Rabaha, fille de l’Amrar

Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit froide. Les notes heurtèrent

les parois à pic du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux

escarpements du Bou Gergour. L’air sec et pur fit paraître plus cuivrées

encore les notes filées du légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un

plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme disparut dans sa cagna

et Khenifra, de toute part armée, ceinturée de fils de fer barbelés,

hérissée de mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain.

Les officiers du poste étaient réunis, pour la plupart, dans une grande

pièce servant de salle à manger et située au premier étage de la maison

d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette demeure assez considérable et

décorée du nom de Casba, comme toutes celles construites par les chefs

de la tribu, était sise sur la rive droite de l’Oum er Rebia, à une

centaine de mètres en amont du pont qui traverse ce fleuve devant

Khenifra.

La salle où l’état-major du poste prenait ses repas était une vaste

pièce, grossièrement décorée de badigeons mauresques, dont le plafond,

en rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange de terre rouge

et de débris qui servait d’assiette à la terrasse. Deux autres pièces

plus petites s’ouvraient à droite et à gauche sur la première par deux

grandes portes où l’artisan maladroit avait, d’un ciseau enfantin, imité

les sculptures classiques des maisons de Fez ou de Meknès. Tout cet

ensemble mal bâti était enlaidi par quatre hautes poutres en bois

soutenant le plafond défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce

point fendillés, que le génie militaire inquiet les avait cerclés de

fer. Cette demeure branlante et son décor raté laissaient deviner

l’orgueil du rude Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut un

jour poser au pacha maure parmi ses sauvages compagnons.

En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus de l’Oum er Rebia,

des fenêtres grillagées, sans vitres, étroitement masquées de lourds

panneaux en bois. La maison était pleine du mugissement furieux du

fleuve bondissant entre ses berges de basalte pour s’engouffrer sous le

pont de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore la sensation

d’être dehors et particulièrement ce soir-là où le courant d’air froid

qu’amène l’oued du haut des monts gémissait aux joints mal faits des

grossières fenêtres.

Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait sur une galerie

dont le plancher tremblait sous les pas et où aboutissait, venant du

porche, un escalier tortueux, sans jour, dont les marches inégales

atteignaient finalement la terrasse. Là, dans un angle, sous un abri

maçonné par les nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés veillaient

autour d’un projecteur, prêts à en darder le faisceau sur la campagne

environnante.

De ce point élevé la vue embrassait Khenifra endormie.

Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité, ses eaux, comme si

elles avaient absorbé toute la lueur des étoiles, apparaissaient

bouillonnantes et lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de

violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques, se mouler en une

vague unique, puissante et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale

du pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup pour reparaître un

peu plus loin mais faible, chancelante et douteuse jusqu’à se perdre

dans le noir tout à fait.

Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait dans l’ombre la masse

épaisse de la Casba principale, de la Casba du caïd Mohammed, tyran des

tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur et maître incontesté

de Khenifra, jusqu’au jour où les Français dressèrent, sur la tour

carrée de son burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces fils qui

scintillent la nuit par excès de tension électrique.

A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra, longtemps docile sous

la menace du pesant château fort de Moha. D’abord, le long du fleuve,

les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils, ses neveux,

gardiens délégués du maître au contrôle de la bourgade; puis tout de

suite après, basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et comme

aplaties sous un toit unique dont la grisaille apparaissait dans

l’obscurité, sorte de carapace imprécise où les rues, les places

découpaient pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres et sous

laquelle, en cette heure même, haletait le souffle de huit cents hommes

endormis.

Et il y en avait partout: dans les demeures des commerçants fasis qui

troquaient là «les choses venues de la mer», comme disent les Berbères,

contre la viande et la laine des troupeaux. On leur avait donné les

boutiques de la kaïsseria, le marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à

leur goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les fondouqs nettoyés

étaient installés leurs magasins, leurs bureaux. Et les mieux partagés

avaient été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses

prostituées qui, plus encore peut-être que le sucre, le thé et la

cotonnade, firent le succès et la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à

peu s’adaptant aux ténèbres y discernait une tache plus claire, un

ensemble de petites choses alignées et sans doute blanchies à la chaux.

C’était un cimetière situé, contrairement à l’usage, au beau milieu des

logis et où des soldats de races diverses gisaient mélangés. Soucieuse

de leur sommeil, pour leur éviter toute profanation, la Khenifra

militaire gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec eux, sous la

protection de ses sentinelles, de ses armes, de ses fils barbelés.

Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du mirador où le projecteur

somnolait, la paupière baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là

pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés, croisés, comme la trame

d’un large ruban, autour de la petite ville. On les avait chargés

d’épines et, qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues, boîtes

de conserves vides, bidons de pétrole épuisés, objets bruyants au

moindre heurt. Tout cela pour entendre, pour éventer le glissement du

Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade, passe

ensanglanté au travers des ronces métalliques et, rampant, va poignarder

un homme ou voler un fusil.

Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on entendait de temps à

autre battre leur semelle les troupiers qui, deux par deux, de place en

place veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier.

* * * * *

Les officiers s’attardaient autour de la grande table qui les réunissait

aux heures des repas. Le commandant du poste, somnolent, feuilletait un

rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines. Deux jeunes gens

s’amusaient à suivre les évolutions gauches d’un énorme scorpion noir

qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché la fente du plafond

où il vivait et, avec de menus cailloux rouges, était tombé sur la

nappe. D’autres officiers faisaient leur correspondance, d’autres encore

causaient à voix basse entre eux. Tous attendaient les rekkas, les

courriers légers qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce

poste complètement coupé de l’arrière et dont le ravitaillement se

faisait à intervalles espacés et à grand renfort de bataillons.

Les courriers, dont la mise en route était signalée de la veille par le

télégraphe sans fil auraient dû arriver avant la chute du jour. Les

esprits s’inquiétaient du sort réservé aux chères correspondances et les

conversations roulaient sur les rekkas, sur leur métier peu enviable,

sur leur habileté à passer entre les sentinelles zaïane. L’énervement de

l’attente finit par interrompre les jeux et les lectures. Il faisait

froid. Les lieutenants, lassés de leur scorpion, se mirent à gambader, à

battre la semelle; tout trembla.

--Vous allez faire crouler la _boîte_! cria le chef de poste, restez

donc tranquilles.

--C’est joyeux la vie ici, répondit un des jeunes officiers. Il fait un

froid de loup. Cette fenêtre devrait être bouchée, si on n’a pas de

vitres à y mettre.

Et, sans doute pour tenter de mieux ajuster le panneau de bois qui

obturait l’ouverture, il l’ouvrit. Ce geste laissa passer à l’extérieur

la lumière de la chambre et aussitôt une balle vint écorner

l’encastrement de la fenêtre. Immédiatement une mitrailleuse cracha dans

la nuit en réplique au coup de feu aperçu, tandis qu’un grand jet de

lumière parti de la terrasse crevait l’ombre montrant, tout au bout de

son cône et violemment éclairés, les détails du paysage, un arbre

rabougri, de gros rochers, un pan de mur de marabout.

Honteux de l’incident qu’il venait de provoquer, le jeune homme referma

vivement le panneau et s’en fut se réfugier dans un coin de la salle.

--C’est malin, dit une voix, de déclencher cette pétarade juste au

moment où nous avons besoin, pour le salut de nos rekkas, que tout dorme

autour de nous.

--Il n’y a pas grand mal, reprit le chef de poste plus bienveillant. Ce

n’est pas cela qui empêchera nos lettres d’arriver, si les courriers ne

sont pas d’ores et déjà _zigouillés_. Et puis cela démontre que nos

postes de veille font bonne garde.

Un long coup de langue de clairon retentit au dehors. C’était le signal

convenu pour appeler les vaguemestres au poste de police où un premier

courrier précédant les autres venait de se faire reconnaître. On se

leva; tout le monde parlait à la fois.

--Enfin, les voilà!

--Ils sont passés tout de même.

--Je ne serais pas fâché de savoir ce qui les a retardés.

--Ils prennent rarement deux fois le même chemin.

--Ils ont dû éviter le couloir de l’Aguennour.

--Quels braves gens que ces rekkas!

Puis il y eut l’attente nécessitée par le triage du courrier et enfin le

vaguemestre de l’état-major entra, donna à chacun ce qui lui revenait et

déposa devant le commandant le pli épais des correspondances

officielles. Il y eut dans la nuit, sur le front nord de Khenifra, une

fusillade de quelques minutes. Cela répondait à une volée de balles

décochées par les guetteurs ennemis au moment où le poste était sorti

pour recueillir les courriers. Ceux-ci étaient arrivés à peu de distance

l’un de l’autre, essoufflés, après une course échevelée pour traverser

d’une seule traite la distance qui séparait le poste du point où ils

s’étaient terrés, en attendant le moment favorable à leur dernier bond.

Personne ne fit attention au bruit; c’était un incident trop banal pour

déranger des gens voluptueusement occupés à ouvrir des enveloppes.

Chacun d’ailleurs s’en fut coucher rapidement emportant son bien. Le

commandant et l’officier des renseignements restèrent seuls à dépouiller

le courrier officiel.

--Tenez, Martin, voici quelque chose de singulier auquel je ne

m’attendais guère, dit le chef tendant un pli ouvert à son adjoint.

Celui-ci lut:

--Pour nous conformer au désir exprimé par le Makhzen Central, vous vous

efforcerez de faire parvenir au caïd Mohammed ou Hammou Zaïani la lettre

ci-incluse que lui adresse du harem chérifien sa fille Rabaha.

Suivait une analyse succincte de la correspondante d’ailleurs très

banale. La fille du caïd donnait à son père des nouvelles de sa santé et

lui demandait des siennes.

--Que pensez-vous de la commission dont on nous charge? demanda le

commandant tout en continuant de décacheter le courrier.

--La femme qui a écrit cette lettre, répondit Martin, a joué un rôle

dans les affaires marocaines de ces dernières années. Son existence

servit d’abord à la politique que suivait son père à l’égard du Makhzen.

Plus tard, et il n’y a pas de cela longtemps, elle contribua au succès

de Moulay Hafid prétendant au trône chérifien.

--Allons dans ma chambre où il fera peut-être moins froid qu’ici, dit le

commandant; nous pourrons plus confortablement causer de ces choses.

Le logement du chef, situé dans une autre partie de la maison d’El Aïdi,

avait l’avantage d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis

étendus sur le parquet ou disposés en tentures. Les courants d’air qui

rendaient pénible le séjour des autres pièces y étaient matés et le

bruit du torrent très assourdi. Martin s’installa dans l’unique

fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et s’enferma soigneusement dans

son burnous. Martin reprit son récit.

--Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou, le vigoureux adversaire

qui nous tient tête aujourd’hui, doit à son alliance avec le Makhzen la

puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus de la confédération

Zaïane. Lui, homme de _siba_, chef élu, _amrar_ des assemblées

démagogiques, conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il avait su,

au moment opportun, faire avec le Sultan un accord où, en échange de sa

soumission personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire pour

dompter ses farouches compatriotes. On lui donna des soldats dont le

Makhzen paya la solde et assura l’armement. En théorie, il devait

commander au nom du Sultan à des populations que celui-ci ne pouvait

atteindre et régenter d’une façon continue. En réalité, Moha ou Hammou

voulait être seul maître dans ses montagnes et il le fut en effet, dès

que l’Empire tomba en quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz.

Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay Hassan, homme de réelle

valeur politique et d’une activité guerrière tout à fait remarquable.

Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats, des armes, de

l’argent. En échange Moha ou Hammou fut obligé de faire le jeu du

Gouvernement central, d’entretenir avec lui des relations respectueuses.

Maître d’utiliser comme il lui convenait les soldats du Sultan, il n’en

subissait pas moins l’ascendant très positif et humiliant pour lui de

cette garde payée par un autre et qui conservait à son chef spirituel et

temporel, le sultan Moulay Hassan, tout son dévouement et sa vénération.

Moha fit certes de grandes choses, mais sous l’égide du Makhzen. Pour

ses contributes il cessa d’être l’«Amrar». On l’appela définitivement le

caïd Mohammed; et ce titre qui lui donna une grande force, lui enleva sa

liberté, tout son caractère de chef berbère indépendant. Le peuple

commença à le détester. Lui n’hésita pas devant les pires violences pour

se faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui du Makhzen, il

accentua à certains moments sa politique déférente à l’égard du Sultan.

Celui-ci d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les Zaïane en

respect, parcourait les montagnes voisines, passait au Tafilelt, ce qui

n’était pas sans inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha. C’est au

moment où Moulay Hassan était sur la Moulouya qu’il lui envoya en cadeau

la petite Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la lettre. Le

Sultan confia la fillette au harem de Marrakch où elle grandit. On

prétend que Moulay Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz. Mais

celui-ci ne l’épousa point et la Berbère s’étiolait inconnue et oubliée

dans la foule féminine de tout âge et de toutes conditions qui encombre

les palais impériaux, lorsque Moulay Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud

de son frère le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria Rabaha

et l’épousa.

Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa cause encore chancelante

le chef le plus puissant du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux

fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère pour femme. Au Makhzen

on était encore sous l’impression cruelle laissée par le meurtre de

Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré par les Aït ou Malou

avec un détachement qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien et

qui resta sans punition. On avait horreur des Berbères redevenus, sous

le faible Abd-el-Aziz, plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid

flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de goût montré jusque-là

pour sa fille par les chorfa. En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel

proclamé à Marrakch, avait besoin de la consécration solennelle que

pouvaient seuls lui donner la ville de Fez et le conseil des Ouléma. Il

lui fallait, pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste, sans

compter que la France pouvait d’un geste rétablir les affaires de ce

prince très aimé du peuple.

--Ah ça! dit le commandant, vous me racontez, Martin, le contraire de ce

que l’on m’a toujours dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire et

Aziz méprisé, détesté?

--Vous avez lu cela dans les journaux, mon commandant, reprit Martin,

voulez-vous me permettre de continuer? Hafid, disais-je, était loin

d’avoir les sympathies dont jouissait son frère et dont beaucoup, malgré

les années, lui sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers Fez,

il rencontra tout d’abord les troupes françaises qui occupaient le pays

des Chaouïa. Nos soldats prirent contact avec la harka de Moulay Hafid

et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère à son aise, quand

les Français, sur un ordre venu de Paris, le laissèrent passer. Mais où

pouvait-il aller? rejoindre par les Zaer la route dite impériale de

Rabat à Fez? Le trajet était long et plein de dangers. Il aurait

certainement fallu combattre ou tout au moins imposer le ravitaillement

de la harka par les tribus traversées. Et les Zemmour qui ne voulaient

pas d’Abd-el-Aziz refusaient énergiquement d’entendre parler d’un autre

sultan.

Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani, qui d’ailleurs ne se

dérangea pas tout de suite, mais dont les fils, ses mandataires,

guidèrent le sultan marron vers Meknès à travers leur pays. Et, s’il

faut en croire la chronique berbère, il s’en fallut de peu que la harka,

une riche proie, ne fut «mangée» par les Zaïane.

Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la fin de son histoire.

Mais cet homme sans foi et sans honte possédait cette particularité de

réserver ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient aidé. Il ne tarda

pas à malmener son épouse, la fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude

Berbère, riposta par une sorte de: qui t’a fait roi? rappelant le

service rendu par son père au Sultan ingrat.

Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à Marrakch. Elle ne sortira

plus que morte des harems impériaux où vivent, fort mal, loin de toutes

choses extérieures, tant de femmes qui ont eu l’honneur sinon la chance

d’y être appelées.

--Fort bien, dit le chef de poste quand Martin eut achevé son récit,

mais cela ne justifie pas le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de

faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille.

--C’est un ordre de l’autorité politique supérieure; il n’y a qu’à s’y

conformer, dit Martin.

--Pardon, reprit le commandant du poste, je reste maître des moyens à

employer et même de les juger impossibles. Avec l’acharnement continu

des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors de cette enceinte,

alors qu’il nous faut souvent une opération militaire pour mettre en

place quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer la vie de mes

hommes pour passer une lettre à ces Berbères? Moha ou Hammou et ses gens

sont des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à coups de fusil.

--C’est là, je le sais, votre manière de voir, dit Martin. Je la trouve,

pour ma part, insoutenable. Vous avez la responsabilité militaire du

poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous renseigner sur les choses

politiquement opportunes et possibles. Il est fâcheux qu’en cette œuvre

commune nous partions chacun de principes différents. Je suis loin de

partager vos idées sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos

yeux des _salopards_ quelconques dont la ténacité vous retient dans ce

bled peu gai. Je vois ici, au contraire, des gens qui tôt ou tard

entreront dans le giron clément de la paix française et qui, pour le

moment, défendent leur indépendance. C’est leur droit, autant qu’est à

nous le devoir de les éclairer, de les attirer...

--Je connais votre marotte, à vous gens de bled, reprit le commandant;

elle a peut-être eu ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions

sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait pas les

Zaïane d’enlever le poste si je n’étais sur mes gardes et énergiquement.

Je compte bien leur jouer quelque jour un tour de ma façon; en

attendant, je ne risquerai pas la peau d’un soldat, serait-il mercenaire

et indigène, pour donner au Zaïani des nouvelles de sa fille.

--On ne vous demande pas ces risques, dit Martin en prenant la lettre.

Je saurai bien la faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à

l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre et même rapportera la

réponse, si l’on veut.

--Voilà, dit le commandant qui s’échauffait, voilà des méthodes que je

ne comprendrai jamais. Vous soignez les gens blessés en nous combattant.

Vous faites du bien à des misérables qui vous massacreraient froidement

si vous tombiez entre leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent

leur fusil. Je vous dis que nous sommes des poires, des poires! Je ne

sais pas ce qui me retient de faire fusiller toute cette pouillerie de

loqueteux quand elle se présente aux barrières pour voir le médecin.

Martin quitta son chef sur cette boutade pour éviter une discussion qui

devenait acerbe. Le commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier

des renseignements se chargeât de la lettre. Excellent homme mais trop

soldat, il ne comprenait rien à ce qu’il appelait «les manigances

politiques» et il était déconcerté par les idées de Martin, officier

rompu aux choses indigènes et qui savait allier à la plus grande énergie

militaire toutes les méthodes de pénétration et d’attirance.

Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il venait d’entendre, mais

choqué surtout du mépris ignorant professé par son chef à l’égard des

populations qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien différente. Il

croyait à la nécessité de connaître ses ennemis et d’autant plus qu’ils

devaient fatalement devenir un jour des alliés, des aides. Il voulait

aussi que l’on sût l’effort accompli par l’idée française dans ce coin

de Berbérie particulièrement rude. Il fallait donc, avant que le

souvenir s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait savoir de ces

populations, de leur histoire, de leur vie intime, de leurs capacités

économiques, agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est venu

jusqu’à nous du passé de ces tribus dont l’origine seule, et encore bien

vaguement, se discerne à la faveur de spéculations ethnographiques.

Sur leur histoire contemporaine le jour s’était fait peu à peu dans son

esprit par de longues et patientes enquêtes, par ses conversations

journalières avec les indigènes. Il avait compris que toute la vie des

Zaïane du dernier demi-siècle avait évolué autour des faits et gestes

d’un homme, le vieux Moha ou Hammou, l’«Amrar». Il s’était efforcé déjà

de retracer le début de sa carrière[13]. La lettre de Rabaha, placée

devant lui, sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les belles

années de vigueur du fameux chef berbère. Et parce qu’il était convaincu

en les retraçant de faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce

soir-là, d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait.

[13] _L’Amrar_, récit berbère, du même auteur.

Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit qui va suivre.

* * * * *

Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou quitta le haut val de Djenan

Immès pour descendre vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante.

A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore l’importance qu’il

prit plus tard lorsque ses fils, devenus grands, entourèrent,

encadrèrent de leurs tentes celles du chef leur père.

Le campement de Moha comportait tout d’abord sa grande _khima_

personnelle, aux lourdes bandes noires tissées de laine et de poil de

chèvre, demeure traditionnelle conforme à ses goûts et qu’il ne quitta

jamais. Démontée, il fallait quatre chameaux et deux mulets pour

l’emporter. A côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants, on

dressait la kouba makhzen, tente ronde au toit conique dont la toile

blanche portait en noir ces ornements spéciaux ressemblant à des carafes

ventrues et qui sont l’insigne de tous ceux qui, peu où prou, commandent

au nom du Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan, avait écrit

en la lui envoyant:

«Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de prospérité. Qu’elle se

dresse claire et joyeuse auprès de ta demeure protégée par Dieu.

Reçois-y avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres; exerce

sous sa coupole la saine justice aux bons et aux mauvais. Enfin, sur son

seuil bien orienté vers la noble _quibla_, fais en mon nom la prière

agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne qu’il est seul et seul digne

de louanges!»

Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba insigne de son autorité. Il y

mettait à couvert ses bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu

prier, là ou ailleurs.

Immédiatement auprès de la tente du chef, on dressait celle occupée par

l’épouse du moment. C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine

vulgaire qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et qui garda sur lui un

empire assez prolongé. Continuant le grand cercle du douar, se

dressaient les tentes des épouses à qui la maternité avait donné droit

définitif de cité et d’honneurs. Il y avait là déjà à cette époque, et

entre autres, Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha, Hennou,

mère d’Hassan. A l’opposé de la tente du chef et fermant le cercle,

étaient établies celles du cousin germain Bouhassous, fils du vieux Ben

Acca, fidèles compagnons, soutiens de la fortune de Moha et dont

celui-ci ne se séparait jamais.

Cette organisation patriarcale vint à donner au douar de Moha ou Hammou

une force et une cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds

multiplièrent ses gardes du corps issus de son sang, ayant chacun leurs

gens, leurs clients, respectueux et soumis comme eux aux volontés du

caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement armée, entraînée par son

chef, outil parfait et mobile de domination sur les mouvantes peuplades

de la confédération.

On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les Aït Akka, du nom de

l’ancêtre Akka, grand-père commun de Moha et de son allié Bouhassous.

Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un ancêtre éponyme: Amahzoun,

dont le souvenir n’est plus très net en tribu.

Moha avait de sérieuses raisons de quitter, malgré la chaleur torride,

les grands ombrages de son campement normal d’été pour s’installer dans

la plaine roussie, devant Khenifra. La petite bourgade devenait très

rapidement populeuse et commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les

marchands de Boujad y avaient installé des boutiques où ils vendaient la

cotonnade et la bimbeloterie importées. Les gens de Fez, réunis en un

quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout ce monde trafiquait,

gagnait de l’argent; le marché était libre, sans taxe aucune. Mais

personne ne commandait, des scènes de désordre s’étaient déjà produites.

Les clients berbères de la jeune Khenifra inquiétaient les étrangers par

leurs instincts pillards, et risquaient de détruire dans son germe un

centre commercial naissant dont toute la montagne devait vivre et dont

Moha comptait bien tirer de larges profits.

Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais d’autres préoccupations

encore l’amenaient à Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan

montraient, depuis quelque temps, peu de bonne volonté. Certains ordres

de Moha ou Hammou n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance

le gênaient et l’humiliaient. La cause du changement survenu dans

l’esprit des soldats ne lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay

Hassan semblait définitivement reconnue dans toute la partie du pays que

les Berbères appellent le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas

leurs âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient sur les

marchés, dans les douars. Le Sultan, disait-on, allait se rendre au

Tafilelt, berceau de la dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne.

Il lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper en deux le

monde berbère, accomplir ce qui n’avait pas été fait depuis Moulay

Ismaël.

Les soldats savaient tout cela et se plaisaient d’ailleurs à le

répandre. Le caïd reha, leur chef, convoqué à Fez, avait vu le Sultan,

reçu ses instructions, rapporté des munitions, de l’argent. Le Makhzen

donc en ce temps-là était fort et les soldats qui le représentaient

devenaient arrogants. Ils cachaient de moins en moins le sentiment

qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations sauvages dont ils

faisaient en somme la police, pour le compte de leur maître, Sidna

Moulay Hassan le victorieux.

Si Moha avait tout ignoré des événements qui se préparaient, l’attitude

des soldats du Sultan détachés auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet,

blessé dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser avec ces

prétoriens à la solde d’un autre. Il en avait besoin. A l’époque où

Moulay Hassan se préparait à sa grande expédition, les fils de Moha

étaient encore jeunes, et son clan qui devait plus tard suffire à

dominer les autres n’aurait pu seul en venir à bout. Il y avait donc

chez les Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage du Sultan. La

force militaire du Makhzen eût été impuissante à permettre l’immense

randonnée, mais une politique prévoyante y avait aussi longuement

travaillé. Et Moha sentait bien que le viol des libertés berbères,

auquel il allait assister, était le prix de l’aide qu’il avait demandée

lui-même à Moulay Hassan, le douloureux résultat de son alliance et de

sa soumission. Sans la neutralité absolue de la confédération des tribus

Zaïane maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou Hammou, Moulay Hassan

n’aurait pu, en effet, songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez,

il comptait gagner la Moulouya en passant sur les fractions sans

cohésion des Aït Mguild. Il lui fallait pour cela être sûr de ses flancs

tenus à l’est par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par les

redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec Moha d’une part, avec les

Aït Youssi de l’autre, lui donnait de chaque côté la sécurité. La

mehalla chérifienne marchant vers le sud ne serait pas insultée. C’est

tout ce que demandait le Sultan qui n’avait pas l’intention de revenir

par le même chemin.

Moulay Hassan a mis en effet largement en pratique le système des

randonnées circulaires, celles qui présentent le moins de chance de trop

durs combats. Il avait évidemment appris ou constaté que les tribus

berbères, lentes à s’ébranler comme les individus y sont lents à

réfléchir, n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées de

traverser deux fois leur territoire. Dans toute l’histoire de la

dynastie chérifienne, les grands échecs militaires ont toujours eu lieu

durant des marches de retour vers les capitales. Le Berbère est

incapable de résister au désir fou qui le prend de pourchasser les

troupes qui s’éloignent de chez lui. C’est un pays d’où il ne faudrait

pas être obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays «à

engrenage». L’histoire de nos campagnes en Berbérie en fait à nouveau la

preuve. Et il y a, dans cette manière d’agir des montagnards, autre

chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire à coups de fusil

des gêneurs. Une tribu, en effet, qui aura accueilli pacifiquement une

troupe de conquérants sera irrémédiablement prise à partie et mangée par

les autres tribus, quand l’étranger s’en ira. Il lui faut donc donner

des gages en attaquant ceux qui la quittent, guider même le rameutage

acharné des hordes voisines et cela explique tout le danger qu’il y a

pour une colonne au moindre recul même momentané. Cela fait comprendre

aussi cette condition qui paraît étrange, mais si souvent posée par les

djemaas dans les palabres politiques: «Nous voulons bien vous accueillir

en tel point, mais si vous y arrivez il ne faudra plus vous en aller.»

Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre en main les soldats qui

s’émancipaient. Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci,

sans nul doute, devait rapporter de Fez des nouvelles intéressantes et

probablement des ordres du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins

politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui avait plu. Il la

voulait pour femme et, avec cette énergique volonté qu’il mit toujours à

satisfaire ses penchants, il venait demander cette fille et la prendre.

* * * * *

Le douar du chef s’était installé sur la rive gauche de l’Oum er Rebia,

à quelques centaines de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes

étaient disposées en un grand cercle sur un terrain incliné vers l’oued.

Celle de Moha, placée au point le plus élevé, les dominait toutes. Sans

sortir de la _khima_, le maître voyait la bourgade, le pont, le gué qui

y accèdent et aussi la lourde casba qu’il se réservait et dont une

nombreuse équipe de maçons et de manœuvres élevait les murs.

Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans ce fond de vallée où la

réverbération des hautes falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur.

Dans l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté sur son lit

de basalte. On entendait aussi parfois le chant des maçons sahariens

qui, à grands coups, damaient le pisé des murailles de Moha.

La tente du caïd était plus vaste et un peu plus haute que ne le sont

d’habitude celles des Zaïane. Mais la disposition intérieure était celle

de toutes les tentes berbères naturellement divisées par leurs supports

en deux parties: la droite, pour l’arrivant, réservée au maître du

foyer, la gauche aux femmes, aux domestiques, aux travaux de ménage. Le

fond, placé contre un gros rocher sur lequel on mettait la nuit un homme

de garde, était garni de bagages et de selles bien entassées formant un

mur qui montait jusqu’à la toile sans la toucher. La cloison médiane

était faite de nattes tendues entre les deux forts supports du faîte.

Des caisses, des chouaris en paquets, empilés contre cette séparation,

achevaient d’isoler la chambre dont le sol était garni de nattes et de

tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient l’ameublement,

le tout rangé de façon à ménager un espace libre au centre de la pièce

et jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus verticalement

par des piquets masquaient celle-ci et formaient à la demeure un couloir

d’accès en chicane.

Le grand douar était campé là depuis la veille. En cette heure la plus

chaude du jour, le caïd Moha fils de Hammou reposait au fond de sa

tente. Sa forte personne couchée sur matelas et coussins disparaissait

entièrement dans un grand _selham_ noir qui lui enveloppait les pieds et

dont le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir seulement du

visage un menton carré, un peu brutal, encadré d’un collier de barbe

noire où déjà quelques fils blancs tranchaient.

La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là, était assise par terre tout

près. Elle s’accoudait sur un grand coffre à puissante serrure, le

coffre particulier du maître; car c’était une prérogative très

recherchée, réservée successivement à celles qui détenaient plus ou

moins longtemps la place, de pouvoir s’asseoir sur le _sendouq_ du caïd

et parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya tenait un éventail en

feuilles de palmier nain dont elle se servait pour chasser les mouches.

Elle regardait tour à tour le chef endormi, son jeune fils Miammi qui

nonchalait sur le tapis et un petit chamelon blanc familier qui, engagé

dans le couloir d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre les

deux nattes pour attraper des bribes qu’une main lui jetait du

compartiment des femmes.

La Fassiya riait découvrant des dents blanches, seul attrait d’un visage

sans charme et déjà fané. Tout cela se passait en grand silence, sous la

tente chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements lointains des

chiens de douar ou l’ébrouement des chevaux rangés aux piquets devant

les tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait derrière la

cloison de nattes.

Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient de la pâte dans de

grands plats en bois. Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles

s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort épuisé, lançait la

chose dans le plat de l’autre qui à son tour reprenait. L’une était une

servante âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années, robuste,

élancée et, par la force et le geste, presque une femme.

C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba des Aït Ihend. Le caïd

avait épousé celle-ci à l’époque où il n’était encore que l’_amrar_, le

chef élu, de quelques peuplades Zaïane.

Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait des traits réguliers,

énergiques, dans un ovale correct accentué d’ailleurs par deux petites

nattes de cheveux tressés à plat qui dessinaient le contour du front,

longeaient d’une courbe les tempes et disparaissaient par-dessus les

oreilles sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait de grands

yeux noirs comme sa chevelure, comme ses sourcils.

En cette heure de travail pénible, sous la tente surchauffée, elle était

vêtue seulement d’une chemise de laine serrée à la taille et dont le

tissu par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes manches

retroussées jusqu’aux épaules sortaient ses bras brunis, déjà solides.

Tandis que la domestique plus entraînée travaillait assise, Rabaha se

tenait à genoux et penchée sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à

la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute sa souple personne,

contribuant ainsi à l’effort, ondulait de la croupe à la nuque à chaque

mouvement des poignets. C’était une belle image de l’être humain en

pleine nature travaillant son pain à la sueur de son front.

* * * * *

Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent la khima voisine

où elles vivaient. Là blotties dans un coin familier, étendues sur une

natte, visage contre visage, à voix basse elles reprirent une causerie

interrompue.

--Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour la pâte? dit Rabaha.

--Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas là un travail pour la

fille du caïd.

--Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe guère de moi... La Fassiya

est seule maîtresse aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or? Et Miammi

son fils? Le caïd des soldats lui a apporté de Fez un caftan de drap

vert. Il n’y en a que pour elle et son rejeton.

--D’accord! Mais qu’en sera-t-il demain? dit la vieille. Crois-moi, être

femme du caïd, ce n’est pas grand’chose; être fils ou fille du caïd,

c’est infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la descendance seule

importe; elle soutient sa force et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est

vagabond comme l’esprit des gens de notre race: on laboure un champ; la

récolte faite, on pousse plus avant les tentes, les troupeaux et l’on

choisit une terre nouvelle pour ensemencer.

--Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le _fquih_ de Sidi Ali. Où

as-tu appris cela? Il est vrai que tu es vieille, tante Itto; tu peux

aller et venir sans la permission de personne; tu entends tout, tu

connais tous les douars et les chemins de la montagne et de la plaine...

Je t’aime, tante Itto; sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma

mère. Quand pourras-tu encore lui porter de mes nouvelles? et puis,

ajouta-t-elle très bas, tu m’avais promis de me dire un jour la cause de

son absence. Où est-elle cachée? Pourquoi ne puis-je la voir?

--L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le silence sur ces choses.

J’ai redouté longtemps ton imprudence, mais tu es grande aujourd’hui; si

tu me promets... songe à ce que je risque!... donne ton oreille.

L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa le bras autour du cou,

feignant de vouloir s’endormir sur son sein. Et ainsi, bouche contre

oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire de Mahbouba des

Aït Ihend.

--Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut... Quand on a

dépassé _El Kebbab_, on prend à gauche le sentier des chorfa de

Tabquart, celui qui passe à la source où il n’y a pas de tortues; l’eau

est trop froide... Sidi Ali, c’est le grand ennemi de ton père l’amrar.

Moi je dis l’amrar, tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous

dites le caïd et avez peur de lui... Sidi Ali est le maître des choses

dans toute la montagne. Il a le livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui

dit le passé et l’avenir. Sidi Ali est un saint; il parle avec Dieu, le

sultan des saints, et tu ne peux pas le regarder sans que les yeux te

cuisent tout de suite, c’est un fait. Ton père veut être le maître

aussi, mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la prière, Moha

l’homme de la poudre. Pourtant ils se ressemblent tous les deux par leur

goût pour les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y

reprendre.

Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali, l’a désirée. Il a trouvé le

moyen de le lui faire savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi

l’aveugle! et un jour qu’elle était soi-disant en quête de glands doux,

elle s’écarta exprès; quatre hommes l’enlevèrent et la portèrent ici.

Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas accepté l’associée;

elle a fait une scène violente, malgré toutes les bonnes paroles du caïd

et tout ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente, des animaux,

des serviteurs pour elle et pour toi. Cela dura toute une journée et le

soir la pauvre se calma et parut accepter sa belle place dans le douar.

Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne s’en est aperçu que le

lendemain. Fille des Aït Ihend, elle connaissait parfaitement le pays.

Elle arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment sa femme était

chez Moha. Le marabout parle très peu. Il peut rester un an sans parler.

Il a dit simplement: «Dieu m’en donne une autre», et il a pris ta mère,

rendant ainsi à son ennemi la pareille.

Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa à demi sur un coude. La

vieille vit son front plissé, ses lèvres pincées.

--Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali, je rejoindrai ma mère.

--In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante.

* * * * *

L’heure brûlante était passée. Au déclin du soleil, le vent se leva et

de gros nuages de poussière rouge s’envolèrent de la plaine embrasée.

D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou Guergour, ce fut une valse

endiablée de nuées opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette

encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons dressaient au ciel

des colonnes qui s’écroulaient, puis repartaient en girations folles

pour aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous les déchets du

sol, feuilles, herbes flétries, paille et orge des animaux, lambeaux

d’étoffe arrachés au douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes,

dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant les gens, séchant les

lèvres. Exaspérés, les chevaux à l’attache virevoltaient sur leurs

membres entravés pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt de

l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes. Un troupeau de bœufs

affolés traversa la plaine, se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se

laissèrent choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de temps à autre

leurs mufles où la terre rouge collait.

Puis cela cessa tout d’un coup; une fraîcheur relative s’épandit

ragaillardissant les êtres. Et il sembla que le grand douar s’éveillait.

Les chevaux hennirent demandant l’abreuvoir, des théories de femmes

sortirent, la cruche sur les reins, pour aller au fleuve, tandis que, à

coups de maillet, les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient,

replantaient les piquets des tentes ébranlées ou effondrées par la

bourrasque.

Tout au début de celle-ci, un homme s’était présenté chez Moha ou

Hammou. Les domestiques qui attendaient au dehors le réveil du maître le

connaissaient; il s’assit parmi eux, près de l’entrée. Quand la tornade

se déclara, il aida ces hommes à maintenir la tente que le vent secouait

et cherchait à enlever; puis, la tempête calmée, il entra tout droit

chez le caïd.

Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités avec le chef. Comme

son nom le fait comprendre, c’était un juif converti à l’Islam. On le

disait originaire de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs montagnards

robustes et sauvages qui vivent chez les Berbères du Grand Atlas et qui

seuls, de leur race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée de ce

que furent les Beni Israël, en leurs diverses servitudes de l’antiquité

sémite. Cet Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres Berbères, avec

une pauvreté d’ailleurs feinte, n’avait rien qui le distinguât des

Zaïane, sauf certains traits de son visage, une démarche un peu plus

molle et un langage plus chantant et zézayé.

Il était le confident, l’agent secret pour affaires compliquées, le

familier de Moha. Il était son conseiller aussi pour tout ce qui avait

trait aux vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine.

Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en effet, à Boujad dans

la plus juive des maisons badigeonnées de _nila_, aux mains jaunies,

mais si fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se faisait en grand

secret, par crainte des rabbins préleveurs de dîmes, du sid toujours en

quête d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs. Et quand

parvenait au caïd Moha la dénonciation de se méfier du faux musulman, il

répondait:

--Tant mieux s’il est bien juif! Je suis sûr qu’il ne me tuera pas.

Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une faiblesse singulière

chez cet homme énergique d’être hanté par la crainte d’un assassinat.

Pendant longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel il consentit à

causer sans témoin.

Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné par des vêtements

imprégnés d’un venin subtil. Ses _belgha_, son linge de corps lui

étaient fournis par un unique marchand de Fez connu de lui seul et de

son factotum juif. Cette hantise lui vint, dit-on, de ce que Sidi Ali,

son voisin et ennemi, avait subi une tentative d’empoisonnement qui

provoqua une violente et douloureuse éruption de tout l’épiderme. Mais

il faut ajouter que Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu

supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie en montagne.

Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir une mission délicate. Quand

il entra sous la tente, il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du

maître, et attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes

s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure du chef violemment

secouée par la tornade. L’épaisse toile de laine et de poil de chèvre

était intacte, mais ses battements puissants avaient ébranlé les grands

supports, arraché des piquets et fait écrouler le mur de choses empilées

qui garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut toute sa vie des

habitudes de nomade invétérées, considérait ce remue-ménage d’un œil

placide et donnait à ses gens des indications. La Fassiya et Hassan,

fils de Moha, accouru à la rescousse au plus fort de la bourrasque,

s’empressaient d’aider le chef à changer ses vêtements couverts de

poussière rouge.

Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les hommes, les femmes s’en

allaient leur tâche terminée. Sur un geste, l’épouse disparut emmenant

son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs le Brahim

accroupi, silencieux, près de l’entrée. Ils savaient qu’à ses

conversations avec cet homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide

fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani.

--La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai appris, je crois, tout ce

que tu voulais savoir. On connaît parfaitement en tribu les projets de

voyage du Sultan.

Brahim avait en effet été chargé de parcourir les tribus voisines, d’y

étudier l’effet produit par l’annonce de la grande harka, de scruter les

intentions de la masse berbère qui de l’oued Dades à l’Oum er Rebia, à

la haute Moulouya, furieusement jalouse de son indépendance, formait un

bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier, intact jusqu’à ce

jour de toute emprise étrangère.

D’après ce qu’il allait apprendre de son espion et ce qu’il entendrait

du caïd des soldats qui revenait de Fez, Moha comptait régler sa

conduite, peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de son

serment d’allégeance, déterminer enfin toute sa politique.

--Dis ce que tu sais, fit-il.

--Voici: je suis parti par l’oued, vers le couchant. Ma première nuit se

passa à Tameskourt où des gens venus de Meknès ont raconté devant moi

des histoires terribles... pour des enfants. Le Sultan aurait reçu une

grande quantité de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq, les

Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son parent... tu sais bien, Moulay

Sourour qui a été tué par là il y a cinq ans.

Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé de côté la plaine où tout

est cuit et gagné la montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays est

vide; les enfants sont plus haut encore, car il fait très chaud; avec

cela, ils ont brûlé tous les chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont

des Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes terres, sais-tu?

Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs campés autour de lui. Il y

avait là quatre djemaas des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des

Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne l’_ouerd_ derqaoui?

--Cela m’est égal, ce sont des singeries; continue.

--Ces singeries feront de tous les singes tes ennemis. Mais je poursuis

en te citant les Aït Ihend qui sont à toi, je pense?... C’est ce que je

me disais; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un moqaddem qui leur fait

la prière. Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin; la montagne était

là, entière, en ziara auprès du marabout. Depuis Toujjit, en passant par

Arbalou, jusqu’à Tounfit, c’est un immense _taallemt_[14] de tribus. Les

Aït Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez les Aït Omnasf. Il y

a eu des coups de fusil. Mais chaque bagarre profite au saint qui

arbitre. Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure

d’Arbala. Il en vient même de tes tribus.

[14] Rassemblement de tribus pour discuter des choses de guerre.

--Tu l’as déjà dit, je sais cela. Continue.

--Tout ce rassemblement facilité d’ailleurs par la saison, tous ces

hommages au marabout sont provoqués par la crainte du Makhzen. On vient

demander à Sidi Ali son avis sur la conduite à tenir. Le saint, selon

son habitude des circonstances difficiles, est tombé en extase; il est

muet. Ses serviteurs l’ont installé sous ce grand cèdre... celui qui

marque la limite des trois tribus Aït Yahia, Aït Ihend, Aït Soqmane. Il

est assis sur des tellis de grains, le dos contre l’arbre. Il a les yeux

ouverts sur toute la plaine de la Moulouya en bas, vers l’Orient. Sa

figure jaune est tirée. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Des femmes

accroupies, immobiles, l’entourent prêtes à le servir. L’une d’elles lui

a noirci de henné cette bosse qu’il a sur le front. Il est terrible à

voir. Je pense qu’ainsi devait être notre Seigneur Moussa quand il reçut

de Dieu la Loi sur le djebel Sina.

--Juif! tu t’es laissé impressionner aussi?

--Non... tu as tort de ne pas m’écouter; cet homme est puissant et sa

force causera ta faiblesse, si tu n’y prends garde.

--Allons, je t’écoute; que s’est-il passé?

Cela dura quatre jours; la nuit, ses gens l’emportaient dans sa tente

pour le remettre le lendemain contre l’arbre. A la fin, tout le monde

était fou. Les femmes se roulaient par terre devant lui en le suppliant

de parler. Les hommes étaient fous comme les femmes. On se battait. Les

Aït Mguild chez qui, en somme, ces gens campaient, étaient furieux,

exigeants. Enfin Sidi Ali reçut la nuit, en grand secret, un courrier

expédié aux nouvelles. Il apprit de cet homme l’itinéraire de la harka

chérifienne. Les tribus qu’elle doit traverser sont déjà prévenues

d’expédier au-devant du Sultan la _beïya_, leur acte de fidélité et des

cadeaux. On sait ainsi qu’il va au Tafilelt par les Aït Izdeg. Il

évitera de venir par ici. Le courrier c’est Haddou des Ighesroun; il me

doit de l’argent. Il avait été chambré, mais j’ai pu le voir... grâce à

Mahbouba..., la mère de ta fille Rabaha.

--Ah! tu l’as donc vue?... mais nous causerons de cela tout à l’heure,

dit le caïd.

--Le lendemain, vers le milieu du jour, le saint parla et ses paroles

volèrent de bouche en bouche jusqu’aux plus éloignés. Il dit: «Je n’ai

pas vu le signe... Mon heure n’est pas venue... Dieu retient mon bras.»

Et en effet les femmes qui l’entourent avaient remarqué, durant son

extase, que son bras droit était mort. «Rentrez dans vos douars, ajouta

Sidi Ali... que la paix soit parmi vous, parmi vos enfants, vos femmes,

vos troupeaux... soyez toujours prêts... nul autre ne sait l’heure que

mon aïeul Sidi Boubeker... je veille... L’aigle sur le rocher regarde au

loin ce qui se passe... il est sans crainte.»

--Ce vilain hibou se compare à un aigle! dit Moha méprisant; puis il

conclut: ce qui importe est que ses gens vont rester dans l’expectative

hostile. Ils ne feront pas de démarche vers le Sultan.

--Ils n’en feront pas.

Moha resta un moment silencieux, puis brusquement demanda:

--Et maintenant, parle de la femme.

--Oui, j’ai vu Mahbouba, mère de ta fille Rabaha. Tu sais d’ailleurs que

je l’ai rencontrée souvent. Elle tenait à avoir des nouvelles de sa

fille et maintenant plus encore. Car ce qui devait être a été. Mahbouba

est délaissée; une autre, puis une autre ont pris sa place. N’ayant pas

enfanté, elle est reléguée parmi les femmes infécondes. La colère et les

regrets la rongent. Elle fut ici orgueilleuse, mais là-haut, chez son

saint homme d’époux, il n’y a pas de place pour une femme acariâtre.

Elle fut écartée et s’est mal conduite. Il ne lui reste plus qu’à fuir

de là aussi. Mais elle ne peut rentrer dans sa tribu des Aït Ihend où ta

colère et celle de Sidi Ali pourraient la joindre. J’ai donc saisi la

confiance de cette femme troublée. Elle m’a beaucoup servi à me faufiler

partout où ton service l’exigeait. Elle m’a ouvert son cœur et confié

ses secrets. Mahbouba veut passer chez les Aït Mguild qui transhument

vers le nord et gagner avec eux la plaine à l’approche de l’hiver. Mais

elle tient à ravoir sa fille et--ici le misérable ralentit son discours

pour en juger l’effet--et je suis chargé de prévenir l’enfant, de lui

indiquer le rendez-vous où elle doit retrouver sa mère. Je t’en avise.

Qu’en penses-tu?

Brahim regarda le caïd, attendant un compliment. Moha, accoudé, le

menton dans sa main, pose habituelle de ses réflexions, avait écouté les

yeux dans le vague. Quand son espion cessa de parler il tourna

légèrement vers lui un visage où nulle impression n’apparaissait et dit:

--J’ai compris. Retire-toi, pour le moment. J’attends d’autres

visiteurs.

L’homme se leva. L’incertitude où son maître le laissait de sa

satisfaction le troubla. Il sortit à reculons, incliné en posture

servile. Moha vit cette gêne et une gaîté lui en vint. Il eut un éclat

de rire et cingla de ces mots son courtisan:

--Allons, redresse-toi! Sois comme tout le monde. Tu oublies que tu es

devenu libre.

Brahim s’éclipsa, l’audience continua et Hassan fils de Moha vint

s’asseoir auprès de son père.

* * * * *

Alors entra dans la tente Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du

Makhzen. C’était un homme dans la force de l’âge, portant beau.

Demi-nègre, il appartenait à la descendance de cette tribu militaire

dite des Bouakhar créée par le grand sultan Moulay Ismaël et dans

laquelle, depuis deux siècles, les chorfa couronnés ont trouvé leurs

meilleurs serviteurs et de vigoureux soldats. Qacem était de ceux qui,

dans leur correspondance, s’intitulent Abd Sidi, esclave de mon Sid, et,

dans leurs actes, poussent l’obéissance aux ordres du souverain aussi

loin et aveuglément que le peut exiger la plus despotique fantaisie.

L’âme de ces gens a gardé l’empreinte donnée à celles de leurs pères par

l’incroyable fureur sanglante qu’exerça sur son peuple cet Ismaël,

contemporain de Louis XIV et ancêtre des sultans actuels.

Le caïd qui revenait de Fez se présenta devant Moha revêtu du costume

d’apparat que lui avait donné le Sultan. Il avait donc un pantalon

bouffant d’un rouge inusité, une veste courte du même, soutachée d’or et

de soie verte, ensemble inattendu, opposé à toute mode mograbine,

premier essai d’importation qui faisait prévoir les extraordinaires

_caïd’s dress_ dont, quelques années plus tard, l’humour politique et

commercial des Anglais bourra jusqu’au faîte, à des prix fous, les

magasins du pauvre Abd-el-Aziz.

Cet uniforme effarant se complétait d’un sabre à fourreau de cuir, à

poignée de corne dont la bretelle croisait, sur la poitrine, le cordon

de soie verte auquel pendait le Qoran dans sa gaine de cuir brodé. Qacem

avait mis sur le tout le beau _selham_ de laine blanche cher à tous ceux

du Makhzen et coiffé le bonnet rouge qui émergeait en pointe d’un turban

épais, bien serré et lisse d’étoffe blanche aussi. Ainsi vêtu et suivi à

distance par la population du douar qui n’avait jamais vu chose

pareille, le caïd des asker arrivait tout imprégné d’importance, suant

d’ailleurs à grosses gouttes sous cette livrée dont il n’avait pas

l’habitude.

En le voyant, Moha subit une impression pénible. Il eût voulu rire, il

n’osa pas. L’aspect du caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard, le

troubla. Il eut la vision importune de ce que représentait cet homme:

une puissance ennemie, organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à

peu. Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui avait rendu maints

services. Il eut la sensation très nette et cruelle que ce fidèle

serviteur ne travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant des

choses une conception différente de la sienne, un autre qui avait à sa

solde une quantité de gens dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets

pointus, à vêtements bizarres. Quand il était allé lui-même à Fez voir

le Sultan, il n’avait pas eu, au cours des fêtes et des réceptions,

l’opprimante impression que lui causait cet homme rouge, blanc, vert,

drôle, mais fort, intangible, surgissant chez lui, sous cette tente,

dans son bled, au beau milieu de la plaine farouche où il croyait régner

seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs grandes forêts, de leurs

profondes crevasses, pays qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de

toute la force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant senti la

fragilité de son indépendance qu’en voyant arriver en ambassadeur,

habillé comme un _babarayou_[15], son ami, le nègre, le simple et

complaisant Ba Qacem, le père Qacem des soldats du Makhzen.

[15] Perroquet.

Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de Moha dans l’espace

très court qui s’écoula entre l’entrée du caïd et le moment où pompeux,

la main sur le cœur, il salua:

--Es Salamou alaïkoum.

Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un peu mécontent même de

sa faiblesse passagère, il accueillit cordialement le visiteur qui

s’assit sur un coussin en face de lui. Il y eut un long échange de

politesses. L’homme du Makhzen restait solennel; Moha tâchait de

retrouver sa familiarité un peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand

chef. Une particularité en tout cas marqua l’entretien. Le caïd retour

de Fez, réimprégné de cet esprit de religiosité qu’élabore la ville de

Moulay Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct émaillé de

formules pieuses. Moha, au contraire, ne cessa d’employer sa propre

langue, peut-être par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance

qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement pour marquer le coup et

rappeler à Qacem qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les plus

rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de l’ombre.

Cette forme de la conversation ne gênait aucun de ces hommes également

bilingues. Ba Qacem d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à

questionner.

--Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre connaissance de la lettre

bénie dont m’a chargé pour toi mon maître le Sultan.

--Fais voir, dit Moha.

Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait son Qoran et

retira de la patelette doublée de soie un pli allongé dont il montra le

grand cachet rouge qui le scellait, bien intact.

Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son bord étroit, il en tira

comme d’un étui la lettre chérifienne qui, déployée lentement, apparut

timbrée en haut du grand sceau de Moulay Hassan, fils de Sidi Mohammed,

fils d’Abderrahman, fils d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet

et tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement, ferma un

œil, mit sa main en cornet devant l’autre pour examiner la chose, geste

familier à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir de très loin, ont du

mal à discerner de près des traits déliés tels que ceux d’un cachet;

puis il rendit la lettre en disant:

--Expose toi-même ce qu’elle porte; je ne sais pas lire.

En fait, le brave troupier qu’était le caïd des asker en eût été

lui-même bien empêché, s’il n’avait pris soin de se faire longuement

expliquer, sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées et

prétentieuses du message impérial.

«A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le caïd Mohammed, fils de

Hammou, le Zaïani. Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa

bénédiction.» Et ensuite: «Lorsque Dieu par un simple effet de sa

bienveillance m’a appelé au pouvoir et m’a donné la terre en héritage

pour faire régner la prospérité, mon seul souci a été de travailler au

bien des musulmans, de rétablir l’ordre et de grouper tous les croyants

autour de moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu--qu’il soit

exalté!--m’a permis de parcourir mon empire fortuné, suivi de mon armée

victorieuse. Il me reste à visiter les plaines sahariennes et les

montagnes berbères. L’encre des plumes évitera l’effusion du sang, si

Dieu veut; mais fort de son appui, avec l’aide de mon armée immense et

toujours victorieuse, j’atteindrai ceux qui s’écartent de la voie et

négligent mes ordres. S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les

escarpements, gravira les énormes montagnes qui semblent converser avec

la lune et donner la main aux étoiles[16]. Au-devant de Notre Majesté

élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter le licol et la

longe et de replier les étendards de l’égarement et de l’erreur.

[16] Le lecteur qui trouverait ici que l’auteur exagère pourra se

reporter au _Kitab el Istiqsa_, chronique de la dynastie marocaine

actuelle, dans la traduction d’Eugène FUMEY (_Archives marocaines_,

vol. X, t. II, p. 372 et suiv.). Il se convaincra que la teneur de

lettre ici transcrite n’est, dans le genre emphatique et

prétentieux, qu’un vague reflet du texte original.

«Sache donc que quittant notre glorieuse capitale de Fez la bien gardée,

je conduirai mon armée immense, par les Beni Mguild, jusqu’au pays des

Aït Izdeg. De là, par le pays des Aït Moghrad et des Aït Haddidou, je me

rendrai au Tafilelt pour prier sur la tombe de mes ancêtres, que Dieu

les sanctifie!

«Pour le surplus, le porteur te dira ce qu’il doit dire. Salut!»

Comme presque toutes les lettres du même genre, celle de Moulay Hassan

s’arrêtait net au moment où elle allait devenir intéressante. Le Sultan

ne voulait confier à personne de son entourage ce qu’il avait à dire au

chef berbère de la grande confédération Zaïane. Il avait préféré laisser

sortir de Fez le caïd porteur de la lettre, puis le rappeler auprès de

lui pour lui donner sans témoin les instructions destinées au Zaïani.

Après quoi le messager avait été remis en route, sans qu’il puisse

parler à personne de la ville ou du palais. Il y a dans la politique

makhzen quantité de petites roueries enfantines du même genre.

Sa lecture finie, le caïd Qacem el Bokhari se rapprocha de Moha et de

Hassan et ajouta à voix basse.

--Voici les paroles de notre Maître pour toi, Moha.

Récits marocains de la plaine et des monts · 第 16 / 19 题