. Maman est une
excellente femme, généreuse, pieuse, charitable. Mais, elle a ses idées.
Ne les contrecarrez pas si vous voulez faire bon ménage avec elle. Il
faut passer quelque chose aux vieilles gens. Je serais désolé si vous ne
parveniez pas à vous entendre.
--Rassurez-vous, Monsieur, nous nous entendrons. J’ai, moi aussi, mes
idées. Mais je les garderai désormais et Madame votre mère n’aura qu’à
se louer de ma discrétion, de ma réserve. Il est d’ailleurs, bien
entendu, que si je n’avais pas le bonheur de lui plaire, je partirais.
Ce fut de la part de Jacques Randal un nouveau et subit tressaillement
que, cette fois, il ne chercha pas à dissimuler. Il saisit le bras
d’Antoinette.
--Vous partiriez! s’écria-t-il avec impétuosité; vous auriez la cruauté
de partir!
--Pourrais-je faire autrement si je ne plaisais pas!
--Mais, vous plairez, laissez-moi croire que vous plairez. Faites tous
vos efforts dans ce but. Il le faut et vous me rendrez si heureux,
maintenant que vous êtes venue, en ne vous éloignant plus.
Antoinette n’en revenait pas. En moins d’une heure, l’âme de cet homme
s’était révélée à elle; elle en avait fait le tour et tout ce qu’elle y
découvrait de sincérité, de loyauté, d’ardeur, le lui rendait
sympathique et séduisant. Elle l’avait conquis et n’en doutait plus.
Aussi, fut-ce avec une entière franchise qu’elle dit:
--Moi, je ne désire plus m’éloigner, Monsieur.
--Ma vie n’est pas très joyeuse ici, continua-t-il. Outre que nous y
sommes dans le deuil, à la suite de la mort de mon père, je m’impatiente
d’être condamné à l’oisiveté par les soins qu’exige encore ma santé, de
ne pouvoir partager les périls de mes compagnons d’armes et défendre ma
patrie menacée. Et puis, à mon âge, il est cruel de vivre dans un
complet isolement de cœur... La tendresse de ma mère ne m’en dédommage
pas toujours; elle est despotique, la chère femme... Quant à ma fille,
c’est une enfant affectueuse et charmante, mais c’est une enfant. Ce qui
me manque, c’est une sœur, une femme, ou, si vous voulez, une amie à qui
me confier et dont je pourrais solliciter les avis quand j’ai besoin
d’être guidé, conseillé, soutenu... Lorsque je vous ai vue tout à
l’heure, j’ai pensé que vous pourriez bien être cette amie-là... Et
c’est pour cela que je ne veux pas que vous partiez... Promettez de ne
pas partir? Voulez-vous me promettre?
Il s’était fait humble et câlin, et Antoinette, en dépit de ses
premières défiances, sentait s’accroître son émoi et son trouble, à
cette rencontre inopinée d’un ami, un ami qui lui serait précieux à elle
aussi, car sa vie et son cœur n’étaient pas moins vides que le cœur et
la vie de Jacques Randal.
--Je promets, déclara-t-elle. Je resterai tant que vous voudrez me
garder.
--Toujours, alors, fit-il.
--Je ne sais si je plairai à sa mère, pensait-elle... Quant à lui, il
est bien certain que je lui plais, que je lui plais beaucoup, trop
peut-être... Pauvre garçon, il a reçu le coup de foudre.
Elle s’absorba dans ses réflexions, toute transformée, sentant se
dissiper ses haines, heureuse de se savoir sous la protection de ce
vaillant et convaincue qu’il lui suffirait de s’adresser à son
désintéressement, à son équité pour obtenir justice quand elle jugerait
bon de faire valoir ses droits. Mais elle n’en éprouvait plus
l’impérieux désir. Elle s’abandonnait, sans le vouloir, sans le savoir,
à la séduction qui opérait sur elle; elle envisageait sans révolte la
possibilité d’aimer Jacques Randal et d’être aimée de lui.