Les discussions dont nous venons de retracer la physionomie avaient eu
pour témoins, indépendamment de ceux qui y prenaient part, les
consommateurs répandus dans le café de France. Mais, comme elles
s’étaient engagées et poursuivies en langue française et que très peu
d’entre eux, en leur qualité d’Allemands, avaient pu les comprendre, ils
y étaient, pour la plupart, restés étrangers. Ils s’étaient contentés de
pester contre ces Français envahissants, qui partout où ils se
montraient, témoignaient d’autant de sans-gêne que s’ils eussent été
chez eux et se jetaient sans retenue, violents et bruyants, dans la
paisible existence des braves gens qui leur donnaient asile.
Parmi ces consommateurs indifférents en apparence à ce déchaînement de
propos agressifs, il en était un cependant dont l’attitude, en dépit de
ses efforts pour se contraindre et dissimuler, eût révélé à quiconque
l’aurait observé avec attention qu’il ne perdait rien de ce qui se
disait autour de lui.
C’était un homme entre deux âges.
A l’expression débonnaire de sa figure ridée et osseuse, à sa mise
correcte quoique très simple, on eût pu le prendre aussi bien pour un
modeste fonctionnaire retraité que pour un commerçant retiré des
affaires, après fortune faite, uniquement occupé à employer en
distractions honnêtes et peu coûteuses les incessants loisirs qu’il
devait à son oisiveté.
Assis au fond de la salle en compagnie d’un pot de bière, il semblait
plongé dans la lecture du _Spectateur du Nord_, recueil périodique
français, fondé à Hambourg par un Français, à l’usage des émigrés. Mais,
tout en feignant d’être captivé par sa lecture, il tendait l’oreille,
recueillait les paroles qu’on débitait à haute voix, à quelques pas de
lui, levait les yeux de temps en temps pour envelopper d’un regard
furtif les discoureurs dont les propos imprudents lui révélaient les
opinions violemment hostiles à la République française.
Ayant entendu prononcer le nom de Mme de Bonneuil, son attention
redoubla. Il suivit des yeux la tante et la nièce tandis qu’elles
entraient dans l’hôtel, et parut alors désireux de quitter la place où
il était resté jusque-là. Mais, probablement, il tenait à la quitter,
sans être vu, car après avoir regardé de tous côtés comme pour se
ménager une sortie à l’insu de ses voisins, il sembla satisfait de
constater l’existence derrière soi d’une porte de service qui lui
permettait de s’échapper autrement que par la grande, sans passer par
conséquent devant les émigrés qui en obstruaient l’accès.
D’un signe, il appela le garçon; il glissa dans sa main une pièce de
monnaie et gagna cette porte latérale. Elle s’ouvrait sur un couloir
étroit et obscur, qui le conduisit dans la rue, à côté de l’entrée
principale du café. En une minute, il eut traversé la chaussée, confondu
parmi les passants et pénétra sous la voûte de l’hôtel de
Saint-Pétersbourg, au delà de laquelle s’étendait une vaste cour dont
des écuries et des remises formaient le fond.
--Qui demandez-vous, monsieur? interrogea en allemand le portier debout
sur le seuil de sa loge.
--Mme la comtesse de Bonneuil, répondit-il dans la même langue.
--Mme la comtesse vient de rentrer. Vous êtes plus heureux que le
général Dumouriez qui tout à l’heure, s’est présenté pour la voir et
dont elle a eu le regret de manquer la visite. Qui dois-je lui annoncer?
Le visiteur allait donner son nom. Mais il se ravisa:
--Annoncez-lui un de ses amis de France, rien de plus. Elle ne m’attend
pas; je veux qu’elle ait la surprise.
--Alors, entrez au salon, monsieur; vous y trouverez Mme la comtesse.
Ce salon était une immense pièce voûtée, s’étendant sur la longueur de
la cour d’où lui arrivait la lumière par cinq hautes fenêtres. Éclairée
à la chute du jour par un lustre et des candélabres, abondamment pourvue
de sièges, aménagée pour la commodité des voyageurs qui habitaient
l’hôtel, elle était surtout remarquable par le luxe prétentieux de son
mobilier, vrai mobilier d’auberge riche, défraîchi par l’usage et dont
l’usure même attestait les vieux services. Un poêle monumental en
faïence verte en occupait le milieu. Devant ce poêle allumé, le
visiteur, du seuil de la porte, aperçut en entrant une femme assise qui
lui tournait le dos, les pieds tendus vers le foyer d’où s’échappait une
chaleur douce, pénétrante, dont la rigueur du froid qui sévissait au
dehors faisait apprécier l’utilité.
C’était Mme de Bonneuil.
En rentrant, toute transie, elle était venue se mettre là pour se
réchauffer, sans prendre même le temps d’ôter son chapeau et ses
fourrures. Sa nièce Marguerite de Morsang avait fait comme elle. Debout
à son côté, elle promenait ses mains sur la faïence brûlante du poêle où
l’on entendait la flamme ronfler.
Le visiteur était entré sans bruit et put s’approcher des deux femmes
sans qu’elles le vissent venir. Alors, s’inclinant, il murmura à
l’oreille de la tante:
--Votre serviteur, madame la comtesse.
Elle sursauta surprise et se retourna.
--Rivarennes! Vous, ici? s’écria-t-elle.
Elle avait pâli; une inquiétude subite naissait dans ses yeux; toute son
attitude révélait son émoi tandis que sa nièce plus défiante qu’émue
dévisageait dédaigneusement le nouveau venu comme si, le connaissant de
longue date, elle eût été déjà fixée sur le but de sa visite et n’en eût
rien attendu de bon.
Quant à lui, sans paraître sensible à l’effet qu’elle produisait, il se
redressait et, familier, bon enfant, s’efforçant d’être aimable, il
reprit.
--Oui, c’est moi, chère comtesse. Me trouvant à Hambourg, j’ai appris
que vous y étiez; et je suis accouru pour vous offrir mes hommages.
--Bien aimable, répliqua sèchement Mme de Bonneuil. Mais savez-vous que
c’est pur hasard si vous m’avez rencontrée? Arrivées de Londres depuis
trois jours, nous ne nous sommes arrêtées ici que pour nous reposer.
Nous devions repartir hier pour la Russie. Si nous sommes restées, c’est
uniquement afin de répondre aux politesses de Mme la princesse
d’Holstein, qui nous a fait l’honneur de nous inviter à la fête qu’elle
donne cette nuit à l’occasion du réveillon de Noël. Sans cette fête,
vous ne nous auriez pas trouvées.
--Je ne m’en serais pas consolé, répondit Rivarennes, d’autant que
j’avais à vous parler.
Cette fin de phrase suggéra à Mme de Bonneuil le désir d’en savoir plus
long. Mais elle maîtrisa sa curiosité et retint la question qu’elle
brûlait de poser. La présence de sa nièce la gênait. Rivarennes ne
parlerait pas devant Mlle de Morsang. Il fallait donc éloigner celle-ci.
Avec toute autre, Mme de Bonneuil eût recouru à la ruse, inventé une
raison, imaginé un prétexte. Mais avec cette jeune fille qu’elle
affectait toujours de traiter comme une enfant, il n’y avait pas à se
mettre en frais.
--N’as-tu rien à faire, Margot? lui demanda-t-elle d’un ton qui
équivalait à un ordre. Tu devais écrire à notre hôtelier de Pétersbourg
pour lui annoncer notre prochaine arrivée. C’est peut-être le moment.
Marguerite ne se le fit pas répéter. Dressée à une obéissance empressée
et silencieuse, elle se leva froide, impassible, et alla s’asseoir de
l’autre côté du poêle devant une table où elle pourrait écrire. A cette
place, la hauteur du poêle la cachait tout entière aux yeux de sa tante
et du visiteur qu’elle-même ne pouvait voir. Quand elle eut ainsi
disparu, Mme de Bonneuil, après s’être assurée qu’il n’y avait personne
dans le salon pour l’épier et l’écouter, interpella Rivarennes:
--Qu’êtes-vous venu faire à Hambourg?
--Vous y attendre.
--Vous saviez donc?...
--Que vous y passeriez à la fin de l’année en retournant en Russie. Oui,
je le savais.
--Comment? Par qui?
--Par vous-même, belle Adèle. A Londres, il y a trois mois, ne
m’avez-vous pas communiqué vos projets, votre désir de tenir la promesse
faite par vous au comte Rostopchine de l’aller retrouver dès que vos
affaires d’Angleterre seraient réglées?
--Je ne me souvenais pas de vous avoir fait ces confidences.
--Mais, moi les ayant reçues, je ne pouvais les oublier. C’est en me les
rappelant, que j’ai pu fixer sans me tromper, vous le voyez, le moment
précis où vous traverseriez Hambourg.
--Vous vous exposiez à ne pas me rencontrer.
--Peu importe, puisque vous voilà, répondit Rivarennes.
Il souriait, se frottait les mains.
--Au lieu de manifester un contentement inexplicable pour moi, fit Mme
de Bonneuil, vous feriez mieux de m’en apprendre la cause. Vous avez à
me parler, avez-vous dit?
--Oui, nous avons besoin de vous.
Elle était tout oreilles. Mais, au lieu de continuer, il promenait
autour de lui un long regard. Elle en saisit la signification:
--Oh! vous pouvez parler, dit-elle, nous sommes seuls et d’ailleurs y
eût-il quelqu’un dans ce salon, ce ne serait pas une raison pour
craindre d’être entendu ou deviné. Une salle d’auberge est un terrain
neutre. Entre et sort qui veut, sans éveiller l’attention. N’étant connu
de personne à Hambourg, personne ne s’avisera de vous soupçonner, pas
plus qu’on ne m’en soupçonne, d’être aux gages de la police française,
car, je suppose que vous êtes ici en cette qualité.
--Oui, pour recourir à vous, comme à une femme discrète et sûre, qui a
donné des preuves de dévouement et d’habileté et à qui on peut toujours
se confier, je l’espère.
Rivarennes s’était assis à côté de Mme de Bonneuil dont la défiance se
dissipait maintenant que dans ce visiteur dont l’apparition l’avait
d’abord surprise et troublée, elle retrouvait un négociateur autorisé,
envoyé vers elle par un haut personnage qui avait, en d’autres
circonstances, généreusement payé ses services.
--Je n’ai rien à refuser à M. Fouché, déclara-t-elle, et puisque vous
venez de sa part, vous pouvez compter sur mon concours, sur tout mon
zèle, à la condition cependant qu’il soit en mon pouvoir de faire ce
qu’il me demande.
--Si ce n’était en votre pouvoir, je ne serais pas ici.
--Que me veut-on?
--On veut, continua Rivarennes, que vous prolongiez votre séjour dans
cette ville et que vous y reteniez aussi longtemps que nous le jugerons
nécessaire un brillant gentilhomme français qui doit y arriver d’un
instant à l’autre, venant de Mitau et allant à Paris.
--Que je l’y retienne! s’écria Mme de Bonneuil, stupéfaite par
l’étrangeté de la demande. Comment?
--On vous laisse juge des moyens. Vous êtes libre d’employer tous ceux
que vous suggérera le désir d’être utile à la République et agréable au
citoyen Fouché. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous les
suggérer. Une jolie femme n’est jamais à court quand elle veut plaire,
envelopper de son charme, imposer en un mot sa volonté. L’essentiel,
c’est que le gentilhomme dont je parle et qui ne compte s’arrêter que
quelques heures à Hambourg, soit empêché d’en repartir sans votre
permission, c’est-à-dire sans la nôtre.
--Et quel est-il, ce gentilhomme? interrogea Mme de Bonneuil, comme si
elle ne prenait pas au sérieux la mission qui lui était proposée ou la
jugeait inexécutable.
--Il se nomme le duc de Maligny, répondit Rivarennes. Attaché à la
personne du prétendant, il l’a suivi à Mitau et s’est fait le courtisan
de son exil. Il possède sa confiance, est au courant de tous ses
secrets. Nous avons lieu de croire que s’il a sollicité sa radiation de
la liste des émigrés et consenti à se séparer de son roi, c’est afin,
une fois en France, d’y travailler pour lui.
--Est-ce pour cela que vous voulez l’empêcher d’y rentrer.
--L’empêcher d’y rentrer! tel n’est pas notre dessein, protesta
Rivarennes. Nous souhaitons au contraire qu’il y rentre. Il y sera sous
notre surveillance et nous saurons bien, s’il s’avise de conspirer, lui
en ôter l’envie. Mais, nous avons besoin qu’il n’y rentre pas de sitôt,
et nous avons compté sur vous, belle Adèle, pour le retenir ici et le
mettre hors d’état de se jeter au travers d’une entreprise au succès de
laquelle le gouvernement attache le plus grand prix. Notre duc est
jeune, prodigue; il aime les femmes, le plaisir; vous êtes belle; il ne
tiendra qu’à vous de l’ensorceler, de l’enchaîner et de le fixer à vos
pieds jusqu’au moment où nous vous autoriserons à lui rendre sa liberté.
Sera-ce au bout de huit jours ou au bout d’un mois? Je n’en sais rien.
Mais j’en ai assez dit pour vous faire comprendre ce qu’on attend de
vous.
Rivarennes s’arrêta comme si, croyant avoir victoire gagnée, il jugeait
inutile de rien ajouter à ces explications. En sollicitant une réponse,
son regard attestait qu’il la tenait déjà pour favorable. Aussi fut-il
singulièrement déçu en voyant Mme de Bonneuil hausser les épaules et en
l’entendant déclarer qu’on lui demandait l’impossible.
--Vous m’accordez quelques heures pour séduire un homme que je n’ai
jamais vu, que je ne connais pas, dont je ne sais rien que ce que vous
venez de m’en dire. Comment voulez-vous que je m’y prenne, alors que
j’ignore quand, où, comment nous nous rencontrerons et si seulement il
me remarquera?
--Nous partons de ce point que les circonstances vous favoriseront, en
le mettant sur votre chemin.
--S’ensuit-il qu’elles me permettront d’attirer son attention? demanda
la comtesse. Vous m’avouez vous-même qu’à peine arrivé, il sera pressé
de repartir. Où prendrai-je le temps d’exercer cette séduction à
laquelle vous faites appel? Et puis, avec son nom, son esprit, sa
jeunesse, il n’a guère dû rencontrer de cruelles; on l’a aimé sans doute
et souvent; et sans doute aussi, on le lui prouve sous les formes les
plus propres à le rendre fat et dédaigneux. Y a-t-il apparence qu’il
abaisse ses regards sur une inconnue? Je ne suis plus jeune, mon cher,
et je ne peux plus me flatter de triompher rien qu’en me montrant.
--Vous êtes toujours charmante, objecta galamment le policier, et vous
pouvez rivaliser avec les plus belles. Rappelez-vous vos aventures de
Madrid: Godoï, Prince de la Paix, premier ministre; le général Pérignon,
ambassadeur de la République; le duc d’Havré, représentant du roi de
Mitau, attelés tous les trois à votre char. Et, plus récemment, à
Saint-Pétersbourg, le comte Rostopchine et le comte Panin, ministres
impériaux, se disputant vos faveurs, et le plus favorisé des deux,
Rostopchine, à ce point captivé par vos charmes que vous n’avez pu
quitter Saint-Pétersbourg qu’en lui promettant formellement d’y revenir
aussitôt que vos affaires à Londres seraient terminées. Vous êtes de ces
femmes qui triomphent quand elles veulent. Soyez pour le duc de Maligny
ce que vous avez été pour vos précédents adorateurs et il sera dans vos
mains un jouet comme ils l’ont été eux-mêmes.
Rivarennes avait parlé avec chaleur. Mais sa parole, bien qu’éloquente
et persuasive, fut, cette fois encore, impuissante. Mme de Bonneuil
secouait la tête, demeurait insensible à ce pressant appel.
--A Madrid, j’avais vingt-cinq ans, fit-elle tristement; ma jeunesse
était une arme que je ne possède plus; ce que j’ai fait alors, je ne
saurais le refaire. Quant à Rostopchine, ce n’est pas en un jour que
j’ai conquis son cœur et sa confiance. J’y ai mis du temps, beaucoup de
temps. Ce n’est pas en usant de ce qui me reste de beauté que j’en ai
fait l’ami dévoué qu’il est devenu pour moi; c’est à force d’habileté,
de flatteries, de ruses, en entrant dans ses vues, en étudiant son
caractère, en me pliant à ses caprices, en lui prouvant que je pouvais
seconder ses projets.
--Vous calomniez votre beauté, interrompit Rivarennes.
Sourde à ce propos, elle continuait:
--D’ailleurs, en me parlant de lui, vous me rappelez que je lui dois
l’indépendance, que si je me suis enrichie, c’est grâce à lui. Il m’a
comblée, et j’ai beaucoup à attendre encore du goût que je lui ai
inspiré. En me prêtant à vos desseins, je m’exposerais à me voir retirer
ses bienfaits.
--Oui, s’il savait. Mais il ne saura pas.
--Comment m’en flatterais-je, alors que sa faveur m’a mise en vue et que
partout où je passe, je suis l’objet des attentions de tous ceux de ses
compatriotes qui cherchent à lui plaire. Suis-je seulement sûre qu’il ne
me fait pas surveiller? Portez ailleurs vos propositions, ajouta Mme de
Bonneuil en finissant; moi, je ne puis les accepter.
Rivarennes ne put contenir le dépit que lui causait ce refus.
--C’est une désertion, s’écria-t-il, la voix grosse de colère.
--Je ne déserte pas, déclara-t-elle; mais, je veux rester maîtresse de
mes moyens de servir. Pourquoi m’obliger à en employer que je considère
comme dangereux et qui me seraient nuisibles? A-t-on eu à regretter
jusqu’ici de s’en fier à mon initiative? Si l’on a été à Paris tenu au
courant des dispositions plus favorables de Paul Ier pour la France, de
son admiration pour le général Bonaparte; si le terrain a été préparé
pour les négociations qui vont s’engager, à qui le doit-on si ce n’est à
votre servante?
--Vous avez eu une part dans ce succès diplomatique; personne ne songe à
le contester, observa Rivarennes.
--Alors pourquoi vouloir m’imposer un autre rôle?
--Parce que nous ne voyons que vous qui soyez apte à le remplir et que
si vous persistez à vous y dérober, nous ne saurons à qui le confier. En
vous en faisant l’aveu, je vous prouve la confiance qu’on avait mise en
vous et l’importance du service que j’étais chargé de vous demander.
Ai-je besoin d’ajouter qu’on l’eût payé royalement.
A ces mots, Mme de Bonneuil leva les yeux sur le négociateur. Il crut y
lire qu’elle revenait sur sa décision et que l’espoir d’un gain
considérable la rendait moins rétive. Il n’en douta plus en l’entendant
lui dire.
--Qu’eût-on fait pour moi?
--Ce que vous auriez voulu qu’on fît, répondit-il.
Un silence suivit ces paroles et se prolongea sans que Rivarennes
songeât à l’interrompre. La tentation opérait, Mme de Bonneuil allait y
succomber, il en était sûr maintenant et jugeait habile de ne pas se
montrer impatient.
--Il est donc bien important qu’une fois à Hambourg, votre duc de
Maligny n’en puisse repartir? fit-elle tout à coup.
--Plus important que je ne saurais dire, puisque son séjour ici nous
permettra d’opérer efficacement ailleurs, et de mettre la main sur des
conspirateurs dangereux qui nous échapperont, s’il parvient à les
rejoindre.
Jugeant à l’attitude de Mme de Bonneuil qu’elle voulait tout savoir,
Rivarennes poursuivit.
--Ces coquins-là, royalistes émigrés en Allemagne, ont ourdi un complot
à l’effet d’assassiner le premier Consul. Avant de l’exécuter, ils ont
écrit de Bade au prétendant, à Mitau, afin de solliciter son agrément.
Contre leur attente, celui-ci a formellement réprouvé leur dessein et
comme au même moment, le duc de Maligny rayé de la liste des émigrés
allait partir pour Paris, il l’a chargé d’en empêcher l’exécution. Il
lui a, en outre, ordonné de faire diligence, les conspirateurs ayant
déclaré que si, à la date du 5 janvier, la réponse qu’ils attendent ne
leur est pas parvenue, ils se considéreront comme autorisés à agir.
C’est pour cela que le duc de Maligny, parti de Mitau, voici douze
jours, voyage sans débrider et ne doit pas s’arrêter à Hambourg. S’il
n’y est retenu, il repartira donc aussitôt, rejoindra les conspirateurs
en temps utile et leur communiquera l’ordre dont il est porteur.
Renonçant à leur projet, ils se disperseront et le complot n’aura pas de
suites.
--N’est-ce pas là ce que vous devez souhaiter?
--C’est ce que nous souhaiterions s’il s’agissait de préserver les jours
du premier Consul. Mais, ils ne sont plus menacés, les conspirateurs
étant connus et surveillés, et nous avons intérêt à ce que ces scélérats
persévèrent dans leur entreprise criminelle, ce qu’ils feront si le duc
de Maligny ne les a pas rejoints le 5 janvier. Ils passeront alors la
frontière pour se rendre à Paris et seront arrêtés en entrant en France.
Toutes nos mesures sont prises à cet effet. S’il s’attarde à Hambourg,
nous les tenons; s’il les rejoint, ils nous échappent et nous perdons
l’occasion de nous emparer d’eux... Comprenez-vous maintenant, belle
Adèle?
--Oui, je comprends. Mais, pour retenir ici l’envoyé du roi de Mitau,
est-il nécessaire d’employer une femme? Vous avez d’autres moyens.
--Des moyens de violence! s’écria Rivarennes, une arrestation! un
accident! Fi donc! Outre qu’en territoire étranger, l’emploi en est
difficile, ils auraient l’inconvénient de laisser prise au soupçon, de
faire deviner à notre voyageur qu’on lui a tendu un piège. Peut-être,
nous échapperait-il ou parviendrait-il à envoyer à Bade, à notre insu,
un émissaire, et notre but serait manqué. Il faut qu’il soit retenu sans
s’en apercevoir, grisé par de beaux yeux, empêché de réfléchir aux
conséquences du retard que subirait son voyage, d’en calculer les
suites; il faut, en un mot, que prisonnier, il ne sente pas sa chaîne.
Mme de Bonneuil haussa les épaules.
--Je ne connais pas de femme capable d’opérer ce miracle,
déclara-t-elle, et, pour ma part, je refuse de m’en charger. Ah! si
j’avais déjà rencontré le duc de Maligny, si l’occasion m’avait été
offerte de lui prouver qu’il me plaît et que je serais heureuse de lui
plaire, je ne dis pas; on peut toujours tenter de reprendre un entretien
interrompu et en espérer un profit. Mais, exercer en quelques minutes
sur un homme qu’on n’a jamais vu, assez d’influence pour lui imposer une
volonté contraire à la sienne et bouleverser ses projets, c’est une
tâche dont je me sens incapable. Vous demandez l’impossible, je vous le
répète, Rivarennes, et, quelque désir que j’aie d’être agréable à M.
Fouché, il ne faut pas, en cette circonstance, compter sur moi.
--Vous refuserez-vous même à essayer? demanda Rivarennes en désespoir de
cause.
--Essayer sans confiance, quand on sait la partie perdue d’avance, à
quoi bon?
--A prouver tout au moins votre bonne volonté, votre dévouement.
--S’il ne s’agit que d’en donner une preuve nouvelle, je suis à vos
ordres, maintenant comme toujours, répondit Mme de Bonneuil d’un accent
qui révélait plus de résignation que de conviction. Mais, croyez-moi,
mon cher, si vous tenez à ce que M. de Maligny reste à Hambourg,
cherchez un autre moyen.
--Faudra-t-il donc l’assassiner? demanda brutalement Rivarennes
qu’irritait l’échec de sa démarche.
--En vérité, je ne vois pas de procédé plus sûr pour l’empêcher de
repartir, répliqua Mme de Bonneuil devenue soudain railleuse.
--Ah! pour Dieu, ne vous moquez pas, fit-il avec emportement. Mes
instructions m’autorisent à ne reculer devant aucune extrémité.
Il avait élevé la voix, ne se contenait plus, et trahissait une
résolution indomptable. Mme de Bonneuil lut dans ses yeux qu’il ne
mentait pas. Elle savait, d’ailleurs, de quoi le rendait capable le
désir de ne pas perdre la faveur du ministre qui dirigeait la police
consulaire et dont il était l’agent secret en Allemagne et en Russie.
--Allons, calmez-vous, dit-elle, on tentera l’impossible pour vous
éviter de commettre un crime.
Son sourire, en tombant sur la colère de Rivarennes la dissipa. Sa bonne
humeur lui revenait et l’entretien des deux complices se continua.
Tandis qu’ils échangeaient ces édifiants propos, Marguerite était restée
à la place où on l’a vue s’asseoir. La virginale candeur de ses seize
ans à peine révolus imprimait à son visage un charme indicible. Elle
n’était plus une enfant; elle n’était pas encore une femme. Mais la
pureté de ses traits, l’expression attirante de sa physionomie où tout
respirait l’intelligence, la droiture et la franchise, l’abondance
soyeuse de ses cheveux blonds, la blancheur laiteuse de son teint, la
sveltesse de sa taille laissaient deviner dans l’adolescente
d’aujourd’hui, ce que serait la femme de demain.
A la voir telle que nous la décrivons, il ne semblait pas qu’elle fût
faite pour les chagrins et les pleurs. Il y avait comme un
invraisemblable désaccord entre la tristesse morne dont, à cette heure,
le fardeau visiblement l’écrasait, et les signes précurseurs d’une
existence heureuse, qui caractérisaient sa jeune beauté.
Elle avait pris une plume, tiré à elle une feuille de papier; mais, au
lieu d’écrire, elle avait cédé à l’entraînement de ses pensées et laissé
son esprit les subir. Et sans doute ces pensées étaient tristes, amères,
poignantes, puisque, bientôt, tout en son attitude témoigna d’un immense
accablement, et qu’en ses yeux clairs brillèrent des larmes dont un
retour sur son passé révélera les causes.