III

A seize ans, Marguerite connaissait les pires duretés du sort. Aucune ne

lui avait été épargnée. Sa mère était morte en lui donnant le jour.

Élevée par sa nourrice et sous les yeux de son père, le comte de

Morsang, dans un vieux château du Périgord, elle ne se rappelait rien de

sa première enfance, si ce n’est qu’elle avait alors vécu dans une

atmosphère de tendresse dont elle ne devait jamais oublier la douceur.

Mais combien brèves ces premières félicités! Elle atteignait à peine

l’âge où elle aurait pu en apprécier le bienfait, lorsqu’un soir, son

père, au retour d’un voyage à Paris, avait annoncé qu’il fallait partir,

s’expatrier, fuir les excès révolutionnaires, aller à l’étranger

rejoindre les princes frères et cousins du roi, combattre sous leurs

ordres afin de délivrer cet infortuné souverain, prisonnier de ses

sujets rebelles.

Dans cette émigration soudaine, et bien qu’il n’y eût autour d’elle que

visages attristés et effrayés, Margot avait vu d’abord une partie de

plaisir. Pour une enfant, une course au loin, un déplacement, c’est

toujours une fête. Mais, à peine en route, les souffrances s’étaient

multipliées. Malgré sa jeunesse, elle en avait conservé un souvenir

affreux.

Au hasard des chemins, parmi des flots de fugitifs, à travers les

pénibles incidents d’une longue route, on était enfin arrivé à Augsbourg

en Souabe. Une modeste chambre d’auberge était devenue la demeure de la

petite châtelaine. C’est là que son père l’avait laissée aux soins de sa

nourrice, fixée auprès d’elle par son dévouement et sa sollicitude. Il

était allé à Worms, se réunir aux gentilshommes enrégimentés par le

prince de Condé, dans le but de rétablir le roi sur son trône.

Quatre années durant, elle était restée séparée de lui. C’est à peine

si, de temps en temps, il venait, en toute hâte, l’embrasser. Il passait

quelques heures auprès d’elle, repartait ensuite; de nouveau, des mois

s’écoulaient sans qu’elle le revît. Sa nourrice, quelques vieilles dames

ses compatriotes réfugiées à Augsbourg, à qui son père l’avait

recommandée, la fille de l’une d’elles qui avait fondé dans cette ville

une école française et qui s’était chargée de son instruction, ses

compagnes de classe formaient alors toute sa société. Ainsi, aux jours

heureux de sa première enfance avaient succédé des heures assombries par

toutes les tristesses et toutes les misères de l’exil.

Misères et tristesses glissaient cependant sur elle sans y laisser une

empreinte profonde. La monotone existence des émigrés, à laquelle elle

était associée, s’éclairait souvent de leurs espérances. Ils ne

croyaient pas à la durée de leurs maux. Ils se croyaient toujours au

moment de rentrer dans leur patrie. Ils suivaient anxieusement, mais

avec une invincible foi dans le succès, les événements qui se

déroulaient en France et sur la frontière, les combats engagés tour à

tour sur le Rhin, en Suisse, en Italie; ils en attendaient le triomphe

final de leur cause, la défaite définitive de la Révolution, la

prochaine restauration de leur roi. Les projets qu’ils fondaient sur des

victoires considérées par eux comme certaines entretenaient leur

courage, leur confiance dans un avenir réparateur.

Mêlée à leur vie, Marguerite partageait leurs illusions. Elle était à

l’âge où les infortunes les plus prolongées ont moins de prise sur l’âme

que les rares joies qui les traversent. A chaque nouveau malheur, elle

pensait comme eux que ce serait le dernier; comme eux aussi, elle s’en

consolait en se rattachant à de nouveaux espoirs, trop dépourvue

d’expérience pour prévoir qu’ils pussent être trompés. Ils allaient

l’être cependant et dans les circonstances les plus cruelles.

Au printemps de 1796--elle avait alors douze ans--sa nourrice, son

unique amie, lui fut enlevée par une mort aussi soudaine qu’imprévue.

Une courte maladie terrassa en moins de huit jours cette vaillante et

dévouée créature. Elle n’eut que le temps, au moment où elle se sentait

irrémédiablement frappée, d’écrire au comte de Morsang et, en attendant

son arrivée, de confier l’enfant à la maîtresse chargée de son

instruction.

Le père accourut, mais si visiblement désigné pour une fin prochaine

qu’en le voyant descendre de voiture, Marguerite fut épouvantée. L’appel

de la nourrice était allé le chercher dans le duché de Bade où résidait

alors l’armée de Condé et l’avait trouvé couché sur un lit d’ambulance,

à la suite d’une blessure reçue dans une escarmouche entre républicains

et émigrés.

Bien que son état exigeât des soins, en apprenant que sa fille allait

être seule à Augsbourg, il avait voulu partir. Pansé tant bien que mal

et sourd aux conseils des chirurgiens, il s’était mis en route sans

calculer les conséquences des fatigues auxquelles il allait s’exposer.

Cet acte de dévouement paternel devait lui coûter la vie. En arrivant à

Augsbourg, il était épuisé; il dut s’aliter et Marguerite assista de

nouveau à toutes les horreurs de l’agonie d’un être chéri.

Celle de sa nourrice avait duré une semaine; celle de son père dura

trois mois, rendue plus affreuse par le désespoir que causait à ce

malheureux l’imminence de sa mort, alors que sa fille aurait eu tant

besoin qu’il vécût. Il la voyait orpheline, livrée à l’abandon, aux

hasards de l’exil, aux périls d’une existence sans guide et sans appui;

cette image le torturait.

Il fut plusieurs jours sans lui faire part de ses horribles craintes,

soit qu’il hésitât à lui confesser ce qu’il fallait qu’elle sût quand il

ne serait plus là pour la soutenir et la diriger, soit que, malgré tout,

il espérait guérir. Il dut, cependant, se décider à parler.

Il le fit un jour où l’infirmière qui lui donnait des soins s’était

éloignée. Seul avec sa fille, il laissa les confidences suprêmes

déborder de son cœur.

--Il m’en coûte, ma chérie, d’aggraver tes angoisses et d’accroître ta

filiale affliction, lui dit-il. Mais il est des choses que tu dois

connaître et dont je serais coupable de retarder l’aveu. Cet aveu, je

comptais ne te le faire que plus tard, beaucoup plus tard, quand tu

aurais acquis toute la maturité de ta raison. Les circonstances exigent

qu’il soit immédiat, parce que, pour que tu comprennes les conseils

qu’au moment de te laisser seule au monde, je suis tenu de te donner, il

faut qu’il les précède. Ces conseils nécessaires, tu t’engageras à les

suivre?

--Je les suivrai, mon père, déclara Marguerite. J’espère, quoi que vous

en disiez, que vous vivrez. Mais, s’il en est autrement, vos avis seront

pour moi des ordres; je m’y conformerai avec autant de docilité que si

vous étiez vivant.

Dévorant ses larmes, elle avait prononcé ces paroles d’une voix ferme,

où se révélait, dans un accent d’énergique conviction, l’inébranlable

volonté de tenir sa promesse. Son père en fut réconforté, comme s’il eût

deviné que, dans sa fille, traitée jusqu’à ce jour comme une enfant,

surgissait soudain la femme, une femme de devoir précocement mûrie par

le malheur et qui ne tromperait pas l’espoir qu’il fondait sur elle.

--Écoute-moi donc, reprit-il. Ta mère était de condition très humble;

mais sa beauté, son esprit, la noblesse de son âme la rendaient digne du

rang social auquel je l’élevai en l’épousant. J’étais libre, riche; je

n’avais plus ni père ni mère, mais seulement des parents collatéraux.

Quoique je ne dépendisse d’eux à aucun degré et que, pour me marier,

leur consentement ne me fût pas nécessaire, ils virent dans mon mariage

une mésalliance qui les outrageait; ils ne me le pardonnèrent pas. La

mort de ta mère survenue au moment de ta naissance n’a pas apaisé leur

courroux; les malheurs publics qui nous ont si durement frappés les uns

et les autres n’ont pu les disposer à l’oubli, au pardon. Nous sommes

restés brouillés et leur intraitable orgueil m’est trop connu pour que

je puisse me flatter que même ton infortune les fléchira. Dans ta

famille paternelle, tu ne trouveras donc personne à qui tendre la main.

--Je rougirais de la tendre à ceux qui ont humilié mon père et ma mère,

s’écria Mlle de Morsang.

M. de Morsang, trop faible pour attirer sa fille vers lui et

l’embrasser, ne put que lui prendre la main; il la porta à ses lèvres.

Marguerite sentit qu’il la remerciait ainsi de l’approbation, que

donnait à sa conduite passée le cri spontané qu’elle n’avait pu retenir.

--Du côté de ta famille maternelle, il en est autrement, continua-t-il.

Ta mère avait une sœur plus jeune qu’elle. Elle a émigré à la même

époque que nous; elle vit actuellement à Madrid sous le nom de comtesse

de Bonneuil. C’est la seule de nos parentes à qui je puisse te confier.

J’ai longtemps hésité à le faire. Mais qui commettre à ta garde, si ce

n’est elle? Les rares amis qui nous restent sont en proie à des maux

pareils aux nôtres; leur vie est trop précaire pour qu’on puisse leur

demander de se charger de toi. Ils s’étonneraient d’ailleurs qu’ayant

une famille, je ne m’adresse pas à elle et ne te remette pas entre ses

mains.

--Et ils auraient bien raison, observa Marguerite. Et puis, je ne

voudrais pas être à charge à des étrangers. Mais pourquoi, mon père,

demanda-t-elle, avez-vous hésité à me confier à ma tante de Bonneuil? La

sœur de ma mère! Ma place ne serait-elle pas auprès d’elle, si vous me

manquiez? Sans la connaître, il me semble que je l’aimerai bien vite; je

l’aime déjà.

--Pourquoi j’ai hésité? Comment te le dire sans te mettre en défiance

envers la seule personne dont je puisse réclamer pour toi la protection?

Tu es si jeune, ma pauvre chérie! Peux-tu comprendre, comprendras-tu

pourquoi, en te parlant pour la première fois de cette tante, ton unique

appui après moi, je suis obligé de te confesser que je ne te confie à

elle que contraint et forcé, que je t’aurais voulu un guide plus sage et

plus sûr?

--Ne ressemble-t-elle donc pas à ma mère? interrogea Marguerite.

--En ta mère, tout était droiture, franchise, bonté. Elle ne s’inspirait

jamais que de sa conscience. Je n’ose en dire autant de ta tante; elle a

si mal dirigé sa vie que je crains qu’elle ne dirige pas mieux la

tienne. Et cependant, je le répète, tu ne peux espérer d’autre secours

que le sien. Tu vois, mon enfant, combien j’ai lieu de m’inquiéter en

songeant que désormais tu dépendras d’elle et que son influence, en

s’exerçant sur toi, pourrait te détourner de la voie que je me suis

appliqué à te tracer.

Marguerite se pencha vers son père et comme si, subitement éclairée par

les propos qu’elle venait d’entendre, elle avait à cœur de le rassurer,

elle murmura:

--Ne m’en dites pas davantage, père adoré, et ne vous inquiétez pas. Je

n’oublierai jamais vos enseignements; ils sont gravés dans mon cœur; ils

seront ma loi, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse pour m’en imposer une

autre.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de M. de Morsang.

--Ah! je te crois, je veux te croire, dit-il; tu est bien la digne fille

de tes parents; comme eux, tu seras fidèle au devoir, à l’honneur. Les

exemples et les conseils qui te seront donnés, tu ne les suivras

qu’autant que ta conscience les aura ratifiés.

Ce jour-là, ce grave entretien ne fut pas poussé plus loin. Mais, le

jour suivant, le malade y revint sans donner toutefois à ses

recommandations la même solennité. C’était maintenant en des souvenirs

accidentellement évoqués, en des récits relatifs à des incidents de

famille, ignorés de Marguerite, puis à propos d’une lettre qu’il avait

écrite à Mme de Bonneuil dès qu’il s’était vu en péril de mort, qu’il

apprenait à sa fille à connaître cette tante dont, jusqu’à ce jour, le

nom n’avait jamais été prononcé devant elle.

Il en parlait comme d’une femme charmante, mais dangereuse, capable de

bons mouvements mais vaine, coquette, intrigante, éprise de plaisir,

gâtée par les hommages. Il dut même avouer qu’il n’avait pas la preuve

qu’elle eût droit au nom qu’elle portait; peut-être, ne l’avait-elle

pris que pour se faire valoir, en laissant croire qu’elle était veuve,

alors qu’il était douteux qu’elle eût jamais été mariée. N’ayant rien

hérité de ses parents et, à son entrée dans la vie, pauvre comme sa

sœur, elle menait cependant grand train, prétendait s’être enrichie en

des spéculations sur les denrées coloniales, favorisées par les amis

puissants qu’elle comptait à Madrid.

Était-ce faux? Était-ce vrai? Il l’ignorait, car depuis longtemps, les

relations entre cette énigmatique belle-sœur et lui s’étaient espacées.

Mais le mystère dont elle s’entourait, les incidents de son existence

agitée, ce qu’on disait de son luxe, de ses dépenses, de son influence à

Madrid, sans qu’on pût expliquer à quels services elle devait son

crédit, contribuaient à lui rendre suspectes les origines de cette

invraisemblable fortune. Aussi gémissait-il d’être obligé de confier sa

fille à Mme de Bonneuil, sous peine d’exposer cette chère innocente aux

pires dangers d’une existence aventureuse. La mort le surprit dans ces

angoisses. Au moment où il expira, la réponse de sa belle-sœur à la

lettre qu’il lui avait écrite n’était pas encore arrivée. Il quitta la

vie sans savoir ce que sa fille allait devenir.

Provisoirement recueillie dans une famille d’émigrés, elle y attendit en

vain, durant plusieurs semaines, des nouvelles de Mme de Bonneuil.

Bientôt, elle s’alarma du silence prolongé de cette tante qui lui était

inconnue et dont ce que son père lui en avait dit pouvait lui faire

craindre l’indifférence. Quel parti prendrait-elle si la réponse qu’elle

espérait n’arrivait pas ou si elle était négative? Son père, en mourant,

n’avait pas prévu cette éventualité. Les instructions écrites laissées

par lui à sa fille témoignaient d’une entière confiance dans sa

belle-sœur. Il n’avait pas mis en doute le dévouement de celle-ci et

raisonnait comme si, par avance, il était sûr que ce dévouement ne

manquerait pas à l’orpheline. Il pouvait lui manquer cependant, et dans

ce cas, que ferait-elle?

Confidents de ses angoisses, les braves gens chez qui Mlle de Morsang

avait trouvé un asile, s’appliquaient à la rassurer.

--Nous ne vous abandonnerons pas, lui disaient-ils.

Mais ayant déjà fait un cruel apprentissage de la vie et puisé dans le

malheur une expérience précoce, elle savait ce que valent de telles

promesses quand une compassion passagère les inspire et quand ceux qui

les font ne doivent rien à qui les reçoit.

Elle était encore pour ses protecteurs un objet de pitié; les quelques

centaines de francs qu’elle avait trouvées dans la succession de son

père lui permettaient de les défrayer, pour un temps, des dépenses

occasionnées par la place qu’elle occupait à leur foyer. Mais lorsque

ces maigres ressources seraient épuisées, lorsque l’émotion généreuse

causée par son infortune se serait dissipée et perdue dans

l’universalité des misères de l’émigration, leurs dispositions ne se

modifieraient-elles pas?

Sans doute, la mort de son père la faisait héritière des biens qu’il

possédait en France: le vieux château du Périgord, les terres qui

l’environnaient. Mais M. de Morsang ayant émigré, ses biens avaient été

confisqués; peut-être étaient-ils déjà vendus; pouvait-elle se flatter

de les recouvrer jamais?

Elle était donc exposée à n’être plus qu’une pauvre fille sans feu ni

lieu. Son extrême jeunesse ne l’empêchait pas de le prévoir, d’en

concevoir d’incessants tourments qui s’ajoutaient à sa douleur filiale,

la lui rendaient plus lourde, plus amère, plus poignante.

L’arrivée de Mme de Bonneuil qu’elle n’osait plus espérer, vint à

l’improviste la délivrer de son angoisse. Un matin, entra dans sa

chambre, en coup de vent, une jeune femme brune, jolie, d’une suprême

élégance en ses habits de deuil, la voix chaude, le regard affectueux et

compatissant, qui lui ouvrait les bras. C’était sa tante qui venait de

Madrid la chercher et qui, dès ses premières paroles, s’excusait d’avoir

tant tardé, imputant ce retard, non à sa volonté, car elle s’était mise

en route au reçu de la lettre de son beau-frère, mais à la longueur du

trajet, et couronnait ses explications hâtives par le langage le mieux

fait pour dédommager sa nièce de tout ce qu’elle avait souffert.

--Maintenant, nous ne nous quitterons plus, ma petite Margot. Je

t’emmène en Espagne. Je n’ai pas d’enfants; tu seras ma fille et je

serai, certes, fière de toi, car tu es jolie, sais-tu? très jolie. Voilà

des yeux qui, lorsque tu auras dix-huit ans, troubleront bien des cœurs.

Cette remarque déplut à Mlle de Morsang. Elle la trouvait déplacée. Mais

les témoignages de tendresse dont elle était l’objet la lui eurent vite

fait oublier. Ils tombaient sur son âme endolorie comme une rosée

bienfaisante. Avec la spontanéité de son âge, elle s’abandonna à la joie

réparatrice qui lui était donnée, presque tentée de croire que son père

avait méconnu Mme de Bonneuil en la présentant comme une personne dont

il ne fallait suivre les conseils et les exemples qu’avec

circonspection.

Bientôt après, ayant pris congé de ses amis d’Augsbourg, Marguerite

partait avec sa tante pour Madrid. Elle ne devait jamais oublier les

enchantements de ce voyage où tout était pour elle surprise et

nouveauté. Trop grande dame pour utiliser les services de diligences,

Mme de Bonneuil avait sa voiture, une berline confortable grâce à

laquelle on franchissait sans fatigue de longues distances: dans

l’intérieur, la tante et la nièce; sous la capote du siège d’arrière,

une femme de chambre et un valet; un courrier précédait les voyageuses

de vingt-quatre heures pour assurer des logements dans les villes où

elles devaient s’arrêter et, aux relais, le service des chevaux.

C’était toujours dans la meilleure hôtellerie que partout on descendait.

La tante ne regardait pas à la dépense, payait sans compter, tirant d’un

sac en cuir qui ne la quittait pas autant d’or qu’il en fallait pour

suffire à tout. Sous la promesse d’avoir doubles guides, les postillons

allaient un train d’enfer; les aubergistes certains de n’être pas

marchandés se prodiguaient en attentions. Ils n’eussent pas mieux fait

pour une reine.

--Ma tante est donc bien riche? se demandait Marguerite à la fois

éblouie et défiante.

Mais ce qu’elle pensait, elle n’osait en faire part à sa compagne dont

les bontés et la sollicitude désarmaient ses soupçons. Elle eût craint

de paraître ingrate en s’étonnant ouvertement de ce faste de voyage,

dont elle jouissait sans y avoir été préparée.

Du reste, elle n’était pas au bout de ses surprises. Mme de Bonneuil,

pour justifier, en arrivant à Augsbourg, la lenteur qu’elle avait mise à

la venir chercher, avait allégué la nécessité où elle s’était trouvée,

en sa qualité d’émigrée, d’éviter la traversée de la France et de faire

un long détour par mer, de Cadix à Anvers, pour gagner l’Allemagne par

les Pays-Bas. Mlle de Morsang en avait conclu que sa tante la conduirait

en Espagne par le même chemin et qu’elles s’embarqueraient à Anvers pour

Cadix. Elle fut donc très étonnée lorsqu’un matin, au départ de Liége où

elles avaient passé la nuit, elle l’entendit donner l’ordre au postillon

de se diriger vers la frontière française.

Cette fois, elle ne put taire sa surprise.

--Mais je croyais, ma tante, lui dit-elle, que le territoire de France

vous était interdit, et à moi comme à vous, puisque je tiens de mon père

que je suis inscrite sur la liste des émigrés.

--Je n’ai pas le droit de résider en France, répondit Mme de Bonneuil.

Mais j’ai demandé naguère ma radiation et la tienne du même coup. Nous

ne courons aucun danger en la devançant de quelques jours. Du reste, je

ne compte rester à Paris que le temps d’y régler une affaire importante

et de m’informer afin de savoir si le château de Morsang est toujours

sous le séquestre de l’État ou s’il a été vendu. S’il ne l’est pas, j’en

demanderai en ton nom la restitution. Je ne désespère pas de l’obtenir.

J’ai des amis puissants.

Marguerite dut se tenir pour satisfaite. Mais elle ne s’expliquait pas

pourquoi, si peu de temps avant, sa tante, en allant à Augsbourg, et

quand tout lui commandait d’y arriver promptement, avait pris par le

plus long, et pourquoi maintenant, lorsque rien ne la pressait de

rentrer à Madrid, elle prenait par le plus court, au mépris des dangers

auxquels s’exposaient les émigrés qui se montraient en France sans y

être autorisés. C’était un mystère nouveau ajouté à tant d’autres qui

l’avaient déjà frappée et devaient la frapper encore. Elle ne chercha

pas à le pénétrer. Elle devinait qu’elle n’y parviendrait pas.

Elle fut tout aussi impuissante à découvrir les causes qui retinrent sa

tante à Paris pendant huit jours et firent d’elle-même durant ce temps

une véritable abandonnée, reléguée dans un hôtel de la rue de la Loi et

réduite à la compagnie de la femme de chambre. Mme de Bonneuil sortait

dès le matin, ne rentrait qu’à la fin de la journée, affairée, fatiguée,

soucieuse, parlant à peine pendant le souper, qu’on servait aussitôt

qu’elle était rentrée, et s’échappant au sortir de table pour recevoir

un individu qui l’avait demandée dès son arrivée et qui revint tous les

soirs.

Il s’était fait annoncer sous le nom de Rivarennes. Toujours empressée à

l’accueillir, Mme de Bonneuil semblait attacher un grand prix à ses

visites. Marguerite, qui le voyait pour la première fois, le trouvait

déplaisant. Elle devait le revoir souvent par la suite sans qu’il cessât

jamais d’être l’objet de ses dédains, comme si elle eût instinctivement

compris qu’il était le mauvais génie de sa tante.

C’est dans la soirée que se présentait ordinairement le citoyen

Rivarennes. Le huitième jour, il vint le matin de bonne heure. Introduit

aussitôt dans la chambre de Mme de Bonneuil, sa visite fut brève. Quand

il fut parti, Marguerite entra chez sa tante qu’elle trouva souriante et

satisfaite, serrant dans un portefeuille des papiers que le visiteur

venait de lui laisser et qui lui dit joyeusement:

--Nous partons tout à l’heure, petite. Mes affaires sont terminées et

aussi bien que je le souhaitais. Malheureusement les tiennes ne marchent

pas comme les miennes. On ne m’a pas caché qu’il te sera malaisé de

rentrer en possession du château de Morsang. Je crains même qu’il n’y

faille renoncer. Mais si je venais à te manquer, tu ne serais pas sans

ressources. Tu vois ces papiers, ajouta-t-elle en les agitant avant de

les enfermer dans le portefeuille; ce sont des traites sur Madrid, des

lettres de crédit. Il y a là de quoi te faire une belle dot.

De nouveau, Margot se demanda d’où venait cet argent. Mais elle n’en

devinait pas la source. Ce fut encore par l’effet d’un pressentiment qui

s’imposait à sa jeune raison qu’il lui apparut que cette source était

impure et que ces traites représentaient un bien mal acquis. Mais elle

n’avait à cet égard aucune certitude; elle resta silencieuse; sa tante

ne devina pas que la défiance dont M. de Morsang avait jeté les germes

dans le cœur de sa fille s’accentuait rapidement et allait se fortifier

de jour en jour.

Le mois suivant, la tante et la nièce étaient à Madrid. Mme de Bonneuil

y habitait, sur la Puerta del Sol, la plus belle place de la capitale

espagnole, un luxueux appartement dont les vastes dimensions lui

permirent d’y donner à sa nièce une chambre et une salle d’étude.

Lorsque le tapissier à la mode eut passé par là, Marguerite put se

croire transportée dans un paradis.

On touchait alors à la fin de l’automne; l’hiver venait à grands pas.

Mais le soleil continuait à resplendir; du matin au soir, il inondait de

ses rayons ce logis délicieux. Sa lumière surprenait et égayait

l’enfant, accoutumée aux brumes grisâtres de la Souabe. Dès ce moment,

son existence fut transformée.

Sa tante avait voulu qu’elle vécût comme une opulente héritière. Elle

fut richement habillée; une femme de chambre fut affectée à son service;

elle eut des maîtres non seulement pour l’instruire, mais aussi pour la

doter des arts d’agrément qui étaient alors le privilège des filles de

l’aristocratie.

--La nature t’a merveilleusement douée, lui disait sa tante; tu lui dois

de posséder le plus précieux des dons: le don de plaire. Mais pour qu’il

porte tous ses fruits, pour que tu deviennes une femme accomplie, il

faut le cultiver, le parer, l’embellir de tout ce qui peut te rendre

plus charmante et te donner sur les hommes plus d’empire. Ne crains pas

d’être coquette. La coquetterie ne messied pas, à condition de savoir

l’utiliser à propos. C’est la meilleure arme de notre sexe!

Tout, dans ces conseils, ne plaisait pas également à Marguerite. Elle se

disait que son père ne les eût pas tous approuvés. Quoique pour plaire à

sa tante, elle feignît d’être disposée à y conformer sa conduite, son

honnêteté naturelle lui dictait le choix qu’il y avait lieu de faire

entre ceux qui étaient bons à suivre et ceux qu’il convenait d’oublier.

Elle se rappelait toujours les dernières confidences de son père

mourant. Elle les opposait dans son cœur aux propos de sa tante, dont

elle s’appliquait à ne point paraître effarouchée, bien qu’en dépit de

son ignorance du mal, elle comprît qu’ils n’eussent pas dû lui être

tenus tels qu’elle les entendait. Ils eurent pour l’effet d’entretenir

en elle les instinctives défiances dont nous avons raconté l’origine.

D’autres incidents contribuèrent à les accroître, à l’accoutumer peu à

peu à les dissimuler sous une impassibilité apparente. Elle eut

promptement constaté qu’à Madrid comme à Paris Mme de Bonneuil lui

faisait mystère de toute une part de sa vie. Elle fut frappée d’être

souvent laissée seule avec l’institutrice anglaise que sa tante avait

fait venir de Londres et fixée chez elle à demeure. C’est avec son

institutrice que, le plus souvent, Marguerite passait ses journées,

allait en promenade, prenait ses repas.

Sa tante recevait de nombreux visiteurs. Mais rarement autorisée à venir

au salon, Marguerite ne les connaissait guère que de nom. Elle savait

seulement que le plus assidu de tous était le duc d’Havré, gentilhomme

français, émigré, chargé d’affaires du roi de France proscrit; et le

mieux reçu, Son Altesse Sérénissime Godoï, prince de la Paix, premier

ministre du monarque espagnol, favori de la reine.

Des émigrés, des grands d’Espagne venaient aussi dans la maison et, de

l’empressement que l’on mettait à les recevoir, Marguerite devait

nécessairement conclure que sa tante appartenait au parti des Bourbons.

Mais ce qui la déconcertait, c’est que presque tous les soirs, lorsque

le duc d’Havré était parti, se présentait un autre personnage, qu’on

introduisait mystérieusement et avec qui sa tante avait de longs

entretiens. Elle fut longtemps à savoir que c’était le général Pérignon,

ambassadeur de la République française en Espagne; il fallut, pour le

lui apprendre, l’indiscrétion accidentelle d’un domestique.

Puis, c’étaient des voyages de sa tante, qui partait sans dire où elle

allait ni quand elle serait de retour, des absences inexpliquées, de

fréquents témoignages de gêne financière, auxquels succédaient

brusquement des arrivées de fonds venus on ne sait d’où, qui ramenaient

l’abondance et la joie; et enfin les visites plus ou moins espacées de

ce Rivarennes que Marguerite avait vu pour la première fois à Paris et

pour qui sa tante semblait professer une déférente amitié. Il

apparaissait à l’improviste, sans s’être annoncé, sans être attendu,

arrivant de loin, pressé de repartir, affectant, dans sa brusquerie

familière, le ton d’un homme qui a le droit de donner des ordres et qui

veut être obéi.

Ces mystères troublaient Marguerite, éveillaient en elle de vagues

craintes, rendaient plus profond de jour en jour le fossé qui, dès le

premier moment, s’était creusé entre elle et Mme de Bonneuil. Elle eût

voulu les pénétrer. Mais elle y était impuissante. De timides questions

posées par elle à sa tante et à son institutrice n’avaient pas reçu de

réponse. En plusieurs occasions, elle avait acquis la certitude

qu’autour d’elle sévissait la conspiration du silence.

Il suffit des deux années qui suivirent son arrivée à Madrid pour lui

rendre odieuse l’existence louche à laquelle elle se trouvait associée

malgré soi. La sainte ignorance de son âge lui en dérobait le véritable

caractère. Mais elle en soupçonnait l’incorrection. Sous l’empire d’une

curiosité inconsciente, son esprit perspicace s’était aiguisé. Rien de

ce qui se passait sous ses yeux ne lui échappait et elle y puisait

incessamment le désir de s’éloigner du milieu où les circonstances

l’avaient condamnée à vivre.

Un voyage en Russie auquel, sans en lui révéler l’objet, la comtesse se

décida à la fin de 1798, en lui annonçant qu’elle l’emmenait, vint faire

diversion à ses peines, mais pour un temps seulement. Lorsqu’après un

séjour de trois mois à Londres, Mme de Bonneuil se fut établie avec sa

nièce à Saint-Pétersbourg, la même mystérieuse existence recommença. Des

visiteurs nouveaux prirent la place de ceux de Madrid. Marguerite vit

recommencer le défilé des visages à la fois obséquieux et impertinents,

le débordement des folles dépenses, le même mélange hétéroclite des

relations quotidiennes. Dans la bouche de sa tante, elle entendit les

mêmes propos, les mêmes vantardises propres à faire croire que cette

énigmatique personne avançait sur le chemin de la fortune.

En Russie comme en Espagne, elle s’était donnée pour une noble Française

émigrée, et bien qu’il fût visible que les hommes qui subissaient le

prestige de sa beauté ne prenaient pas au sérieux tous ses dires, ils

s’efforçaient de la flatter en feignant d’y ajouter foi. On vit parmi

les plus empressés à la fréquenter deux ministres impériaux: le comte

Rostopchine et le comte Panin. Le premier devint l’hôte familier de la

belle Française; par son intermédiaire, elle fut, à plusieurs reprises,

reçue par l’empereur. A cette époque, l’or, les bijoux, des présents de

toutes sortes affluèrent dans la maison.

Marguerite avait alors quinze ans; elle était, mieux que par le passé,

en état de comprendre l’origine de ces richesses et de concevoir la

honte d’en jouir. Si elle l’eût pu, elle se fût enfuie. Mais sa jeunesse

la rivait à la femme à qui le pire destin l’avait livrée. Sans autres

parents qu’elle, sans amis, ne sachant rien du monde, encore inhabile à

s’y diriger, où pourrait-elle trouver un refuge? Il fallait attendre, se

contraindre à la feinte, paraître ne rien voir de ce qui l’offensait et

l’humiliait.

Elle se le répétait tous les jours, assez maîtresse d’elle-même pour ne

pas laisser lire dans son cœur les résolutions qu’elle y formait, mais

non assez pour ne pas gémir sur son triste sort et pour ne pas pleurer

lorsqu’elle envisageait les obscurités du présent et les dangers de

l’avenir.

C’est la constatation de ces obscurités et la perspective de ces dangers

qui lui arrachaient les larmes qu’on l’a vue répandre dans le salon

d’hôtel où Rivarennes était venu trouver Mme de Bonneuil pour réclamer

de nouveau ses services. Elle pleurait, la pauvre Marguerite, tout en

attendant, reléguée à l’écart, la fin de leur suggestive conversation.

L'espionne · 第 6 / 26 题