I
A la fin du dix-huitième siècle, la ville libre de Hambourg était,
depuis longtemps déjà, comme encore aujourd’hui, une ville florissante.
Sa position géographique, son port sur l’Elbe, à proximité de la mer du
Nord en avaient fait le point intermédiaire des communications des
contrées septentrionales avec le reste de l’Europe. Qu’on allât de
celles du Midi vers la Russie ou qu’on revînt de ce pays qui semblait
alors à l’extrémité du monde; qu’on suivît la voie de terre ou qu’on eût
préféré la voie de mer, c’est par Hambourg qu’il était le plus commode
de passer. On y trouvait incessamment des navires en partance pour
l’Angleterre, la Suède, le Danemark, tandis que le service de la poste y
assurait, en des conditions aussi faciles que le permettaient les moyens
de locomotion alors en usage, le transport des voyageurs vers le midi de
l’Allemagne, la Suisse, l’Italie et la France.
La vieille cité hanséatique tirait de cette situation exceptionnelle sa
rapide prospérité et sa puissante animation. La Révolution française les
avait accrues en répandant à travers les pays germaniques toute une
population d’émigrés. Poussés par les hasards de leur course errante
jusqu’à Hambourg, ces fugitifs s’étaient fixés en assez grand nombre
dans la ville ou dans son voisinage, dans le duché de Holstein
notamment, auquel elle confine et qui était alors possession danoise.
D’autres y faisaient halte avant de poursuivre leur route vers la
Russie, où les attirait la présence de leur roi proscrit réfugié à Mitau
en Courlande, et où ils espéraient trouver ainsi que lui un asile et des
secours.
Le gouvernement français étant resté en relations diplomatiques avec le
gouvernement hambourgeois, la ville de Hambourg, qui devait déjà aux
motifs que nous venons d’énumérer d’être la plus fréquentée de toute
l’Allemagne, était devenue en outre une sorte de terrain neutre où l’on
voyait se coudoyer, parmi les indigènes qui tiraient profit de la
présence de tant d’étrangers, des émigrés et des républicains, des
agents officiels de la France et des agents officieux du prétendant
dédaigneusement surnommé par ses ennemis «le roi de Mitau», des
représentants des cours d’Europe chargés de missions en Russie, des
fonctionnaires moscovites portant de tous côtés les ordres du tsar, des
courriers de cabinet de toutes les puissances et des espions aux gages
de la République française ou du parti royaliste.
La physionomie de la ville n’était pas alors ce qu’elle est de nos
jours. L’incendie de 1842, qui la détruisit en partie, a eu pour
conséquence sa reconstruction. En la réédifiant sur ses ruines, on l’a
modernisée. Pour se figurer ce qu’elle était avant que les flammes y
eussent exercé leurs ravages, il faut visiter ce qu’elles en
respectèrent ou se reporter aux dessins et aux plans qui nous ont
conservé son image et sa configuration topographique. Ils donnent l’idée
d’une cité du moyen âge. Son enceinte fortifiée, la vétusté sordide de
certains de ses quartiers, l’étroitesse de la plupart de ses rues, les
façades vermoulues de ses maisons contribuaient à symboliser un esprit
traditionnel pieusement conservé, visible non pas seulement dans les
mœurs des habitants, mais encore dans le cadre matériel de leur
existence. Toute une longue et suggestive histoire se lisait sur les
antiques murailles de la ville, en même temps que sa conservation
attestait le désir des générations nouvelles de ne rien changer au
théâtre sur lequel avaient vécu leurs aînées.
Telle nous essayons de la décrire, telle elle était en l’an 1799,
évocatrice d’un passé lointain: ses promenades pleines de mouvement,
d’agitation, de bruit; une douzaine de flèches d’église, émergeant de la
masse sombre de ses toitures; les eaux qui la baignent, hérissées de
mâts et de voiles; les quais des ports, encombrés de ballots, de
caisses, de mannes de fruits, de barriques, de bois de construction, de
pierres taillées; ses rues ouvertes à une population qui circulait
hâtive, affairée entre les lieux d’embarquement et de débarquement et
les bâtiments de la douane ou les bureaux des armateurs; sillonnées de
diligences, de chaises de poste de toutes les couleurs, de toutes les
formes, partant ou arrivant, et que regardaient passer du seuil de leur
boutique les fripiers, les marchands de denrées, les débitants de tabac
et de boissons, dont les étalages tentateurs et les enseignes
mirobolantes se succédaient le long des voies principales telles que le
Jungfernsbug et le Neuer Wall.
Sur le Jungfernsbug, s’élevait «l’hôtel de Saint-Pétersbourg», sur le
Neuer Wall, «l’hôtel du Roi d’Angleterre». Ces établissements rivaux,
les plus confortables et les plus achalandés de la ville, se disputaient
la faveur des voyageurs de marque. Les princes, les ambassadeurs, les
hauts personnages de l’émigration française, nobles seigneurs et grandes
dames, descendaient à l’un ou à l’autre. Quiconque appartenait à l’élite
sociale se serait cru déshonoré en allant loger ailleurs.
Toutefois, les émigrés préféraient à l’hôtel du Roi d’Angleterre l’hôtel
de Saint-Pétersbourg, comme si son vocable les y eût plus spécialement
attirés et leur eût promis d’y être sous la protection de l’empereur de
Russie, qui s’étendait alors avec autant de persévérance que d’éclat sur
la noblesse de France, exilée. Aussi, était-on sûr de trouver presque
toujours des Français parmi la population nomade qui s’y renouvelait
sans cesse. Pour ceux qui résidaient dans la ville ou aux environs,
c’était une distraction quotidienne de venir rôder aux abords de cette
auberge aristocratique, où les conduisait l’espoir de voir apparaître
sur son seuil un visage ami, ou d’y recueillir quelque écho de la patrie
absente et regrettée.
En face de l’hôtel, le «café de France» offrait à ces chevaliers errants
un but, un abri et un poste d’observation. C’était le lieu ordinaire de
leurs rendez-vous. Ils aimaient à s’y rencontrer pour parler de leurs
malheurs communs, pour échanger leurs vues politiques, leurs craintes,
leurs espérances. On les reconnaissait à leur mine inquiète et maussade,
à leurs habits râpés, à l’animation de leurs gestes, au bruyant éclat de
leurs propos, à la violence de leur langage, à leurs manières hautaines
et provocatrices, à la croix de Saint-Louis, que ceux qui avaient le
droit de la porter ne quittaient jamais et dont ils étaient si vains que
même réduits à demander à une besogne manuelle des moyens d’existence,
ils en ornaient leurs vêtements de travail.
Le 24 décembre 1799, veille de Noël, un étranger qui serait entré au
déclin du jour dans le café de France y eût surpris un certain nombre
d’entre eux. Ils emplissaient la vaste salle du bruit de leurs
discussions, tout en surveillant à travers les vitres sur lesquelles se
jouaient les rayons des réverbères qui, de toutes parts, s’allumaient,
les abords de l’hôtel de Saint-Pétersbourg, soit qu’ils voulussent voir
qui entrait et qui sortait, soit qu’ils espérassent découvrir des
figures de connaissance parmi la foule qui arpentait le Jungfernsbug et
pour qui, dès cette veille de Noël, était déjà commencée la fête la plus
populaire de l’Allemagne.
Les conversations engagées d’une table à l’autre étaient acerbes et
fiévreuses. Le général Bonaparte en était l’objet. Depuis trois semaines
que l’on connaissait à Hambourg le coup d’État de brumaire, qui avait
suivi de si près le retour en France du héros des Pyramides, l’émotion
causée parmi les émigrés par ces événements n’était pas encore calmée.
On pouvait ce jour-là, la saisir dans leur langage.
--Buonaparte travaille pour le roi, disaient les uns; il le lui a fait
savoir. Sa Majesté est décidée à rétablir pour lui la charge de
connétable.
--Buonaparte n’est qu’un ambitieux, objectaient les autres; c’est pour
lui qu’il travaille. Il a pris le pouvoir non pour le céder, mais pour
le garder.
C’étaient alors des cris de réprobation, des protestations indignées,
des récriminations furibondes, qui trahissaient d’irréconciliables
rancunes, d’incorrigibles illusions et aboutissaient à des menaces de
représailles et de châtiments, qui se réaliseraient à la rentrée du roi
dans son royaume. A en croire ces prophètes crédules et candides, elle
était prochaine cette rentrée vainement attendue et prédite depuis tant
d’années; elle serait la conséquence de la guerre sans merci que les
puissances du Nord avaient déclarée à la République.
Brusquement, l’entretien fut interrompu.
--Le général Dumouriez, fit une voix.
Une main tendue désigna de l’autre côté de la rue, un petit homme à la
figure vulgaire, aux cheveux grisonnants, qui sortait de l’hôtel, avec
la mine déçue d’un visiteur qui n’a pas trouvé la personne qu’il voulait
voir. C’était le vainqueur de Valmy. Depuis la trahison qui avait fait
de lui un objet d’horreur pour les patriotes français et donné aux
émigrés l’espoir de ses services, il résidait dans la ville d’Altona,
située, comme on sait, à proximité d’Hambourg où, grâce à ce voisinage,
il venait fréquemment.
Ce jour-là, il n’était pas venu seul. Un homme plus jeune et plus svelte
l’accompagnait qu’eurent bientôt reconnu les habitués du café de France.
--Le comte de Rivarol, dit l’un d’eux d’un ton de respect, la gloire des
lettres françaises, un royaliste fidèle qui n’a pas craint d’émigrer,
lui aussi. Il servira notre cause par la plume comme le général par
l’épée.
--A moins qu’ils ne soient, comme on les en accuse, inféodés tous deux à
l’orléanisme, observa quelqu’un.
--M. de Rivarol est au-dessus de cette insinuation, reprit le précédent
interlocuteur. Ses écrits répondent pour lui et quand on connaît ses
sentiments, on ne saurait suspecter ceux du général Dumouriez dont il
est l’ami le plus intime, le voisin, le confident.
--Vous pouvez dire le beau-frère, ajouta railleusement la voix qui la
première avait nommé Dumouriez.
Cette allusion à la liaison qui existait depuis longtemps entre le
général et Mme de Beauvert, sœur de Rivarol, fit sourire. Peut-être,
allait-elle donner lieu à des commentaires désobligeants, lorsqu’un
nouveau personnage, au visage affable, aux airs de bourgeois cossu, se
montra sur le Jungfernsbug venant du côté du port. Ayant aperçu Rivarol
et Dumouriez qui le saluaient, il s’approcha d’eux, le chapeau à la
main.
De l’intérieur du café, les habitués observaient avec curiosité cette
scène.
--Voilà ce qui prouve que ces messieurs ne méritent pas vos soupçons,
remarqua le défenseur du général. Si M. le comte de Thauvenay,
représentant de Sa Majesté dans ce pays, est en rapports avec eux, et
s’il ne craint pas de leur parler en public, c’est qu’il les sait bons
royalistes ou en train de le devenir.
--Il semble, en effet, qu’il les félicite, fit un interlocuteur.
--Et de quoi peut-il bien les féliciter? demanda un troisième.
--De la conversion de l’un, s’écria le premier, de la part qu’y a prise
l’autre. Voyez; ne dirait-on pas d’un trio d’amis? Les voilà qui
s’éloignent ensemble.
Après un moment d’arrêt, les illustres personnages se remettaient en
marche, suivis des yeux par les passants qui les avaient reconnus. Ils
disparurent au tournant d’une rue, tandis que, dans le café,
continuaient à s’échanger les réflexions qu’avait provoquées leur
rencontre.
Un nouvel incident y coupa court. De l’une des extrémités du
Jungfernsbug venaient à pas lents, vers l’hôtel de Saint-Pétersbourg,
deux promeneuses, au passage desquelles se retournaient les gens qui les
croisaient. L’attention des habitués du café se fixa sur elles. Dans la
vie monotone de ces désœuvrés, elles apportaient une distraction.
Au premier abord, à voir la marche assurée de l’une, son port de reine,
la fermeté de son regard, son visage à la fois grave et malicieux,
qu’animaient, sous une lourde chevelure brune, des yeux noirs où se
devinaient l’énergie et la volonté que donne l’expérience de la vie; à
voir la figure virginale de l’autre, sa grâce timide, tout ce qui
révélait en elle la fleur en bouton, à la veille d’éclore, on les eût
prises pour la mère et la fille. Mais en y regardant de plus près, on se
serait bien vite aperçu que la plus âgée des deux était trop jeune pour
être la mère; on eût dit plutôt deux sœurs dont l’aînée ne devait qu’à
leur différence d’âge d’exercer sur la cadette une autorité maternelle.
Du reste, s’il pouvait exister quelque doute quant à leur degré de
parenté, il n’en était pas de même quant à leur rang social. La toilette
de l’aînée, sa robe en velours gris, dont une douillette de drap couleur
de feuille morte doublée de fourrures laissait voir les bords, son
chapeau noir, en feutre dur, à la coiffe en pain de sucre, aux ailes
étroites, ceint d’un ruban fixé sur le devant par une boucle d’acier et
surtout l’aisance avec laquelle elle portait ce costume, révélaient non
moins qu’une élégance native des habitudes aristocratiques. Il n’y avait
qu’une grande dame pour aller par les rues sous ces luxueux atours sans
paraître endimanchée.
Plus modestement mise, ainsi qu’il convient à une jeune fille, sa
compagne ne présentait pas moins de distinction. La simplicité même de
sa tenue ajoutait à sa grâce, laissant deviner une haute naissance, un
incessant contact avec une société où les femmes poussaient jusqu’au
raffinement le désir de plaire.
Naturellement, dans le café, en apercevant ces deux promeneuses, en les
regardant entrer comme chez elles dans l’hôtel à la mode, rendez-vous
des gens de condition, on s’était demandé qui elles étaient. On les
voyait pour la première fois et, d’abord, personne n’avait pu les
nommer. Mais bientôt un vieux gentilhomme, récemment arrivé d’Espagne,
se les rappela pour les avoir déjà rencontrées à Madrid. Il les nomma:
--La comtesse de Bonneuil et sa nièce, Mlle de Morsang.
--J’ai connu un Morsang, capitaine à l’armée de Condé, lui répondit-on.
Il est mort. Serait-ce sa fille?
--Probablement.
--Je ne le savais pas marié.
--Vous n’étiez pas obligé de le savoir, répliqua le vieux gentilhomme;
il a pu se marier sans vous en prévenir; il a pu aussi avoir une bâtarde
à votre insu et la reconnaître. Les mieux informés savent-ils jamais
tout?
L’argument avait sa valeur; personne n’y répondit, et il fut acquis que
la belle adolescente était la fille légitime ou naturelle de M. de
Morsang.
On discuta plus longuement sur la comtesse de Bonneuil. Quelqu’un
déclara qu’il en existait une autre à Paris, veuve depuis longtemps,
dont la fille avait épousé Regnaud de Saint-Jean d’Angély, l’ancien
député aux États généraux, et qui prétendait être seule de son nom. Il
fallait donc qu’elle voulût en faire accroire ou qu’elle ignorât
l’existence de son homonyme ou encore que celle-ci portât ce nom sans y
avoir droit. En un temps si propice aux aventuriers, cette dernière
supposition n’était pas invraisemblable. Mais une jolie femme trouve
toujours des défenseurs. Bonneuil ou non, la personne qui était en cause
fut vaillamment défendue par le vieux gentilhomme qui l’avait nommée.
--Je n’en parle pas à la légère, dit-il. A Madrid où elle a résidé en
1797, elle était reçue à la cour. Le duc d’Havré, le dévoué serviteur de
notre roi, la patronnait. Depuis, elle a vécu à Saint-Pétersbourg,
estimée et considérée; elle y était encore l’an dernier. Elle y retourne
maintenant après un séjour à Londres où l’avaient appelée des questions
d’intérêt.
Ces renseignements positifs mirent fin au débat. Comme la comtesse de
Bonneuil et sa nièce, ayant franchi le seuil de l’hôtel, avaient
disparu, on cessa de s’occuper d’elles.