I
Le 21 janvier 1813, vingtième anniversaire du supplice de Louis XVI,
l’abbé Lescot, curé d’une des plus importantes paroisses de Paris,
rentrait à son presbytère après avoir, ainsi qu’il le faisait tous les
ans à cette date, célébré la messe à l’intention du feu roi, quand son
domestique le prévint qu’une visiteuse l’attendait au salon. Il se hâta
d’expédier son frugal déjeuner et alla la recevoir.
En l’abordant, il fut favorablement impressionné par ce que la
physionomie de cette inconnue, son attitude, son regard, son costume
même, révélaient de grâce, de distinction et de goût. Jeune fille ou
jeune femme, elle avait vingt ans à peine. Une douillette à pèlerine, en
gros drap brun, la couvrait des pieds à la tête. Sous cet ample
vêtement, on la devinait svelte et fine. Un chapeau en feutre gris, dont
le bavolet cachait sa nuque, noyait dans l’ombre de ses larges bords un
visage aux traits réguliers, qu’encadraient les bandeaux noirs des
cheveux, descendant le long des joues, et cette ombre éteignait l’éclat
des yeux très foncés que semblaient assombrir en cet instant des
préoccupations douloureuses.
--Vous avez à me parler, mon enfant? demanda l’abbé Lescot.
--Oui, Monsieur le curé. Arrivée hier soir d’Angleterre, ma première
visite est pour vous.
--D’Angleterre, malgré le blocus!
--J’ai dû faire de grands détours pour entrer en France.
--Et c’est pour me voir que vous avez entrepris ce long voyage? Qui
êtes-vous?
--Ne reconnaissez-vous donc pas votre petite Antoinette, Monsieur le
curé?
A cette question, où passait un reproche affectueux, le vénérable
prêtre, transfiguré par une joyeuse surprise, s’élança, les bras
ouverts.
--Antoinette! Mademoiselle d’Harmilly! s’écria-t-il. Vous! vous!--Il
l’attirait à lui d’une étreinte enveloppante, et, paternellement, il
l’embrassait, ne s’arrêtant que pour la regarder, comme pour mieux se
convaincre que c’était bien elle.--O chère, chère petite, comment
aurais-je pu vous reconnaître, continua-t-il, alors que tant d’années se
sont écoulées depuis que je vous quittai, à Londres? Il y a douze ans de
cela! Vous en aviez huit.
--Je suis bien changée, n’est-ce pas? fit Antoinette en souriant
tristement.
--Vous étiez une enfant, tandis que vous voilà jeune fille, une belle
jeune fille. Vos parents doivent être fiers de vous.
--J’ai eu la douleur de les perdre, dit avec gravité Mademoiselle
d’Harmilly.
--Ils sont morts! A quelle époque? Comment?
--Dieu nous prit ma mère peu de temps après votre départ. Quant à mon
père, c’est l’an dernier qu’une courte maladie me l’enleva. Il
s’éteignit entre mes bras, et sa dernière pensée fut pour vous, son cher
pasteur, comme il disait, notre compagnon d’exil, l’ami des bons et des
mauvais jours.
--Que ne m’avez-vous écrit pour m’annoncer votre malheur, Antoinette?
--Je vous ai écrit, Monsieur le curé, sans espérer d’ailleurs que vous
me répondriez. Nous vous avions écrit tant d’autres fois en vain! Toutes
nos lettres sont restées sans réponse, depuis le jour où vous nous
apprîtes que vous étiez nommé curé à Paris.
--Je ne les ai pas reçues, déclara l’abbé Lescot. La police impériale
les aura confisquées. Dans l’avenir, ajouta-t-il, on ne voudra pas
croire que, sous le règne de Napoléon Ier, des gens qui se chérissaient
aient pu rester, pendant dix ans, privés de nouvelles les uns des
autres. Je n’ai donc rien su de vous, mon enfant, ni de vos parents. Et
ils ne sont plus! Dieu ait leur âme! Je les ai tendrement aimés. Votre
père, quoique plus jeune que moi, avait été mon compagnon de jeux et
d’études. Le même village, Veulettes-en-Caux, nous a vus naître, lui
dans le château des d’Harmilly, moi dans la maison modeste où vivait ma
famille. Nous ne nous séparâmes que lorsque j’entrai au séminaire de
Rouen. Mais, le temps des vacances nous réunissait, et notre amitié
allait toujours en grandissant. Plus tard, je revins à Veulettes comme
desservant, et alors nous ne nous quittions plus. Votre père avait
trente ans quand j’eus la joie de bénir son mariage. Bientôt après
commencèrent les jours sinistres. Vos chers parents quittèrent la France
en 1791. Je les suivis. A Londres où nous nous étions réfugiés, nos
existences demeurèrent associées. C’est là que vous vîntes au monde,
chère Antoinette.
Mademoiselle d’Harmilly écoutait pieusement l’évocation de ces lointains
souvenirs. Mais, en cet endroit du récit de l’abbé Lescot, elle
l’interrompit.
--Et c’est vous qui m’avez baptisée, dit-elle avec émotion; vous aussi
qui avez commencé à former mon âme. Je n’ai rien oublié de vos leçons,
Monsieur le curé, et je n’ai pas oublié non plus, quoique je fusse bien
petite, combien vive fut ma douleur quand vous nous avez quittés pour
rentrer en France.
--Oui, la séparation fut cruelle, reprit l’abbé. Mais la tourmente
passée, je n’avais pas les mêmes raisons que votre père pour rester à
l’étranger. Il avait embrassé la cause du roi, conspiré. Ses biens
étaient confisqués, vendus, sa tête mise à prix. Je n’avais pas à
redouter de tels périls. Bonaparte relevait les autels. Il faisait appel
au dévouement des prêtres français pour le rétablissement de la
religion. Je rentrai avec le dessein de retourner parmi mes paroissiens
de Veulettes. Mais Dieu en avait décidé autrement, et la volonté du
Premier Consul me fixa à Paris, où je suis resté depuis. Enfin, vous
voilà, mon enfant. Parlons de vous maintenant. Que venez-vous faire en
France?
Mademoiselle d’Harmilly attendait sans doute cette question, car, en
l’entendant, elle releva son front, qui s’était courbé sous le poids des
souvenirs, et, résolument, répondit:
--Quoique née dans l’exil, c’est du sang français qui coule dans mes
veines. La France est ma patrie. Je voulais la voir, la connaître; je
veux y vivre. Et puis, en y venant, j’ai obéi à mon père. Il m’a ordonné
d’y rentrer dès que j’aurais réalisé la petite fortune qu’il m’a
laissée, et de m’adresser à vous, Monsieur le curé, pour recouvrer les
biens de ma famille, ce château féodal de Veulettes, qu’elle possédait
avant la Révolution. Mon père en fut iniquement dépouillé pendant la
Terreur. Héritière du nom et des droits des d’Harmilly, je viens
réclamer leur domaine, devenu le mien.
La figure de l’abbé Lescot exprimait la stupéfaction.
--Le réclamer! s’écria-t-il. D’où sortez-vous, ma pauvre enfant?
Etes-vous à ce point ignorante des événements survenus en France depuis
vingt ans? Les biens des émigrés confisqués au nom des lois qu’édicta la
Convention ne leur appartiennent plus. Il en est qui sont restés la
propriété de l’État, d’autres, et le domaine d’Harmilly est de ceux-là,
qui ont été aliénés, vendus au plus offrant. Les lois en vertu
desquelles ces opérations ont été faites étaient abominables. Mais
l’Empereur les a ratifiées; dans un intérêt politique, il a régularisé
la spoliation.
--Connaissez-vous le propriétaire des biens de ma famille? demanda
Antoinette.
--Il est mort récemment. Il se nommait Julien Randal; il s’était enrichi
comme commissaire aux armées, et c’est en 1800 qu’il devint acquéreur du
château et des terres d’Harmilly. Sa veuve s’y est retirée pour la durée
de son deuil. J’ai eu occasion de la voir lors d’un voyage que je fis
naguère à Veulettes. Elle m’a courtoisement accueilli.
--Je la forcerai bien à me restituer ce qu’elle détient indûment,
murmura Antoinette, une menace dans les yeux.
--Elle est plus forte que vous, dit l’abbé Lescot avec douceur; elle a
la loi pour elle, sinon le droit, elle vous résistera. Elle vous
résistera, répéta-t-il, et vous n’obtiendrez rien. Elle se considère
comme légitime propriétaire de ce que son mari lui a légué; elle est de
bonne foi. Elle croyait en lui, en son honneur, en sa probité. Consentir
aujourd’hui à se dépouiller en votre faveur, ce serait reconnaître qu’il
commit une mauvaise action jadis en achetant vos biens; ce serait faire
injure à sa mémoire. N’espérez donc rien d’elle, mon enfant. D’ailleurs,
fût-elle disposée à cette restitution, il est probable que son fils n’y
consentirait pas.
--Elle a donc un fils?
--Un fils unique, le commandant Jacques Randal, un jeune et brillant
soldat que l’Empereur a distingué et qui, par conséquent, jouit d’un
grand crédit. Renoncez à engager cette lutte, Antoinette. Vous seriez
brisée. Peut-être serait-il plus sage de me laisser le soin de parler de
vous à Madame Randal, de l’intéresser à votre sort...
--Ah! cela, je vous le défends, mon respectable ami, fit Antoinette avec
véhémence. M’humilier devant ceux qui m’ont dépouillée, jamais!
J’attendrai.
--Vous attendrez quoi?
--La chute de votre Empereur et le retour du Roi.
--Vous y croyez?
--Et je ne suis pas la seule à y croire. Toute l’Europe y croit comme
moi. Il n’y a que vous autres Français pour en douter encore. Vous ne
voyez donc rien? Vous ne savez donc rien?
--Nous savons que les armées impériales ont subi, en Russie, de
lamentables revers, avoua l’abbé Lescot. Nous le savons parce qu’on n’a
pu nous le cacher. Nous avons lu la vérité sur les visages des
revenants, altérés par d’horribles souffrances, dans les vides de nos
régiments décimés par les cruelles rigueurs des hivers moscovites, dans
des centaines de lettres arrivées aux familles de nos soldats et au reçu
desquelles tant d’entre elles ont pris le deuil? Tout cela est affreux,
terrible. Mais, de là à conclure que l’Empire touche à sa fin...
--Il est condamné, Monsieur le curé, affirma Mademoiselle d’Harmilly. La
puissance usurpatrice de Bonaparte est frappée au cœur. Vous allez voir
le colosse tomber en poussière et les Bourbons réintégrés dans leurs
droits. Ce jour-là, Madame Randal et son fils seront bien obligés de
rendre gorge.
Elle parlait d’un accent prophétique, avec une énergie farouche qui
témoignait de l’ardeur de sa conviction et de la virilité de son
caractère, trempé dans les dures épreuves de l’exil. Mais, à l’éclat de
ses paroles, l’abbé Lescot opposait une figure paisible, où le doute se
manifestait plus visiblement encore que l’inquiétude qu’il ressentait en
entendant ces véhéments propos.
--Je crains que vous ne vous fassiez illusion sur les conséquences d’un
changement de régime, mon enfant, dit-il avec calme. Quoique les
desseins de Dieu nous soient cachés et que nous soyons impuissants à
pénétrer l’avenir, peut-être est-il vrai que nous touchions à des
événements redoutables et que nous voyions bientôt s’écrouler l’Empire
et le roi Louis XVIII revenir. Mais, sachez bien que ce prince, s’il
monte sur le trône de ses pères, ne pourra restaurer l’ancien régime et
pas davantage ne pas tenir compte des transformations extraordinaires
survenues en France depuis vingt ans. S’il veut conserver sa couronne,
s’il veut éviter d’ameuter les Français contre son pouvoir rétabli, il
sera tenu de reconnaître les faits accomplis, et il lui serait aussi
impossible d’obliger les acquéreurs de biens nationaux à les rendre aux
anciens propriétaires que de mettre ceux-ci en état de les conserver
après les avoir arrachés aux possesseurs actuels. Il n’est pas de
pouvoir au monde qui puisse, à cet égard, revenir sur ce qui a été fait.
Cette déclaration, à laquelle l’expérience de l’abbé Lescot donnait une
autorité que Mademoiselle d’Harmilly ne pouvait méconnaître, parut
ébranler son opinion. Elle s’attendrit soudain, comme si elle se fût
apitoyée sur elle-même, et elle soupira:
--Alors, je ne dois rien espérer, ni dans le présent ni dans l’avenir?
--Dans l’avenir, mon enfant, continua l’abbé, empressé à la rassurer,
vous devez espérer que si le Roi revient, il tiendra à honneur de tirer
de peine et de dédommager la fille d’un de ses serviteurs les plus
fidèles. Ce doit être pour vous plus qu’un espoir; c’est une certitude.
Il en est de même pour le présent, puisque je suis là. Je ne vous
manquerai pas.
--C’est que je suis fière, Monsieur le curé, objecta Antoinette. Il ne
me convient pas d’être à charge à personne, pas même à vous. J’entends
gagner mon pain.
--Mais que pouvez-vous faire, Antoinette?
--Je suis instruite; je parle plusieurs langues, je peux les enseigner.
--Institutrice, vous! Vous consentiriez!...
--J’ai le goût et l’habitude du travail.
L’abbé Lescot ne répondit pas sur-le-champ. Ce que venait de lui dire
Mademoiselle d’Harmilly précipitait le cours de ses pensées.
--Eh bien, écoutez-moi, reprit-il soudain. Surtout, ne vous hâtez pas de
protester contre ce que vous allez entendre. Avant de repousser l’offre
que je vais vous faire, demandez-vous si ce n’est pas le ciel qui me
l’inspire et si, en vous conduisant vers moi aujourd’hui, il n’a pas
voulu vous ouvrir une voie sûre vers le but que vous étiez décidée à
poursuivre en venant à Paris.
--Je ne vous comprends pas, Monsieur le curé, dit Antoinette.
--Vous allez me comprendre, répondit-il. Je viens de vous parler de
Madame Randal et de son fils. Ils vivent ensemble au château de
Veulettes, avec une enfant née du mariage du commandant.
--Il est donc marié? interrogea Antoinette.
--Marié et veuf depuis plusieurs années. Sa fille est élevée par Madame
Randal. Elles ont passé l’hiver seules à Veulettes. Le commandant était
en Russie; il y fut blessé; il en est revenu depuis peu, et comme sa
santé, compromise par cette terrible campagne et par sa blessure,
exigeait des soins, il a, dès son retour, demandé et obtenu un congé à
la faveur duquel il s’est rendu auprès de sa mère et de son enfant.
--Mais, en quoi cette histoire peut-elle m’intéresser? fit Antoinette
surprise et défiante.
Un sourire éclaira la douce figure du vieux prêtre. De sa main fine et
toute ridée, il toucha le bras d’Antoinette.
--Un peu de patience, dit-il, laissez-moi aller jusqu’au bout. Madame
Randal est en correspondance avec moi. Elle m’a écrit récemment et
demandé de chercher pour elle une personne honnête, modeste et instruite
à qui elle pourrait confier le soin d’élever sa petite-fille.
Il n’avait pas besoin d’en dire plus long. Antoinette devinait à
demi-mot où il voulait en venir.
--Je comprends, interrompit-elle. Vous avez pensé que je réunis les
conditions qu’exige Madame Randal, et que si je voulais me charger de
l’éducation de la jeune personne...
--Oui, j’ai pensé cela, confessa l’abbé Lescot.
--Je refuse, répliqua sèchement Mademoiselle d’Harmilly. Je veux bien
entrer dans le château de mes parents, mais en maîtresse, et non en
mercenaire.
--Alors, vous n’y entrerez jamais, mon enfant. Vous n’avez aucun moyen
de faire valoir vos droits, tandis que si vous consentiez à user de
ruse, à vous associer, sous un nom d’emprunt, à la vie de Madame Randal
et de son fils, sans doute arriveriez-vous à vous faire aimer avant
qu’on sût qui vous êtes. Quand vous auriez, par votre dévouement,
conquis l’affection des châtelains de Veulettes, vous leur révéleriez
votre nom, vos désirs, et peut-être alors les disposeriez-vous à payer,
d’une restitution qui vous est due, ce dévouement dont vous leur auriez
fourni maintes preuves. C’est une partie à jouer, ajouta l’abbé en
finissant. Il est impossible d’en prévoir l’issue. Mais vous pouvez la
gagner, sans qu’il en coûte rien à votre dignité, à votre orgueil.
Croyez-moi, chère Antoinette, ne renoncez pas à tenter l’aventure. Comme
je vous le disais, je suis convaincu que c’est le ciel qui m’a inspiré.
Maintenant Mademoiselle d’Harmilly commençait à ne plus douter de la
possibilité de trouver le succès dans l’entreprise que lui conseillait
l’abbé Lescot. Cette entreprise, d’ailleurs, ne répondait-elle pas à de
secrets et anciens désirs? Que de fois, en son exil, elle avait songé
aux lieux sacrés où ses ancêtres vécurent, où son père était né! Que de
fois elle rêva d’y entrer un jour, de les parcourir, d’y chercher les
traces du passé! Si souvent elle en avait entendu la description qu’il
lui semblait qu’en y entrant, loin d’éprouver une surprise, elle
ressentirait les émotions pénétrantes du retour dans une maison
familière et aimée. En y pensant, elle ne se disait pas qu’elle voulait
les voir, mais qu’elle voulait les revoir, comme si elle les eût déjà
vus. Par conséquent, en lui ouvrant les portes, son vénérable ami allait
transformer en une réalité les illusions dont elle s’était si souvent
bercée, et elle ne protestait plus contre ses conseils.
--Que votre volonté s’accomplisse donc! murmura-t-elle.
--Dites celle de Dieu, Antoinette.
--Je me livre à lui, à vous. Ordonnez, Monsieur le curé, j’obéirai.
Le sort en était jeté. On n’échappe pas à sa destinée. Tête baissée,
elle se précipitait au-devant de la sienne.