Bien qu’au dehors les lueurs naissantes du jour commençassent à blanchir
le ciel embrumé, chez la princesse d’Holstein, où les volets des
fenêtres hermétiquement clos les empêchaient de pénétrer, la fête ne
semblait pas près de finir. La Chevalier ne chantait plus, ne déclamait
plus. Mais, les invités de la princesse répandus dans les salons ne
songeaient pas à se retirer, retenus encore en cette maison hospitalière
par la douceur de s’y trouver réunis et comme par le désir d’épuiser,
avant d’en sortir, les jouissances dont les y avait abreuvés la noble
femme à qui les moins fortunés d’entre eux devaient de revivre pour
quelques heures les jours heureux d’un passé qu’ils regrettaient
toujours et toujours de plus en plus.
En se prolongeant, leur réunion avait créé des familiarités. Dans les
groupes qui s’étaient formés çà et là, il y avait moins de solennité,
moins de gêne qu’au début de la fête. On se connaissait mieux, on était
plus confiant; des sympathies s’étaient révélées, des attirances
s’exerçaient dont ici les manifestations de pure amitié faisaient seules
tous les frais, tandis que là, elles revêtaient la physionomie de
l’éternelle poursuite de l’homme après la femme, mettaient aux lèvres
des paroles brûlantes et dans les yeux les mensonges de l’amour qui
naît, se déclare ou se dérobe.
En quittant la place où elle s’était mise pour applaudir la Chevalier,
la comtesse de Bonneuil, prévenue de la sortie de sa nièce et ravie de
n’avoir pas à s’occuper d’elle, avait été d’abord déçue de ne pas revoir
Maligny; déçue, mais non inquiète. Elle était trop convaincue de son
pouvoir sur lui pour supposer qu’il tenterait de s’y soustraire. En
eût-elle eu le soupçon que le souvenir de leur savoureux entretien
aurait suffi pour la rassurer. N’avaient-ils pas décidé de le reprendre
dans la journée? N’est-ce pas sur une prière de lui, sur la réponse
encourageante qu’elle avait faite qu’ils s’étaient séparés? Comment
l’idée fût-elle venue à Mme de Bonneuil que, presque assuré de vaincre
une résistance de plus en plus affaiblie, Maligny avait renoncé à
poursuivre un si brillant combat, à réaliser les espérances qu’il en
avait emportées--tels des drapeaux enlevés à l’ennemi et précurseurs de
sa défaite?
--Non, il n’a pas voulu déserter, se disait la comtesse; il croit me
tenir; mais c’est moi qui le tiens et solidement; et je vais le revoir
tout à l’heure, plus docile, plus épris, tout à ma merci.
Animée de cette conviction, elle alla s’asseoir auprès de la Chevalier,
qu’avaient accaparée, à sa descente de son estrade, quelques
gentilshommes entreprenants. Groupés autour d’elle, ils se disputaient
ses sourires. Elle les leur prodiguait avec insouciance, comme un trésor
qu’on sait inépuisable. La présence de Mme de Bonneuil modifia leur
attitude et leur langage. Avec une femme de théâtre, ils s’étaient
abandonnés à toutes les fantaisies de l’esprit, à toutes les libertés de
parole. Une femme de leur monde ou crue telle, devait leur commander
plus de réserve, et la conversation, quand la comtesse y eut pris part,
changea de ton, devint plus grave, cessa bientôt de les intéresser. Peu
à peu, le vide se fit autour des deux Françaises.
--On peut enfin causer librement, dit alors Mme de Bonneuil. Savez-vous,
ma belle amie, que si j’ai eu cette nuit la joie de vous applaudir, je
vous ai à peine vue?
--C’est vrai, chère comtesse, et je m’en plains comme vous. Mais je ne
m’appartenais pas.
--Oui, votre triomphe a été écrasant, et l’enthousiasme de vos
admirateurs m’a fermé l’accès de votre char!
--S’ils pouvaient savoir à quel point leurs hommages m’ont lassée! fit
la Chevalier en étouffant un bâillement. Je tombe de fatigue, ma chère.
--C’est compréhensible! Une telle nuit succédant à une journée de
voyage!...
--Aussi vais-je profiter de ce qu’on ne nous observe pas pour m’éclipser
et gagner mon lit. Mais nous nous reverrons cet après-midi, ce soir, car
vous êtes à Hambourg jusqu’à demain, n’est-ce pas?
--Peut-être pour plus longtemps.
--Vraiment? Et moi qui vous croyais si pressée d’aller retrouver
Rostopchine!
--N’empêche que mon départ sera probablement retardé.
Les belles dents de la Chevalier brillèrent dans un rire bon enfant et
railleur à la fois...
--Le duc de Maligny, n’est-ce pas? demanda-t-elle. Allons, avouez
comtesse; vous savez bien que je n’ai jamais trahi une amie. D’ailleurs,
il est charmant.
--Oh! charmant. Si vous y tenez, je vous le laisse.
La Chevalier se levait.
--Je vous ai fait ma profession de foi, reprit-elle. Quand on a un amant
comme Koutaïkof, on ne le trompe pas, à moins que...
Elle acheva à l’oreille de son amie une confidence dont celle-ci répéta
sur un ton d’admiration le dernier mot.
--L’empereur! Alors, c’était vrai ce qu’on a raconté?
--Oui, ma chère, confessa la Chevalier en se rengorgeant.
A ce moment, des exclamations indignées interrompirent l’entretien.
--Mais c’est abominable, c’est une trahison!
--On prévient, au moins!
--Fi! l’horreur!
Et les bouches qui proféraient ces cris ne riaient plus. Elles
témoignaient de la subite colère que venait d’y substituer au rire la
sottise d’un domestique qui, sans avertir, avait ouvert une croisée et
livré passage à une poussée du jour. La lumière, en entrant, éclairait
brutalement les visages blêmis sous le fard, les rides des uns, les
traits altérés des autres, les chevelures dépoudrées, la friperie des
toilettes; il accusait l’outrage des ans, l’artifice des attraits de
convention et des fausses jeunesses; il dissipait les illusions des
admirateurs qui avaient cru voir des perfections naturelles là où elles
n’étaient que miracle d’art et parure d’emprunt.
Ce fut alors un sauve-qui-peut général qu’en l’absence de la princesse
rentrée dans ses appartements, ses dames d’honneur essayaient en vain de
contenir. Les femmes, les moins jeunes surtout, se précipitaient vers
les antichambres, réclamaient leur manteau, leur capeline, leurs
socques, s’emmitouflaient en hâte, prenaient d’assaut les fiacres et les
chaises à porteurs stationnant dans la rue ou se résignaient à partir à
pied.
Avec la confiance superbe d’une beauté qui ne craint pas le grand jour,
Mme de Bonneuil avait attendu pour sortir que la cohue se fût dissipée.
A la porte, elle trouva une chaise, envoyée de l’hôtel, en exécution de
ses ordres. Elle y monta sans regarder aux porteurs et fut stupéfaite,
au moment où ils arrivaient au terme de leur course, de reconnaître en
l’un d’eux, sous la perruque postiche et les vêtements qui le
métamorphosaient, son complice Rivarennes.
Elle le reconnut en le voyant lui ouvrir la portière et lui tendre la
main pour l’aider à descendre.
--Vous! fit-elle avec humeur. Mais pourquoi ce déguisement? Ne vous
avais-je pas promis?...
--Ah! ma belle, interrompit-il, n’est pas patient qui veut. Je n’ai pas
fermé l’œil de la nuit, tant j’avais hâte de connaître le résultat de
notre entreprise. Tout à l’heure, n’y tenant plus, j’ai quitté mon lit;
je suis venu rôder aux abords du palais et, dans la hâte que j’éprouvais
d’être informé, j’ai eu l’idée de prendre la place d’un de vos porteurs.
Mme de Bonneuil haussait les épaules, et dédaigneuse:
--Quelle folie! gronda-t-elle. Allez dormir, Rivarennes. Moi, je vais en
faire autant, et c’est probablement ce que fait déjà mon amoureux. Oui,
mon amoureux, c’est à dessein que je le dis, et cela doit vous rassurer.
Il l’est assez pour ne partir que lorsque je le renverrai. Et sur ce,
bonsoir, ou plutôt bonjour.
Elle passa fièrement, tandis qu’il saluait très bas.
Une demi-heure plus tard, elle dormait. Mais avant de se glisser dans
ses draps, elle avait donné l’ordre à sa femme de chambre de ne pas
entrer chez elle et de n’y pas laisser entrer Mlle Marguerite avant
midi.
--Personne avant midi, avait-elle répété, sous aucun prétexte.
Quant à monsieur le duc, s’il se présentait pour faire sa cour, on lui
répondrait que madame la comtesse aurait l’honneur de le recevoir à deux
heures.
Jusqu’à midi, elle reposa avec la tranquillité d’une conscience pure; et
sans doute, elle eut des rêves enchanteurs, car lorsque sa camériste
vint la tirer de son sommeil, ses traits respiraient une confiance
joyeuse.
--Et ma nièce? interrogea-t-elle. Prévenez-la qu’elle peut venir
m’embrasser.
--C’est que madame... c’est que...
--Eh bien, quoi? Qu’y a-t-il? Daignerez-vous vous expliquer, pécore?
--Mademoiselle n’est pas rentrée.
--Comment, elle n’est pas rentrée! Devenez-vous folle?
--C’est comme je le dis à madame la comtesse. Le lit de mademoiselle n’a
pas été défait, et sur sa table, j’ai trouvé cette lettre.
Bouleversée et brûlant d’impatience, Mme de Bonneuil arracha la lettre
des mains qui la lui présentaient, l’ouvrit, déjà tremblante de fureur
et, en ayant dévoré d’un regard le contenu, la brandit en criant:
--Ah! la coquine, la coquine! Qui l’eût crue capable d’un tour pareil?
Et les yeux aveuglés par des pleurs de rage, elle relut le papier
révélateur.
«Je prie ma tante de ne pas s’inquiéter de moi. Je rentre en France sous
la protection d’amis sûrs et dévoués. Je vais y demander asile à la
famille de mon père. Je serai toujours reconnaissante à ma tante de ses
bontés. Mais je ne pouvais me résigner à la vie qu’elle mène et qui me
devenait d’autant plus odieuse qu’en grandissant j’en sentais mieux la
honte. Une telle vie n’était pas celle qui convient à la fille du comte
de Morsang. Je dois encore supplier ma tante de ne pas chercher à me
reprendre. Si, contre mon espoir, la protection de ma famille paternelle
me manquait, je saurais me rendre introuvable.--MARGUERITE DE MORSANG.»
D’abord incrédule, la comtesse, après s’être pénétrée de ce billet
jusqu’à le savoir par cœur, ne pouvait plus douter de l’événement qu’il
lui révélait. Elle le garda un moment entre ses doigts, accablée et
pensive. Puis, se parlant à elle-même, elle reprit à mi-voix:
--Cette petite sotte n’a pu machiner toute seule cette fuite. Elle fait
allusion à des amis sûrs et dévoués. Qui sont-ils? Elle ne connaissait
personne à Hambourg, et à moins qu’à mon insu, elle n’ait rencontré
quelqu’un...
Un nom subitement évoqué en son esprit suspendit ses réflexions.
Angoissée par un doute, elle se tourna vers la femme de chambre.
--Courez vous informer de monsieur le duc de Maligny, ordonna-t-elle.
S’il est chez lui, priez-le de venir me parler sur-le-champ. Allez,
allez vite!
En moins de cinq minutes, la messagère fut de retour. A sa mine
déconfite, sa maîtresse pressentit ce qu’elle allait apprendre.
--Eh bien, monsieur le duc? L’avez-vous vu?
--J’ai le regret d’annoncer à madame la comtesse que monsieur le duc a
quitté Hambourg ce matin.
--C’est bien cela! s’écria Mme de Bonneuil. Elle s’est fait enlever. Oh!
l’hypocrite, la menteuse, la sainte-nitouche! Et lui, lui, le misérable!
Comme ils m’ont jouée!
Elle s’était jetée hors de son lit, froissant la lettre dans ses mains
crispées, enfilant une robe de chambre, renversant des chaises, faisant
voler en éclats un flambeau, une tasse, un miroir, tout ce qui se
trouvait à sa portée. Les cheveux sur les épaules, elle arpentait la
pièce, jurait, criait, pleurait, s’abandonnait sans contrainte à ses
instincts de plébéienne; sous la jolie femme qu’elle se flattait d’être,
renaissait la fille des rues, une mégère capable de toutes les
violences. La camériste avait battu en retraite, jugeant prudent d’aller
attendre de l’autre côté de la porte qu’on la rappelât.
L’excès même de ces manifestations furibondes devait en hâter le terme.
Mme de Bonneuil finit par s’apaiser. Mais son irritation, quoique
maîtrisée, n’en restait pas moins vive et, loin de diminuer,
s’augmentait au spectacle des conséquences désastreuses qu’allait
entraîner la fuite de Marguerite et de Maligny: l’échec désormais
certain des plans de la police consulaire, le mécontentement de
Rivarennes, la perte d’un gain assuré. C’était bel et bien une
irréparable catastrophe.
Et ce qui la rendait plus cruelle à l’orgueil de la comtesse, c’était
moins encore l’ingratitude de Marguerite, la trahison de Maligny, la
comédie qu’il avait jouée, la honte de s’être laissé si sottement
tromper par ses adulations, que la certitude d’avoir été sacrifiée,
elle, l’invincible dompteuse de cœurs, la charmeuse, l’ensorceleuse qui
ne comptait plus ses victoires, à une petite mijaurée, une enfant
encore, que personne n’eût pu soupçonner, tant elle semblait
insignifiante, de vouloir se faire sa rivale. Que Maligny lui eût
préféré sa nièce, n’eût pas craint de lui infliger cette humiliation,
voilà surtout ce qui offensait Mme de Bonneuil, ce à quoi elle ne
pouvait se résigner, ce qu’elle ne lui pardonnerait jamais.
Il fallait cependant prendre un parti, avertir Rivarennes, le mettre à
même de conjurer les suites de l’événement. Les conjurer! Comment? En
était-il encore temps? Partis depuis plusieurs heures, les fugitifs
avaient trop d’avance pour qu’on pût se flatter d’arriver à Bade avant
eux. Maligny ne saurait plus être empêché d’accomplir sa mission, et les
conspirateurs, avertis par lui, de se disperser. Alors, à quoi bon
s’exposer à la colère de Rivarennes, à ses railleries? Mieux valait
partir sans plus tarder, sans le revoir, après lui avoir écrit pour le
prévenir de ce qui s’était passé. C’est à cette décision que la comtesse
s’arrêta.
La nécessité de donner ses ordres en vue de son départ, d’écrire à
Rivarennes et à la Chevalier la détourna durant quelques instants des
causes qui motivaient sa résolution. Mais lorsqu’un peu plus tard, elle
se trouva seule en voiture, sur la route de Russie, l’énergie qui
l’avait soutenue durant ses préparatifs se dissipa, ne lui laissant
d’autres armes contre son accablement que sa fureur ranimée et l’espoir
de se venger.
Cependant ce n’est pas sur Marguerite qu’elle rêvait d’assouvir sa
vengeance. Marguerite, après tout, n’avait rien fait qui ne fût de bonne
guerre; elle n’était coupable que d’avoir ajouté foi aux promesses d’un
roué et de s’être abandonnée à ses séductions. Le plus grand coupable,
c’était lui; c’est lui que la comtesse entendait poursuivre de ses
ressentiments, lui qu’elle voulait châtier. Oh! se venger, se venger! Sa
pensée, maintenant attachée à ce but, lui suggérait successivement
divers moyens d’atteindre l’ingrat.
Elle rêva tour à tour de le dénoncer à la police de Paris comme un
royaliste mêlé à des complots contre le Premier Consul, de le déshonorer
en l’accusant d’avoir abusé de l’innocence d’une jeune fille encore
mineure; d’aller, en traversant Mitau, exposer ses griefs au prétendant
dont elle lui aliénerait ainsi l’estime et la faveur. Mais elle
pressentait qu’attaqué par elle, il se défendrait, révélerait au besoin
les dessous de sa vie que Marguerite lui aurait livrés, et elle reculait
devant l’emploi de ces armes qui seraient peut-être plus meurtrières
pour elle que pour lui.
Cependant, en traversant la capitale de la Courlande, et sans se laisser
rebuter par l’échec d’une tentative antérieure, elle se hasarda à
demander audience au prince que les agents de la République désignaient
sous le nom de roi de Mitau. Elle voulait, avait-elle écrit, réclamer de
sa bonté un acte de justice. Elle s’offrait en même temps à donner au
prince proscrit des renseignements précis sur l’état des esprits dans
son royaume. Mais l’audience lui fut refusée. Elle en fut prévenue par
un billet sec et laconique, signé d’un des secrétaires du roi. Sa
Majesté s’était fait une loi de ne recevoir que les personnes connues de
lui ou présentées par l’une d’elles. Si Mme la comtesse de Bonneuil
avait des révélations à faire, elle pouvait les consigner dans un
mémoire qui serait lu avec intérêt et être assurée de l’entière
discrétion de Sa Majesté.
Quoiqu’elle eût dû s’attendre à ce refus, elle y vit un outrage dont
elle fut aussi irritée que mortifiée. Dès ce moment, dans les projets de
vengeance qu’elle nourrissait contre Maligny, elle confondit le
serviteur et le maître. Elle voulait se venger des deux à la fois. Quand
l’idée lui en vint, elle allait se remettre en route. Au moment où sa
chaise de poste franchissait les barrières de Mitau, elle mit sa tête à
la portière et, menaçant de son poing fermé le perfide qui avait su se
dérober à ses intrigues, elle murmura comme s’il eût pu l’entendre:
--Nous nous retrouverons, monsieur le duc; vous apprendrez à vos dépens
ce que vaut la haine d’une femme; et si je ne parviens pas à vous
atteindre directement, je vous frapperai dans la personne de votre roi.
Je le ferai chasser de son asile, il errera sur les chemins comme un
vagabond; je le réduirai à la mendicité, et la Chevalier m’y aidera.
Si ce serment avait pu parvenir aux oreilles des fugitifs, peut-être se
fussent-ils effrayés de la violence qui l’accentuait. Mais ils étaient
trop loin pour en recueillir même un écho. Entre eux et leur désormais
intraitable ennemie, la distance s’allongeait d’heure en heure, sans que
les incidents et les fatigues du voyage eussent troublé le plaisir
qu’ils goûtaient à s’en aller ensemble, cœur à cœur, dans une union
confiante, vers la patrie qui se rouvrait pour eux.
On cheminait du matin au soir. Les journées, dont les haltes aux relais
défrayaient seules l’apparente monotonie, s’écoulaient trop vite à leur
gré. Le soir venu, on s’arrêtait dans quelque auberge pour y coucher, et
trop longues leur semblaient les nuits qui les obligeaient à se séparer.
C’était toujours avec une joie nouvelle qu’au matin, ils se
retrouvaient, Maligny incessamment attentif à ce que ses compagnes ne
manquassent de rien; celles-ci touchées de ses soins, la vieille
marquise le traitant comme elle eût traité son fils, prodiguant de même
à Marguerite sa maternelle tendresse, et Marguerite se dépensant en
multiples témoignages de reconnaissance envers ses libérateurs.
Ils n’ignoraient plus rien d’elle. Peu à peu, elle leur avait raconté sa
vie, ses malheurs, ses humiliations chez sa tante de Bonneuil, les
révoltes de son honnêteté native, provoquées par tant d’intrigues, de
lâchetés, de défaillances morales dont elle avait été témoin. Elle leur
confiait aussi ses espérances d’avenir, ses résolutions futures,
subordonnées encore à l’accueil qu’elle recevrait de sa famille de
France.
Ses aveux, ses confidences, les preuves qu’elle donnait de sa raison, de
sa droiture de cœur excitaient leur sollicitude pour la pauvre petite
abandonnée, la leur faisaient prendre en affection. Ses infortunes
passées, sa joie présente, son esprit, sa candeur, sa grâce juvénile,
tout ce qui faisait d’elle une créature d’élite contribuait à la leur
rendre plus chère.
Elle ne leur disait pas tout cependant. Ces âmes de jeunes filles savent
se faire impénétrables. Quand elles y ont enfoui un secret, nulle force
au monde ne saurait l’en arracher contre leur volonté. Marguerite avait
le sien. Mais Maligny, quelque grande que devînt son admiration pour
elle ne le devinait pas, ne le soupçonnait pas. Ce n’est que plus tard
qu’il devait apprendre à lire dans ces yeux charmants que si souvent, en
cours de route, il surprenait fixés sur lui et qui s’abaissaient
aussitôt qu’il y regardait, comme s’ils eussent voulu se dérober à sa
curiosité respectueuse et quasi fraternelle.
Après un arrêt de quelques heures à Francfort, les voyageurs, dans la
soirée du 4 janvier, arrivaient à Bade. Après avoir installé ses
compagnes à l’hôtel, Maligny disparut. Elles ne le revirent que le
lendemain. Il était rayonnant.
--J’ai heureusement accompli ce que commandaient le service et l’intérêt
de mon maître, leur dit-il. S’adressant à Marguerite, il ajouta:
--C’est à vous, petite amie, que j’ai dû de pouvoir l’accomplir et de
conjurer d’irréparables malheurs. S’ils fussent survenus, c’eût été par
ma faute et je serais aujourd’hui à jamais déshonoré. Vous m’avez sauvé
l’honneur, je ne l’oublierai pas.
--Et moi aussi, je me souviendrai toujours, répondit Marguerite.
Ils entrèrent en France le lendemain.
X
Au printemps de 1802, Mlle de Morsang, recueillie par sa famille
paternelle, habitait Paris dans la maison de la vicomtesse de Morsang,
veuve de l’unique frère du feu comte. Touchée par ses malheurs, cette
tante, une tout autre femme que la tante de Bonneuil, avait eu à cœur de
réparer une grande injustice commise par son mari, en faisant oublier à
sa nièce un passé douloureux.
Restée en possession de ses biens et n’ayant pas d’enfants, elle avait
ouvert sa maison à l’orpheline qui, sous la protection de la marquise de
Prégilbert et du duc de Maligny, était venue un jour frapper à sa porte
en faisant appel à sa pitié comme à ce que lui commandait le devoir
familial. Séduite par sa grâce, son intelligence, son heureux caractère
et la droiture de son cœur, elle s’était promptement attachée à elle et
se proposait de l’adopter.
Marguerite avait maintenant dix-huit ans.
L’attrait de sa jeunesse se doublait des dons exceptionnels qu’elle
tenait de la nature. Dans la société mondaine en train de se reformer à
la faveur de l’ordre de choses nouveau créé par le gouvernement
consulaire et où sa tante de Morsang commençait à la produire, elle
brillait de tout l’éclat du nom universellement honoré et d’une beauté à
laquelle ses qualités morales donnaient un plus grand prix.
Ce qui faisait tache dans sa vie, ces années vécues à côté de Mme de
Bonneuil, ce passé qu’elle ne pouvait se rappeler sans être humiliée
s’était perdu dans la confusion des événements. On l’ignorait, ou tout
au moins n’en parlait-on jamais. Elle-même n’y songeait que comme à un
mauvais rêve. Si, parfois encore, sa mémoire en attestait la réalité,
c’était un motif pour elle de remercier le ciel qui l’avait
miraculeusement tirée de ces ténèbres maintenant dissipées et rendue à
une atmosphère de sincère tendresse et de rigide honnêteté.
Son existence était douce et s’annonçait heureuse. En rentrant en
France, elle avait eu la bonne fortune de retrouver les biens de son
père, jadis séquestrés comme biens d’émigrés, encore disponibles. Deux
fois mis en vente sans trouver d’acquéreur, le château de Morsang était
resté propriété de l’État. Par l’entremise de Talleyrand, cousin du duc
de Maligny, auprès de qui celui-ci s’était plu à appuyer ses démarches,
elle venait d’en obtenir la restitution.
En lui faisant retour, alors qu’elle était assurée de posséder dans
l’avenir la fortune de Mme de Morsang, la possession de ce vaste domaine
achevait de la ranger dans cette catégorie de riches héritières où les
émigrés, en rentrant en France appauvris ou même ruinés, ne possédant
plus que leur nom, cherchaient une compagne qui redorerait leur blason.
On le savait, on le répétait et, comme en outre ceux qui la
connaissaient la déclaraient aussi accomplie moralement que richement
dotée, les demandes en mariage se multipliaient autour d’elle. Mais,
jusqu’à ce jour, elle les avait écartées.
Ce n’était pas que les prétendants à sa main fussent indignes d’elle ou
incapables de lui plaire; c’était par système et parti pris. Elle
objectait sa jeunesse, un besoin impérieux de jouir le plus longtemps
possible de sa liberté, sa volonté de n’épouser que l’homme de son choix
et de se donner un long délai pour le choisir.
Pour justifier son attitude et ses refus, elle trouvait en Mme de
Morsang une complice toujours prête à la seconder. Cette tante si
différente de l’autre et dont chaque jour Marguerite appréciait
davantage les mérites et goûtait mieux l’affection ingénieuse, n’était
pas pressée de se séparer de sa nièce, joie et charme de son foyer
traversé par la mort, où si longtemps elle avait désespéré de voir
refleurir le bonheur. Elle appréhendait même le moment où l’oiseau
délicieux dont le ramage l’enchantait prendrait son vol, et bien que
Marguerite ne cessât de lui répéter que, même mariée, l’affection
qu’elle lui avait vouée ne perdrait rien de son ardeur, Mme de Morsang
s’attachait à éloigner ce moment.
La nièce et la tante étaient donc d’accord pour écarter les prétendants.
Mais tandis que celle-ci s’inspirait d’une préoccupation égoïste que lui
dissimulait à elle-même la certitude que jamais Marguerite ne pourrait
être plus heureuse qu’elle n’était auprès d’elle, sa nièce obéissait à
une préoccupation d’une autre nature. Elle ne se mariait pas parce
qu’elle aimait le duc de Maligny et n’eût voulu épouser que lui.
N’osant espérer qu’il la devinerait et que, la devinât-il, il serait
assez sensible à ce sentiment pour oublier en quelles conditions et dans
quel milieu il l’avait connue, à quel sort douloureux il l’avait
arrachée, elle gardait pour elle seule le secret de cet amour, fait
d’admiration, d’enthousiasme, de reconnaissance envers l’homme qu’elle
appelait son libérateur, qu’elle avait distingué en le voyant pour la
première fois et dont les incidents de leur voyage de Hambourg à Paris,
avaient ineffaçablement gravé l’image dans son cœur.
Dès leur arrivée en France, elle avait reçu de lui d’inoubliables
témoignages d’intérêt et d’amitié. C’est à lui qu’elle devait d’avoir
trouvé une mère dans Mme de Morsang; d’accord avec la marquise de
Prégilbert, il avait chaleureusement plaidé sa cause auprès de la
famille hautaine et dédaigneuse si longtemps insensible à son malheur,
et avait obtenu qu’elle lui rouvrît les bras. Avec le même zèle et le
même succès, il avait plaidé cette cause auprès du gouvernement
consulaire, et c’est encore à lui qu’elle devait la restitution de ses
biens, alors qu’il ne parvenait pas à se faire rendre les siens, déjà
vendus quand il avait été rayé de la liste des émigrés.
Ainsi, la fin des malheurs de Marguerite était l’œuvre du duc de
Maligny, et indépendamment des qualités qui le rendaient digne d’être
aimé d’une femme comme elle, c’en eût été assez pour qu’elle s’attachât
à lui avec toute la violence d’une âme passionnée, largement ouverte à
la reconnaissance. Mais elle l’aimait encore pour une autre cause. Elle
l’aimait parce que la Révolution, qui lui avait tout ravi, ses parents,
sa fortune, les chances d’avenir qu’en d’autres temps lui eût assurées
sa haute origine le laissait pauvre, à l’égal de ces centaines de nobles
qui ne recueillaient, à leur retour dans la patrie, que les débris de
leur ancienne opulence.
Sans doute, il continuait à porter haut la tête, à faire belle mine à
l’avenir, si sombre qu’il fût. Quand il venait chez Mme de Morsang pour
voir Marguerite, ce qui lui arrivait fréquemment, c’était toujours avec
la même joyeuse humeur sans que rien décelât les pénibles préoccupations
que son destin devait lui suggérer. Mais Marguerite les devinait; elle
était sûre que pour se cacher sous un sourire, pour se dissimuler sous
un langage où ne perçait qu’une incessante sollicitude dont elle se
sentait l’objet, elles n’étaient pas moins vives, moins angoissantes et
que si, pour ne la point attrister, Maligny les avait en entrant
laissées à la porte, elles l’y attendaient pour le ressaisir lorsque, sa
visite faite, il franchirait le seuil.
Alors, si elle ne se fût contenue, elle lui eût dit:
--Ne vous inquiétez pas de l’avenir, puisque je suis riche et que je
vous aime!
Mais ces paroles ne montaient pas à sa bouche; elles restaient dans son
cœur où les clouait la crainte du refus que dicteraient à ce gentilhomme
élevé dans des traditions d’honneur les tristes souvenirs de Mme de
Bonneuil, la longue cohabitation de sa nièce avec elle, les scandaleuses
aventures auxquelles cette enfant avait été mêlée. Que le plus souvent
elle ne les eût pas soupçonnées ou que, les découvrant, elle s’en fût
indignée au point de s’enfuir pour n’en plus être témoin, c’était certes
à son honneur, une preuve de son honnêteté, un argument décisif pour sa
défense personnelle, mais insuffisant pour imposer silence aux clameurs
que pousserait le monde en apprenant que le duc de Maligny, n’ignorant
rien de ce passé, épousait la nièce d’une aventurière toujours vivante
et trop jeune encore pour qu’on pût espérer qu’elle était disposée à se
repentir, à se faire oublier.
Les appréhensions qui dominaient Marguerite et lui commandaient le
silence de ses sentiments s’exerçaient de même sur Maligny. Charmé dès
le premier jour par tout ce qu’offrait d’attrayant la jeune fille qui
l’avait sauvé d’un péril certain, il ne croyait pas que les services
dont, à tout instant, elle lui rendait grâces l’eussent libéré envers
elle. Un besoin de gratitude non encore épuisé demeurait toujours en
lui, le poussait sans cesse de son côté et lui rendait agréables au plus
haut degré les instants qu’il lui consacrait.
S’étant fait une habitude de la voir, la fréquence de leurs relations,
en contribuant à lui révéler des mérites d’abord à peine entrevus, avait
fini par le convaincre qu’en l’épousant il assurerait son propre
bonheur. La fortune à laquelle il était tenu de prétendre s’il se
mariait, il la trouvait là, et telle qu’il la pouvait souhaiter. Avec la
fortune, Mlle de Morsang lui apporterait sa rare beauté, une âme
vaillante, un cœur fidèle. Qu’eût-il pu souhaiter de plus, alors qu’il
se sentait aimé et que lui-même, attiré par cette tendresse malhabile à
ne pas se trahir, en subissait les effets et commençait à la partager?
Maligny s’était gardé d’ouvrir son cœur à Marguerite. Il redoutait de
l’affliger en ne couronnant pas ses aveux d’une demande en mariage. Mais
envers la marquise de Prégilbert, maintenant fixée à Paris, à laquelle
il allait souvent porter ses hommages, il n’observait pas la même
réserve. Il lui parlait comme à une amie de Mlle de Morsang et comme à
la sienne. Il lui faisait ses confidences, la consultait, discutait avec
elle le pour et le contre, les raisons qui l’empêchaient d’obéir à son
cœur, raisons graves, tirées de l’indignité de la comtesse de Bonneuil.
Elle ne faisait plus doute pour lui, cette indignité, depuis qu’à ce
qu’en avait révélé Marguerite étaient venus s’ajouter des renseignements
plus précis, propres à éclairer le passé de cette femme, son humble
naissance à Bourges, dans le taudis où vivaient ses parents, sa
réputation dès avant la Terreur, ses liaisons avec des hommes
notoirement tarés, sa conduite scandaleuse à Madrid et partout où elle
avait vécu, sous un nom qui n’était pas le sien, ses rapports avec la
police et toute son existence enfin, qui n’était plus un mystère
maintenant, après avoir trompé tant de gens et fait tant de dupes.
Sans doute, depuis deux ans, on n’en entendait plus parler; on ne savait
ce qu’elle était devenue; la parenté de Mlle de Morsang avec elle,
généralement ignorée, tomberait promptement dans l’oubli, si ce n’était
déjà fait. Mais pouvait-on compter que cette intrigante avait dit son
dernier mot, qu’elle ne reparaîtrait pas et que quelque chose de sa
honte ne rejaillirait pas sur sa famille, sur sa nièce?
--Quel dommage que la tante soit une traînée, disait tristement Mme de
Prégilbert, quand la nièce est un ange!
--Oui, quel dommage! reprenait Maligny. Voir le bonheur et ne pouvoir y
atteindre parce qu’il a plu à une drôlesse d’éclabousser de la boue qui
la souille cette belle innocence!
--Je plains de tout mon cœur cette pauvre Marguerite. Mais vos scrupules
sont de trop bon aloi pour être désapprouvés.
--Si encore elle était allée _ad patres_, cette tante maudite! Elle ne
serait plus à craindre ni pour Mlle de Morsang ni pour personne. Mais
elle ne paraît pas près de mourir. Et alors, comment songer à un mariage
qui peut exposer à de tels dangers?
Il n’était guère de jour où Mme de Prégilbert n’entendît l’expression de
ces regrets et où elle ne fût contrainte de confesser à Maligny qu’elle
pensait comme lui.
Les semaines et les mois s’écoulaient ainsi sans apporter à cette
situation un dénouement. Elle semblait sans issue, et ce qui la rendait
plus douloureuse c’est que les circonstances se combinaient de plus en
plus pour obliger Maligny à conjurer la misère qui le talonnait. Nul
espoir de rentrer en possession de ses biens, ses dernières ressources
en train de s’épuiser, impossibilité de solliciter des secours de son
roi brutalement chassé de Russie au commencement de l’année précédente
et réduit à vivre d’expédients à Varsovie, où la pitié dédaigneuse du
roi de Prusse ne tolérait qu’impatiemment sa présence: telles étaient
les difficultés qui pressaient le jeune gentilhomme de prendre un parti
définitif, c’est-à-dire de consentir à faire un mariage riche.
Les occasions ne manquaient pas. Toutes les grandes héritières de Paris
lui avaient été offertes tour à tour, les mains pleines, et disposées à
payer généreusement la joie de devenir duchesse. Mais un mariage qui ne
serait qu’une affaire, où son cœur n’aurait aucune part équivaudrait à
un supplice, lui serait d’autant plus intolérable qu’il aimait et se
savait aimé. Et cependant, comment s’y soustraire, alors que, d’une
part, il ne pouvait épouser Marguerite et que, d’autre part, son
attachement à son roi lui défendait de se rendre aux conseils de
Talleyrand qui lui offrait avec insistance de lui ouvrir, en de
brillantes conditions, la carrière de la diplomatie ou celle des armes?
Il en était là, n’ayant encore rien décidé, ne sachant que résoudre,
lorsqu’un jour où il se promenait mélancoliquement dans le jardin des
Tuileries, il se trouva, à l’improviste, au détour d’une allée, en
présence d’un grand seigneur moscovite, le comte de Markof, ambassadeur
de Russie, arrivé récemment à Paris en remplacement du comte de
Kalitschef, dont le Premier Consul, fatigué de ses allures
malveillantes, avait demandé le rappel.
Markof et Maligny s’étaient connus à Mitau. Également heureux de se
retrouver, ils s’arrêtèrent. Les premières congratulations échangées,
ils se mirent à marcher côte à côte, en parlant des derniers événements
accomplis en Russie, de la paix conclue entre le gouvernement consulaire
et le gouvernement impérial, de l’expulsion de Louis XVIII, suivie de si
près par le meurtre de Paul Ier.
A propos de la mesure, rigoureuse autant qu’inattendue, prise par le
tsar contre le roi proscrit, auquel en d’autres temps il s’était fait
honneur d’offrir un asile, Maligny exprima son étonnement. Cette mesure,
rien ne la faisait prévoir et rien non plus ne la justifiait.
--Ce fut déplorable, en effet, avoua Markof. Mais que voulez-vous, quand
les femmes s’en mêlent...
--Les femmes! interrompit Maligny. C’est donc une femme?
--Qui fut cause de tout? Oui, mon cher. Une femme, une certaine comtesse
de Bonneuil, dont votre maître avait encouru la haine.
Stupéfait par cette révélation, Maligny ne put taire sa surprise.
--La comtesse de Bonneuil! La connaissez-vous, monsieur l’ambassadeur?
--Je l’ai rencontrée chez Rostopchine et chez Panin. Ils en tenaient
pour elle, l’un et l’autre, se la disputaient, et je vous prie de croire
qu’elle ne se fit pas faute d’exploiter leur rivalité.
--Je le savais, mais cela ne prouve pas qu’elle ait participé à
l’expulsion du roi.
--Rien de plus vrai pourtant. Pour quelle cause voulut-elle se venger de
Sa Majesté? Je l’ignore. Ce qui est positif, c’est qu’elle s’est vengée
du roi en le faisant chasser, en plein mois de janvier, mon cher, par un
froid de vingt degrés, sous la neige et, avec lui, cette pauvre duchesse
d’Angoulême.
--Mais comment? demanda Maligny, de plus en plus surpris. A quels moyens
a-t-elle recouru?
--Figurez-vous, poursuivit le diplomate russe, qu’à l’époque où elle
habitait Madrid--car elle y a résidé, et là comme ailleurs a laissé la
réputation d’une... comment dirai-je?... d’une pas grand’chose--elle
trouva moyen de dérober à l’un de ses amants, le duc d’Havré,
représentant en Espagne de votre roi...
--D’Havré a été son amant?
--Vous ne le saviez pas! Je regretterais de vous l’avoir dit si ce
n’était le secret de la comédie. Donc, elle lui déroba une lettre qu’il
avait reçue de Mitau et où la cour russe, l’empereur, les grands-ducs,
les ministres étaient méchamment caricaturés. Se proposait-elle déjà de
s’en servir? Ne s’en empara-t-elle que pour se donner à tout hasard une
arme contre votre maître? C’est difficile à préciser. Ce qui est vrai,
c’est qu’ayant à se venger de lui, ce fut là l’instrument de sa
vengeance. Elle montra la lettre à Rostopchine. Celui-ci, pour faire sa
cour à l’empereur, la mit sous ses yeux. L’empereur était très excité
déjà contre Louis XVIII; il le soupçonnait de s’entendre avec les
Anglais pour contrecarrer ses vues politiques et il venait de lui
renvoyer son ambassadeur.
--Le comte de Camaran, oui, je me souviens, fit Maligny.
--C’était d’ailleurs le moment, continua Markof, où Paul Ier, comme s’il
eût prévu qu’on voulait sa mort, voyait des ennemis partout; il tournait
à la folie. En apprenant quelle opinion on avait de lui à Mitau, il se
livra à tous les transports de sa colère et votre roi fut chassé.
J’avais donc raison de vous dire que la Bonneuil a été l’artisan de son
malheur. On m’a raconté qu’une comédienne, la Chevalier, et une Mme de
Gourbillon, jadis lectrice de la reine de France, y avaient aussi
contribué. Mais je n’en ai pas la preuve.
--Et la Bonneuil, comme vous dites, qu’est-elle devenue? demanda
Maligny, écrasé par son étonnement.
--Elle ne fera plus de mal à personne, répondit l’ambassadeur.
Maligny se sentit pâlir, et tout tremblant d’émotion s’écria:
--Elle est morte? Vous êtes sûr?
--Tout ce qu’il y a de plus sûr; morte aux eaux de Pyrmont, dans la
principauté de Waldeck, en Allemagne, où, sous prétexte de faire une
cure, elle intriguait encore auprès de votre reine qui s’y trouvait.
C’était d’ailleurs une rude femme, cette soi-disant Bonneuil, en réalité
Adèle Riflon. Croiriez-vous qu’elle était parvenue à capter les bonnes
grâces du prince régnant de Waldeck? Enfin elle a rendu son âme au
diable. J’en ai reçu la nouvelle de notre agent dans la principauté.
Markof aurait pu continuer sans crainte d’être interrompu; Maligny ne
l’entendait plus, tout à l’immense joie que lui apportait la nouvelle
qu’il venait d’apprendre. Morte, cette maudite femme qu’il considérait
avec raison comme l’unique obstacle qui le séparait du bonheur;
délivrée, la chère Marguerite si tendrement aimée, et qu’il s’était vu
contraint de fuir, puisqu’il était empêché de lui donner son nom; devant
lui, la route libre désormais et tout un heureux avenir ouvert! Il ne
pouvait plus se contenir et lorsqu’il prit congé de l’ambassadeur,
celui-ci, tant il le sentait agité, dut se demander si le duc de Maligny
était devenu fou.
Il était fou, oui, mais de bonheur.
Ce jour-là, lorsqu’il se présenta chez Mme de Morsang, c’est elle qu’il
demanda d’abord. Il voulait causer avec elle avant de voir Marguerite.
Leur entretien dura longtemps. Lorsqu’il prit fin, Mme de Morsang fit
appeler sa nièce.
--Monsieur de Maligny veut vous parler, mon enfant, dit-elle.
--Mademoiselle, supplia Maligny si mes trente ans et ma pauvreté ne vous
font pas peur, voulez-vous être ma femme? C’est depuis longtemps mon
plus cher désir. Vous saurez plus tard pour quel motif je n’ai pu vous
supplier plus tôt de l’exaucer.
Marguerite chancelait, éperdue, et de ses mains tremblantes voilait son
visage.
--Que répondez-vous, ma chérie? lui demanda sa tante.
Ses mains découvrirent ses traits, révélateurs des émotions de son âme.
--Mais... ce motif dont vous parlez? bégaya-t-elle.
--Il n’existe plus, déclara Maligny.
Elle comprit et murmura:
--Malheureuse femme! Que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné!
Nous prierons pour elle, n’est-ce pas, mon ami?
Elle regardait son fiancé, et dans ce regard, où éclatait son amour, il
lut qu’elle se promettait tout entière et se donnait pour la vie.